‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 123 sur 156 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'atelier d'Isabey. — Son dessin des plénipotentiaii.es au Congrès de Vienne. — La sépulture impériale aux Capucins. — Souvenir des tombes de Cracovie. — Le prédicateur Werner. — La cathédrale de Saint-Etienne. — Bal d'enfants chez la princesse Marie Esterhazy.

— L'impératrice Elisabeth de Russie. — La galerie de tableaux du duc de Saxe-Teschen. — L'empereur Alexandre et le prince Eugène.

— Les tableaux du Belvédère. — Le Roi dé Bavière. — Anecdotes.

Un des monuments du Congrès de Vienne qui eut le privilège de réunir tous les suffrages, privilège que n'ont pas obtenu généralement les décisions de cet auguste aréopage, est l'historique et beau dessin d'Isabey, représentant une séance des plénipotentiaires. L'artiste s'occupait alors d'y mettre la dernière main; nous nous rendîmes un matin chez lui, Griffîths et moi.

Sa galerie de portraits, qui comprend les personnages célèbres de tous les pajs de l'Europe, était, déjà considérable. On y voyait figurer les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, les beautés célèbres de l'époque, et surtout celles dont Vienne abondait alors, et qui venaient confier la reproduction de leurs traits à sa touche élégante et spirituelle : Napoléon, Alexandre, Metternich, Joséphine, Hortense, la prin-' cesse Bagration, l'impératrice Elisabeth, etc. Chez tous ces modèles, Isabey avait saisi avec le plus rare bonheur le caractère de la physionomie, le genre d'esprit, le tj' pe de beauté particulier à chacun d'eux.

Notre attention se porta ensuite sur ce dessin qui, sous le nom du Congrès de Vienne, rattachera celui de son auteur aux hommes illustres qu'il a retracés. Tout le monde connaît cette composition. Elle représente la salle du Congrès au moment où le prince de Metternich y introduit le duc de Wellington. Lord Castlereagh est

au milieu, le bras appuyé sur un fauteuil ; près de lui, M. de Tallevrand est vu de face, reconnaissable entre tous à son immuable imperturbabilité. Les autres plénipotentiaires, MM. de Nesselrode, de Humboldt, de Hardemberg, de Stakelberg , etc., sont groupés autour de la table où se signèrent les destinées de l'Europe. Chacune des figures a l'expression qui lui est propre, et leur ressemblance frappante a confirmé à cet égard la rjéputation méritée de l'artiste. Isabey a vaincu aussi une des grandes difficultés de ces œuvres d'apparat, la froideur et le défaut d'ensemble ; avec une extrême habileté il a su donner à tous ses personnages des attitudes variées. Enfin, ce qui ne devait être qu'une collection de portraits, est devenu un véritable tableau, monument pour les arts aussi bien que pour l'histoire.

Dans le principe, lord Wellington ne devait pas figurer dans cette composition, puisqu'il n^arriva à Vienne qu'au mois de février i8i5, et pour remplacer lord Castlereagh. Cette arrivée nécessita dans la disposition du dessin un changement important, c'est-à-dire l'addition d'un nouveau personnage. Ce motif lui a fait choisir le moment de l'introduction du duc, combinaison qui lui a permis de ne pas déranger les autres figures. Isabey nous expliqua avec beaucoup d'esprit et de gaieté comment le nouvel arrivant avait témoigné quelque mécontentement de se trouver ainsi relégué dans un coin du tableau, où il n'est vu que de profil. Le spirituel artiste avait calmé ce petit mouvement d'humeur en lui montrant qu'une fraise, à la mode du seizième siècle, dessinée sous ce profil, lui donnait une ressemblance parfaite avec Henri IV. L'explication avait paru satisfaisante au général anglais, et elle lui fit oublier la malencontreuse place nécessitée parles exigences de l'art.

Un autre incident particulier avait signalé les premières démarches du peintre. Au nombre des mandataires européens devait nécessairement figurer le

î^^roR de fi)^mbplc|j(î), clon^ Iç qpm n'^ pas f)esqin d*eloge. On ^yait prévenu Isabey qii'ii trp^ver^it une grande résistance auprès dç cet homme d'État, auquel 6n connaissait une aversion décidée à laisser faire son portrait. Il l'avait même reî'usé à la princesse Louise Radzivill, sœur du prince Ferdinand de Prusse. Prévenu de cette singularité et même un peu intimidé, Isabey se présente chez le cjiplomate. Son embarras feint ou réel augmente la proverbiale bonne humeur du baron qui, fixant sur lui ses gros yeux bleus à fleur de tête, lui répond ainsi : '' *

« Regardez-moi bien, et convenez que la nature m'a donné un visage trop laid pour que vous n'approuviez pas la loi que je me suis faite de ne jamais dépenser un sou pour mon portrait. N'est-ce pas ? la nature rirait bien à mes dépens, si elle découvrait en moi cette sotte vanité. Elle doit voir que je reconnais le mauvais tour qu'elle m'a joué. »

Frappé de cçtte réponse, le peintre regarde avec stupéfaction la figure hétéroclite du rninistre. |lappelant bientôt son esprit et sa gaieté :

« Mais aussi, reprend-il, je compte bien ne demander à Votre Excellence aucune récompense de la peine très agréable que je prendrai. Je ne viens solliciter que l^i faveur de me donner quelques séances.

— >I'est-ce que cela? Je vous en donnerai tant que yous ypudfez. Ne vous gênez pas. Mais je ne puis ^•énoncer à mon principe de ne rien dépenser pour ma laide figure. i>

Effectivement, le spirituel diplomate posa devant l'artiste autant de fois qu'il le désira. Lorsque la gravure parut, son portrait fut trouvé le plus ressemblant dç tous, et souvent il disait :

(i) Diplomate, homme d'Etat, philologue célèbre, né à Potsdam en 1765, mort en i835. Il avait signé le traité de Paris avec le prince de Hardemberg, et il assistait au Congrès de Vienne. — Ses œuvres [Recherches sur les habitants de l'Espagne ^ sur la langue Chinoise, sur Goethe, Wieland, Schiller, etc.) ont été réunies en six volumes. Berlin, 1 841- 1848.

« Moi, je n'ai rien payé pour mon portrait. Isabey a voulu se venger de moi. Il m*a fait ressemblant. »

En quittant Tatelier du peintre, nous nous dirigeâmes vers la ville. Sur le pont du Danube, nous aperçûmes la princesse Hélène Souwaroft, le général Tettenborn et Alexandre Ypsilanti ; ils marchaient dans la même direction que nous ; ils allaient, nous dirent-ils, dans le Mehl-Grub, à l'église des Capucins, visiter les tombeaux de la famille impériale ; ils nous proposèrent de les y accompagner; nous acceptâmes.

Arrivés à la chapelle sépulcrale , un moine, après avoir allumé une large torche, nous précéda dans les caveaux. On y compte neuf tombes d'empereurs, treize d'impératrices, et, en tout, à peu près quatre-vingts de membres de la race impériale.

C'est dans cette chapelle souterraine, nous dit le moine, que Marie-Thérèse, pendant trente années, entendit chaque jour la messe en présence même du sépulcre qu'elle avait fait préparer pour elle à côté de celui de son époux.

Cette illustre souveraine avait tant soufiert dans les premiers jours de sa jeunesse, que le pieux sentiment de l'instabilité de la vie ne la quitta jamais au milieu même de ses grandeurs. Les exemples d'une dévotion sérieuse et constante ne sont pas rares chez les maîtres de la terre. Comme ils n'obéissent qu'à la mort, son irrésistible pouvoir les frappe davantage. Les difficultés de la vie se placent entre nous et la tombe ; tout est aplani pour les rois jusqu'au terme, et cela môme le rend plus visible à leurs yeux.

« Ce trait de Marie-Thérèse, nous dit Tettenborn, me rappelle que lorsque Joseph II eut permis au public l'entrée du jardin de l'Augarten, une dame de la cour vint se plaindre à lui de ne pouvoir s'y promener avec ses égaux.

« Si chacun devait être réduit à la société de ses égaux, lui répondit l'empereur, il ne me resterait donc plus pour prendre l'air, que le caveau des Capucins,

TOMBEAUX IMPÉRIAUX SSg

puisque c'est là seulement que je retrouverais les miens. »

Après avoir contemplé, quelques instants, ces monuments de marbre et d'airain, magnifique témoignage de notre néant, dépositaires de ces illustres poussières, nous remontions mélancoliquement les marches du caveau, lorsque les feux de plusieurs torches annoncèrent l'arrivée d'une société nombreuse : nous reconnûmes la princesse Bagration, les princes Koslowski, Gallitzin, Scheremetefï, et quelques personnes de marque. Depuis quelque temps, c'était une mode pour les étrangers de visiter les curiosités de la ville de Vienne. Au moment de leur arrivée, l'enivrement du plaisir, plus tard la rigueur du froid, avait mis empêchement à ces excursions scientifiques. Le retour du soleil de février avait levé l'obstacle : aussi plus que jamais, les églises, les palais, les galeries, étaient encombrés de curieux. Notre conducteur nous dit que presque tous les hôtes de Vienne et même les souverains étaient venus plusieurs fois visiter ces caveaux. Ainsi, les fêtes conduisaient naturellement ces heureux du siècle à réfléchir sur les tombeaux ! De tout temps la poésie s'est plu à rapprocher ces images ; mais le sort aussi est un terrible poète, qui ne les a que trop souvent réunies.

Enfin, comme nous quittions l'église, MM. deNesselrode, Pozzo di Borgo,leduc de Richelieu, M. Amstedt, venaient aussi visiter ce séjour de la mort.

« Sans doute, dit Ypsilanti en les apercevant, ces têtes si agitées veulent étudier ici le repos. »

Nous nous dirigeâmes vers les remparts. La conversation avait repris un ton sérieux en rapport avec les objets que nous venions de quitter. La princesse Hélène compara ces caveaux des Capucins à ceux du monastère de Petchersky à Kiew, où l'on voit la plupart des saints du couvent placés dans des bières ouvertes. Ces précieuses reliques attirent, dans l'antique capitale de la Moscovie, une foule de pèlerins qui s'y rendent à pied de Kasan et d'autres villes qui touchent à l'Asie,

Sgo SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE

« Rien ne prouve mieux, dît la princesse Hélène,; là force du sentiment religieux. Seul il fait entreprehçîre et terminer ces pèlerinages lointains qui^ sàiis jui,

paraîtraient impossibles Mais,, jajouta-t-elle, Tës-

poiî des récompenses à venir allège les riiaiix présents.

— Dans mon passage àCracovîe, l'epris-jçi j'ai visité, dans les souterrains de la cathédrale, Les tohibeaux des rois de Pologne. Les bières y sont également ouvertes, et les corps embaumés, dont le temps semble avoir respecté les formes, sont encore couverts |de tous les attributs de la royauté. Le manteau d'hernlinê^ lé sceptre; le diadème étincelant de pierreries, tous ces Hochets d'un pouvoir évanoui, présentent un çontrastjè frappant avec l'aspect inflexible de la mort. Ces traits jadis si nobles, contractés et noircis, ces restés de cheveiiirè s'échappant de l'étreinte du bandeau royal, ce mélah^Je palpable de grandeur et de néant, laissent à l'esprit une impression profonde. Ce tableàii d'une destrùctiori successive semble dire à celiii qui le coritemple :'

« Vis, toi que la vie n'a pas encore àbbridonhé, la mort saura bien t'apprendre à moui'ii'.

« Cependant ces images du f)assé sont mpiiis terribles quand l'airain ou île marbre dégiiîse, comme ici; les effets visibles du trépas : où bien, en m'adiressant a la princesse, quand les monuments sont décorés d'inscriptions rappelant un souvenir glorieux, comme à l'église de l'Annonciation de Saint-Pétersbourg (H. »

C'était un Jour de fête : les rerriparts étaient couverts d'une foule innombrable.

« Comme cette classe d'artisans donne, par sa mise aisée et ses figures riantes, la meilleure preuve de la récompense qui ne manque jamais à l'industrie heureuse, dit là princesse.

— il est vrai, reprit Griffiths : jàrriâis à Vienne oii né rencontre de mendiants. Les établissements de charité

(i) La princesse Souwaroff est née Narischkin. Sur le magniifique tombeau de marbre, destiné aux membres de cette. famille, une. inscription indique le seul titre qu'elle soit jalouse de reve..ndique^ ^ Piçtre /<''■ est sorti de leur sang. [Note de VÀuteur.)

A LA CATHÉDRALE Sgi

sont administrés avec beaucoup d'ordre et de libéralité. La bienfaisance publique et particulière est dirigée avec un grand esprit de justice. Le peuple, ayant en général plus d'aptitude industrielle et d'intelligence commerciale que dans le reste de l'Allemagne, conduit bien sa propre destinée. Tout ici porte l'empreinte d'un gouvernement paternel, sage et religieux. Et, sans adopter l'exagération poétique de Wolzang-Menzel, qui dit que Vienne est assise au milieu de ses campagnes comriie une perle enchâssée dans de l'or, on peut affirrner qu'il n'est pas de capitale en Europe qui puisse lui être comparée pour le charme des sites, la vie pleine de calme et d'incurie qu'on y mène. On s'aperçoit partoiat que le pays est heureux. M""® de Staël appelait l'Allemagne le pays de la pensée : on pourrait nommer Vienne la patrie du bonheur.

— Ce qui, ajoutai-je, donne d'ordinaire à Vienne une physionomie toute particulière et singulièrement animée, c'est la multitude d'étrangers répandus dans les rues : Juifs, Turcs, Arméniens, Croates, Bohémiens, tous revêtus de leurs costumes nationaux. A voir chacun d'eux se livrer aux occupations et au commerce de son pays, on se croirait au milieu d'un grand bazar européen. Ce coup d'œil si pittoresque est bien en ce moment un peu effacé par celui des uniformes et des broderies ; mais la ville ne s'en plaint pas, dit-on. Car, grâce au carnaval qui l'a encombrée de nouveau, tout est redevenu d'un prix excessif. Et les marchands, quand on leur en parle, vous répondent comme il y a quatre mois :

« Eh ! le Congrès ! »

Cepeiidârit nous apercevions de loin la flèche élégante de la cathédrale de Saint-Etienne.

« Ne senez-vous pas tentée, dis-je à la princesse Sôuwarbff, d'assister à un dès spectacles qui en ce mornehtontlè privilège d'exciter la curiosité publique?

— Lequel donc? car on se perd dans les spectacles de Viehtie.

— Une prédication du révérend M. Werner, passetemps fort édifiant. »

La princesse avait entendu parler de ce nouvel apôtre sur lequel une existence tourmentée, un talent véritable, et surtout des antécédents singuliers appelaient l'attention générale. Elle accepta de se rendre à Saint- Etienne, curieuse, comme nous, de connaître ce simple prêtre qui, au milieu de si grands intérêts et de plaisirs si variés, avait encore trouvé le moyen de passionner la foule.

Avant de marcher sur la trace des Massillon et des Bossuet, M. Werner avait été luthérien et poète dramatique. Il était auteur de plusieurs tragédies représentées avec succès et sur lesquelles il avait répandu les teintes romantiques les plus prononcées. Portant dans ses compositions théâtrales toute l'énergie de sa conviction religieuse, il s'était étudié à y peindre les commencements du luthéranisme sous les couleurs les plus, séduisantes. Une circonstance à la fois poétique et romanesque avait signalé l'histoire de sa conversion au catholicisme. Un soir, il se promenait à Vienne sur la place de la cathédrale, en proie à une de ces sombres rêveries, apanage particulier des poètes germaniques. Dans son exaltation, il contemplait cette masse imposante et les tours gothiques dont la cime se perd dans les nuages. Tout à coup la porte s'ouvre ; un prêtre vénérable, vêtu de blanc, escorté de deux Jeunes enfants, paraît et va porter à un mourant les dernières consolations de la religion ; une torche répand sur sa marche une lumière tremblante. Frappé de ce spectacle, le poète luthérien s'arrête et regarde avec respect le saint cortège s'éloigner et disparaître comme une mystérieuse apparition. A l'instant son imagination est frappée, son cœur est ému ; la grandeur et la sublimité de la religion catholique se révèlent à son esprit dans ce fait pourtant si simple d'un vieux prêtre portanr le saint sacrement à un malade. Dès ce moment M. Werner est catholique. Il quitte Vienne, se rend à Rome, et abjure son erreur dans la basilique de Saint-Pierre.

LE SERMON , SgS

Enfin, après avoir vécu deux ans dans un ermitage aux pieds du Vésuve, il était revenu en Allemagne, et passant du théâtre à la chaire, il s'était mis à prêcher. La singularité de sa conversation, son talent de prédicateur, sa diction où se retrouvaient encore l'exaltation et les couleurs tour h tour sombres et brillantes de sa poésie c'autrefois, tout avait concouru à le mettre à la mode. Chaque fois qu'il devait parler, l'église pouvait à peine contenir les flots des assistants pieux ou curieux.

Les directeurs de théâtres, voyant le succès obtenu par le prédicateur, imaginèrent de remettre à la scène les tragédies du poète. La spéculation fut heureuse. Le matin, on venait se presser à la parole du nouveau saint Paul, et le soir la mémoire toute pleine encore des citations de l'Ecriture et des Pères, les mêmes auditeurs allaient applaudir Attiluy Luther^ le Fils de la Vallée, et les autres œuvres de l'hérétique converti. Désolé de ces applaudissements, M. Werner se croyait obligé de lancer Tanathème du haut de sa chaire contre ses premières erreurs, qu'il aurait voulu anéantir. Mais plus il tonnait, plus le contraste semblait piquant, et son double succès de prédicateur et d'auteur dramatique allait toujours croissant.

Nous eûmes quelque peine à trouver de la place dans la cathédrale, tant l'assemblée était nombreuse. On 3^ voyait des princes, des généraux, des grandes dames, et, ce qui était non moins bizarre, des gens appartenant à toutes les communions chrétiennes. L'apôtre parut enfin, et débita un long sermon en allemand. Je n'en compris pas un mot; et probablement n'étais-je pas le seul parmi ces nombreux étrangers que la curiosité avait attirés comme nous, et qui ignoraient presque tous la langue allemande. L'effet n'en parut pas moins très satisfaisant : la voix caverneuse de l'orateur, sa grande figure maigre et blême, ses yeux caves; tout était en harmonie avec le temple dont il faisait retentir les voûtes. La cathédrale de Saint-Etienne, en effet, artistement sculptée au dehors, est obscure au

dedans, et cette obscurité nième, si favorable au recueillement, semblait ajouter quelque chose de sépulcral a la proclamation du prédicateur.

Commencée vers le douzième siècle, l'église métropolitaine de Vienne est au nombre des monuments les plus intéressants que l'art gothique ait produits, par la beauté des détails, la majesté et rharmonie de son ensemble. La nef est soutenue par des piliers richement ornés : la chaire, les autels, les chapelles, sont décorés par une profusion extraordinaire de ciselures. Ce qui la rend surtout remarquable, c'est Taigùille de son clocher qui a 470 pieds au-dessus du sol. Ce chef-d'œuvre de légèreté penche visiblement au sommet. Le bourdon, qui a 16 pieds de hauteur et 32 de circonférence, fut fondu avec les carions qui jadis foudroyèrent Vienne aux diverses époques où elle fut assiégée par les Turcs. A l'intérieur de l'église on remarque le mausolée de l'empereur Frédéric III; plus loin est le somptueux monument que la princesse de Lichtenstein fit élever à son illustre parent le prince Eugène de Savoie, la gloire du règne de Charle VI. Là sont les tombes des guerriers, des héros qui défendirent l'Empire, et des hommes célèbres qui l'ont illustré. C'est pour ainsi dire l'histoire de la monarchie autrichienne.

« Eh bien! me dit la princesse Hélène en sortant, que pensez-vous du prédicateur?

— Je n'ai pu juger qu'en partie de son éloquence ; je ne dirai rien de sa morale ; je le crois irréprochable sur l'article du dogme. Mais, en vérité, son ton d'énergumène m'inspire peu le désir de faire connaissance avec ses œuvres théâtrales. Si vous m'en croyez, nous irons au théâtre de la Cour voir Cinna ou le Misajîthrope» »

En nous séparant, nous nous promîmes de nous retrouver bientôt chez la princesse Marie Esterhazy, qui devait donner un bal d'enfants.

L'idée de cette fête, après les splendides réunions des souverains, ne pouvait inanquèr de piquer vivement la curiosité. Aussi, les salons de là princesse

UN BAL D ENFANTS SgjS

offraient-ils le tableau lé plus animé et le f>lus gracieux. Tous les jeunes rejetons de la haute aristocratie avaient été coiiviés pour prendre part à cette partie de plaisir qiii leur était dédiée. Les hôtes couronnes cle Vienne, spectateurs cette fois, les illustrations politiques et militaires, se pressaient et faisaient cercle autour de ces groupes enfantins, et semblaient se délasser eh contemplant leur gaieté naïve. Tous les appartements dii palais étaient disposes de façon à ce que les jeunes invités nlarchassent de surprise éh surprise. Des escamoteurs avec leurs prodiges, des ombrés chinoises, des lanternes magiques, se succédaient de pièce en pièce. Partout la sollicitude de la princesse Marie s'était complu à varier les plaisirs du jeune âge, comme si chacun de ces enfants eût été un des siens. Quand tous ces joyeux passe-temps furent épuisés, on entra dans le grand salon disposé pour le bal ; les danses commencèrent, dépourvues de régularité peutêtre, mais non de grâce et d'abandon. Ceux qiii ont vu des bals d'enfants costumés se feront une idée du piqUàht et du charme de ces quadrilles. Ces petits êtres (jue I4 nature a formés si gracieux, parés de tout ce que l'art, le goût ou le caprice ajoutent à la beauté de l'enfance, formaient un.ënsenible aussi complet que ravissarit.* Si quelque chose pouvait balancer l'attention cominàndée par ces charmants groupes, c'était l'expression d'orgueil, de tendresse, d'anxiété dont les reflets se peignaient sur le visage de tant de jeunes et gracieuses mères. Il fallait voir leurs regards brillants d'espérance et de fierté suivre, inquiets et charmés, les pas, les poses, les attitudes des jeunes danseurs. Il fallait voir cet instinct maternel, qui ne se trompe jamais, s'unir à leurs moindres mouvements, et jusqu'au bout de ce salon si vaste, distinguer le plus léger cri arraché à la douleur, ou échappé au plaisir de l'uri de ses enfants.

Les costuriies, comnie on le pense bien, toiis de là

Êlus^raride magnificence, turcs, chevaliers, albanaises; kpblitâiries, ihbyeri âge, LoUis XlV, russes, polonais.

étaient portés quelquefois avec une importance bien comique par ces altesses lilliputiennes : c'étaient les jeunes princes et princesses Lobkowitz, Rosemberg, Schwartzemberg, Sinzendorft', Staremberg, Cohary et Colloredo. Quant aux princes Lichtenstein, ils y étaient en foule : la princesse Marie étant née Lichtenstein, n'avait pas manqué de convier à sa fête le ban et l'arrière-ban des différentes branches de son illustre lamille. Au milieu de cet essaim de petits anges, il était facile de voir que le démon de l'orgueil commençait déjà auprès d'eux ses dangereuses séductions. TTne de CCS altesses féminines s'emporta avec un violent dépit contre une de ses compagnes d'un rang inférieur : la querelle alla même si loin, qu'aucune ne voulant céder, elle occasionna quelque trouble dans le bal. Cela me rappela cette anecdote que m'avait racontée lord Stair, et qui avait, quelques années auparavant, amusé l'Angleterre. C'était pendant l'enfance de la princesse de Galles : on lui avait donné pour compagne de jeu la fille d'un musicien qui s'était acquis une grande réputation en touchant l'orgue à Téglise de Saint-Paul. Un jour les deux enfants se disputaient pour un jouet dont chacune voulait s'emparer; enfin, la petite prolétaire opposant toujours les mêmes refus :

« Osez-vous bien me résister, dit la jeune princesse avec colère, ne savez-vous pas que je suis la fille du prince de Galles ?

— Et que m'importe, répondit l'autre enfant avec fierté, ne savez-vous pas vous-même que je suis la fille de l'organiste de Saint-Paul? »

A Vienne comme à Londres, la querelle fut promptement apaisée, et un baiser cimenta la paix.

Les danses furent interrompues par l'arrivée des chanteurs tyroliens qui, à cette époque, faisaient fureur à Vienne. Ils étaient au nombre de sept, cinq hommes et deux femmes, et portaient le costume si pittoresque de leurs montagnes. Peu d'années auparavant, venus du Tyrol comme simples ouvriers horlogers, ils se réunissaient le soir, après les travaux de la journée, et

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