LE PALAIS DU BELVÉDER 4OI
comme le plus jeune chevalier de Saint-George. Ayant entendu prononcer le nom de Lucchesini, il lui demanda si son père était le même qui avait été plénipotentiaire au célèbre Congrès de Sistow sous Frédéric II. « Oui, sire.
— Et où est-il maintenant ?
— Dans ses terres près de Lucques.
— S'il y retrace ses souvenirs, reprit Alexandre, ils auront de l'intérêt, car il a beaucoup vu. »
Nous visitâmes ensuite les appartements somptueusement décorés : dans une des pièces, un panharmonicon, composé de cent cinquante instruments à vent, exécutait des symphonies et des marches qu'un trompette automate accompagnait avec une admirable précision. Nous laissâmes l'archiduc continuer à faire les honneurs de ses innombrables trésors à ses illustres visiteurs, et nous fûmes de là au Belvéder voir une collection de tableaux enrichie par Joseph II, lors de la suppression de quelques couvents. Ils sont au nombre de quatorze cents, et sont distribués dans vingt-trois salles, selon les écoles italienne, allemande et hollandaise. La plupart sont d'une admirable beauté et du plus grand prix.
Le palais du Belvéder, situé dans le faubourg de Remeveg, a été construit par le célèbre prince Eugène de Savoie, qui en a cédé la propriété à la maison impériale. Une partie est bâtie sur une éminence d'où l'œil découvre une vaste perspective, la ville de Vienne, ses environs et le cours du Danube : c'est ce qu'on nomme le haut Belvéder. L'autre partie du palais, entre cour et jardin, est au niveau de la rue du Remeveg, et n'a qu'un rez-de-chaussée élevé, surmonté d'un entre-sol. Nous y trouvâmes le roi de Bavière accompagné de son chambellan de Rcchberg. Personne mieux que le comte Charles ne possède un goût sûr et délicat dans les arts, si opposé à l'aridité des démonstrateurs à gages : aussi, son souverain semblait prendre beaucoup de plaisir à se faire expliquer par lui les sujets, et signaler les beautés des tableaux dont il lui nommait les maîtres.
Nous le suivîmes, ce qui nous mit à même d'apprécier toute la valeur de cette riche collection. Le conservateur, M. Fuger, peintre distingué d'histoire et de portraits, avait bien voulu nous guider aussi. Il arrêta particulièrement nos regards et notre attention sur divers ouvrages du Titien et sur des Rubens si nombreux que deux pièces ontété consacrées entièrement à les recevoir. Nous y vîmes également plusieurs chefs-d'œuvre de Van Dyck. Mais, comme un catalogue publié en 1781 décrit scientifiquement tous ces tableaux du Belvéder^ je m'abstiendrai de tous détails à leur égard. Ce que je remarquai cependant avec plaisir, c'est que dans chaque salle on trouvait une liste explicative des tableaux, avec les noms des maîtres auxquels ils sont attribués, précaution qui augmente l'intérêt qu'ils inspirent, et dont on serait privé quand on n'y trouve pas, comme nous, des cicérone aussi habiles que le comte Charles ou le professeur Fuger.
Pendant que ces deux connaisseurs discutaient fort savamment sur la prééminence des galeries de l'Europe, et qu'ils énuméraient les peintres et les écoleâ, le faire des uns, la manière des autres, la touche de tous, je m^aperçus que l'heure approchait où j'avais donné rendez-vous à Griffiths dans une des avenues du Prater. Nous laissâmes donc cette galerie de peinture pour aller nous-mêmes faire partie d'une galerie vivante.
Le soir, nous étions réunis comme de coutume chez la comtesse Fuchs. Au nombre des assistants se trouvait le prince Eugène. La conversation roulait sur la Malmaison. Le prince Gagarin, et le colonel Brozin, aide de camp de l'empereur Alexandre, qui souvent y avaient accompagné leur souverain dans les visites qu'il rendait à l'impératrice Joséphi ne, parlaient avec enthousiasme de ce beau lieu, du luxe de ses galeries, où étaient rassemblés les chefs-d'œuvre de toutes les écoles de peinture et les plus belles statues de Canova, de la richesse des serres où fleurissaient les plantes les plus rares des deux mondes, enfin de cet ensemble parfait où se révélait le goût de celle qui s'y était fait chérir.