‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 124 sur 156 · LES CHANTEURS TYROLIENS · texte numérisé non relu

LES CHANTEURS TYROLIENS

exécutaient leurs chants nationaux. L'effet qu'ils produisaient était tel, qu'une foule immense de tout rang les suivait dans la rue ; la police était obligée de les escorter afin de préi^enir le désordre. Les directeurs de la Wieden les engagèrent pour chanter sur leur théâtre. L'enthousiasme fut au comble, et tel qu'on leur faisait répéter jusqu'à six fois les mêmes airs. Les sociétés les plus élevées les appelaient dans leurs soirées, et partout ils recueillaient d'unanimes applaudissements. Ils avaient récemment parcouru une partie de l'Europe (i) et étaient, lors du Congrès, revenus sur le théâtre de leur première gloire Leur chant possédait vraiment un charme indescriptible : c'étaient des mélodies d'une fraîcheur, d'une suavité, d'un rythme inconnus jusqu'alors. La pureté, l'expression et jusqu'aux hardiesses de leur exécution , ajoutaient encore à la gracieuse étrangetc de cette musique nationale.

On passa ensuite dans une salle qui jusque-là n'avait pas encore été ouverte. Un grand arbre à rameaux d'or y était chargé de jouets, de cadeaux de toute espèce, entre autres de ces jolies boîtes faites avec le pavé de Vienne. On tira une loterie de ces charmantes bagatelles. Ce fut alors un renouvellement de joie. Quand cette vive population fut chargée de ces dons si délicament offerts, on passa dans la salle du banquet. Tout ce que Vienne avait pu offrir de friand et d'exquis fut livré à la gourmandise et à l'appétit de ces jeunes hôtes. Pendant le souper, les mêmes chanteurs tyroliens, placés dans une pièce voisine, firent encore entendre quelques-unes de leurs variations les plus capricieuses, dont les sons, affaiblis dans le lointain, ressemblaient à l'écho d'une mélodie céleste.

Enfin, avant de rendre au sommeil tous ces jeunes

(1) Le succès et la fortune les accompagnèrent partout. Lorsqu'ils vinrent à Londres, George IV les rit chanter au pavillon de Brighton. Enivrée par les éloges souverains, la tète tourna à l'une de ces jeunes filles : après un morceau que le roi daignait vivement applaudir, elle sauta au cou de Sa Majesté et l'embrassa comme elle eût fait d'un bon bourgeois à Inspruck. [Note de V Auteur.)

3i)8 SOUVENIRS PP CONGRÈS p^ y^ENNË

danseurs, oi^ les réupi^ daqs une valse gç^ér^le. C'pfajt vraiment quelque chose de perveillèux cjvie cçtté confusion de têtes emportées çà çt là par le rapide tourbillon : leurs crjs/leur gaieté, leur vivacité, formaient le plus ravissant coup d'œil. Lçs souverains et toute la cour semblaient prendre leur part de ces foies enfantines et reposer leurs esprits parfois si agités 3ur ces tableaux d'innocence et de bonheur. Seule Timpératrice Elisabeth de Russie portait sur ses traits une expression plus prononcée de niélancoUe. Qn voyait qu'elle enviait les joies de la maternité, et qpe ce spectacle renouvelait ses regrets (i). Telle était l'affection que cette princesse portait à Tempereur, que, quand elle rencontrait la fille qu'il avait eue de M*°* Narischkin, elle la couvrait de baisers et de caresses, cherchant à troniper ainsi sa douleur d'épouse et de mère.

La princesse Esterhazy, qu'on appelait à si juste titre l'exemple et l'ornement de la cour, s'ptâit surpassée dans ce rout enfantin : elle avait renchéri encore, s'il est possible, sur cette aménité qui la distinguait et qui était devenue proverbiale à Vienne. Une jeune femme charmante qui réunissait à la beauté de s^ tante, la reine de Prusse, les grâces de sa mère, la princesse Paul Esterhazy, née de la Tour-et-Taxis, partageait avec sa belle-mère le soin de faire les honneurs dé ce bal. Elle y apportait cette affabilité gracieuse et ce goût exquis qui la distinguent, sentiment indéfinissable que tant de chances concourent à former.

Enfin le bal se termina ; mais le souvenir reconnaissant en sera sans doute resté longtemps gravé dans la mémoire de ces enfants en leur rappelant une époque brillante, et dans le cœur de leurs jeunes mères comme une soirée de triomphe et de bonheur.

A quelque opinion politique qu'on appartienne, on ne peut rester indifférent aux récits qui font connaître

(i) On sait que, n'ayant pas d'enfants, Tcmpereur Alexandre l^^ eut pour successeur son troisième frère, Nicolas, Constantin ayant renoncé, dès 1822, à ses droits au trône.

Collection p>e gravures 3gg

Ie3 personnages qi|i ont occupé ja scèn^ cju iponde. On ainie à les suivre dans les détails farniliers qe la vie et dans le cercle de leur jntimité. Grâce au Congres cje Vienne, ij m'a été donné d'approcher et de connaîtVe quelques-uns des hommes qui pn| fourni des pages à l'histoire contemporaine. Les anecdotes que je raconte ne seront dope pas sans intérêt.

Par une belle journée de février, nous parcourjons, Zibin, Lucchesini et moi, la résidence du duc de Saxe- Teschen. Dans la foule d'objets précieux que ce palais renferme, on cite une collection unique d'à peu près douze mille dessins originaux et de cent trente mille gravures exécutées d'après les artistes des divers pays. Nous avions été reçus fort obligeamment par M. Lefèvre, conservateur de ces trésors, dont il allait, nous dit-il, publier une description détaillée par ordre de chronologie ex d'écoles. A l'extrémité d'une galepe disposée pour contenir toutes ces raretés, nous aperçûmes l'archiduc Albert qui faisait les honneurs de son palais è l'empereur Alexandre qu'accompagnaient le général Ouwaroffet le prince Eugène. Nous nous approchâmes pendant qu'ils étaient occupés à examiner une collection de cartes et de plans militaires, qui passe pour la plus complète de ce genre en Europe.

« Les cités sont détruites, disait l'archiduc Albert, les empires sont renversés, la tactique a changé de face ; mais les positions militaires sont toujours les mêmes. »

Il ajouta plusieurs comparaisons prouvant que les mêmes chances ont souvent amené les mêmes résultats. Néanmoins, c'était particulièrement sur le théâtre des dernières campagnes que l'attention de ses hôtes semblait fixée. Rien ne peut égaler l'intérêt des remarques dont l'empereur Alexandre accompagnait l'inspection de ces divers plans de batailles. Ceux pour qui la vérité n'a qu'un langage apprécieront tout le piquant de ces quelques mots recueillis à la hâte.

« Là, disait-il, en l'indiquant du doigt, tel corps a fait telle faute, cette batterie a été mal placée, telle

charge a décidé de raction : ici, à Austerlitz, nous eussions pu ramener la partie ; mais Kutusoff s'arrêta trop devant Mortier. Et ces lacs glacés d'Augerd et de Monitz, en s'abîmant sous vingt mille hommes et cinquante pièces de canons, achevèrent nos désastres.

— Et cependant, reprit le prince Eugène, nous eussions peut-être perdu la bataille, si l'empereur eût attaqué quelques heures plus tôt : à quoi tiennent les chances de la guerre !

— Là, à Friedland, continua Alexandre, tout fut perdu par une fausse manoeuvre de cavalerie dont profita Ney, et par la retraite de Korsakoff sur Friedland : par suite, tout son corps d'armée fut enveloppé; et cherchant une issue à travers les flots de l'Aile, il n'y trouva que la mort. Au total, nous nous battions bien; mais nous avions affaire à de trop habiles joueurs. »

Il passa alternativement des campagnes d'Italie à celles d'Allemagne, évitant, par un tact de bienveillance qui lui était particulier, de parler.de la guerre si funeste de Russie.

L'empereur et le prince Eugène firent assaut de courtoisie. L'archiduc y mit fin en leur montrant un catalogue descriptif fait par lui, et que, malgré son grand âge, il s'occupait encore à retoucher. Il aurait fallu le copier en entier pour énumérer les richesses rassemblées dans cette galerie. Quelques-uns des dessins remontent à l'année 1420. On en comptait plus de cent cinquante d'Albert Durer, la plup'art exécutés k la plume, et dont les figures étaient richement coloriées, particulièrement quelques oiseaux d'un fini admirable. Un intérêt plus vif se rattachait aux gravures de cet illustre maître, en ce qu'elles avaient autrefois formé sa collection particulière Le duc nous fit remarquer plusieurs dessins de Raphaël, cinquante esquisses de Claude Lorrain. Enfin, cette collection nous parut k tous d'une valeur inestimable pour l'histoire des arts, du dessin et de la gravure.

L'empereur s'approcha de nous alors, parla à Zibin avec beaucoup de bonté, et le présenta au prince Eugène,

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