‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 122 sur 156 · QUITTE OU DOUBLE · texte numérisé non relu

QUITTE OU DOUBLE

l'engager à rester. Il se mit à le prier d'un air si humble, puis si passionné, demandant une revanche du ton dont on sollicite la plus grande faveur, que Raily juge l'occasion favorable et le moment décisif pour accomplir la promesse qu'il a faite à son jeune protégé.

Il replace sur la table l'or, les bijoux, les billets.

« Comte, lui dit-il, je suis beau joueur, et vous allez en juger. J'ai la fantaisie d'être propriétaire moscovite, ne fût-ce que pour la bizarrerie du fait. Vous possédez un petit domaine sur les bords du Volga, si vous consentez, je le joue contre tout ceci. »

Il faut connaître l'empire de cette passion sur celui qu'elle ronge et calcine, pour concevoir que, dans cet instant où tout espoir de réparer sa perte lui échappe, Lucifer lui proposât-il de jouer son âme contre un ducat, il n'hésiterait pas à accepter la partie. Sans même répondre donc, le comte K*** court à son secrétaire, en retire le titre de cette propriété, et vient avec un transport de joie le jeter en enjeu sur l'or qui tapissait la table.

Décidément la chance était en faveur de M. Raily. Ils n'avaient pas joué dix minutes qu'il était suzerain de cette terre promise, et qu'un but tant désiré était atteint. Saisissant le contrat qui l'en rendait possesseur et les cinquante mille roubles que précédemment il avait perdus :

« Comte, lui dit-il en se levant, quitte ou double pour le reste. »

Le comte nomme une couleur et la nomme juste.

— Reprenez tout ceci, dit l'Anglais, ma nuit est assez payée.

« Puis ils se quittèrent les meilleurs amis du monde : le Russe ravi de cette revanche si prompte et si désintéressée, Raily charmé du bonheur dont il allait combler son nouvel ami.

Le jour même, l'heureux joueur écrit à Féodor en lui renvoyant ses cinquante mille roubles et lui annonçant qu'il avait à sa disposition le titre du domaine du Volga. Peu d'heures après, il le voit arriver conduisant

par la main une jeune personne, belle, fraîche, blonde, comme toutes les filles du Nord, et qu'il lui présente : c'était Eudoxie, celle qu'il aimait tant, celle dont il était aimé. Tous deux alors tombant aux genoux de M. Raily :

« Vous êtes notre maître, notre père, lui disent-ils ; bénissez-nous, achevez votre œuvre sublime de régénération. »

Raily les relève, les presse vivement dans ses bras, surpris lui-même des pleurs qu'il verse en abondance.

« Qu'il vous doive son bonheur tout entier, dit-il en s'adressant à Eudoxie, et lui remettant l'acte de propriété. La loi inique, jusque dans sa prévision, interdit à l'esclave affranchi de posséder un domaine ; mais vous êtes libre, vous ; vous êtes noble. Madame ; et cette même loi permet cependant que, le serf de vos terres élevé au rang de votre époux, cette injuste exclusion disparaisse. Vous êtes donc propriétaire en vertu de ce titre; conduisez Féodor à l'autel : ce sont vos chaînes seules que désormais il devra porter. »

Dans une joie indicible, Eudoxie cache sa rougeur et de bien douces larmes dans le sein de son amant.

« Monsieur, lui dit le jeune marchand, nous ne serions pas assez forts, elle et moi, pour rester toute notre vie chargés d'un pareil fardeau'de reconnaissance. Heureux si, dans une telle infortune, vous daignez accepter ce faible tribut de notre gratitude, car nous ne serons réellement heureux qu'à cette condition. »

Il faut le dire à la louange du joueur, il hésitait à recevoir le prix d'une action qui n'avait d'autre mérite que son succès.

« En vous suppliant, reprend Féodor, de garder ce témoignage de notre gratitude, nous ne nous croyons pas encore quittes. De grâce, acceptez ce souvenir, Monsieur, ajoute-t-il en tombant encore à genoux, ou reprenez votre bienfait. »

M. Raily ne résista plus; peu de jours après, il quitta Moscou. Le portefeuille contenait un million de roubles et ces mots : A l'homme libre qui m'a fait libre.

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