CHAPITRE XXI
Ypsilanti. — Promenade au Praler. — Premier bruit du départ de Napoléon. — Projets pour la délivrance de la Grèce. — Le comte Capo d'Istria. — Les' Hétairites. — Rencontre d' Ypsilanti en 1820. — Ses tentatives, ses revers. — Il est désavoué par la Russie. — Sa captivité, sa mort.
Depuis assez longtemps je ne rencontrais plus Ypsilanti dans les salons, et rarement je l'apercevais dans les promenades où sa figure soucieuse révélait les profondes occupations de son âme. J'attribuais cette rêverie habituelle à un sentiment d'amour plus vif que ceux avec lesquels il avait badiné jusqu'alors. Je ne pouvais attacher une sérieuse importance à ses projets pour la délivrance de la Grèce, dont nous avions toujours parlé comme d'un beau rêve, ni croire que ce fût la cause qui Téloignât de ses amis. Au moment où le Congrès travaillait à consolider la paix générale, la réalisation de ce généreux dessein me semblait s'éloigner de plus en plus : il était peu probable que l'Europe laisserait, par intérêt pour la patrie de Miltiade et de Thémistocle, rompre l'équilibre et remettre en question le repos du monde.
Un matin, je faisais une promenade à cheval dans les avenues du Prater. La veille, un violent ouragan avait éclaté sur la ville de Vienne. La terre était jonchée de branches et de débris ; cependant le ciel était sans nuages, et les rayons d'un vif soleil de mars perçaient au travers des grands arbres encore dépouillés de leuilles. J'aperçus Ypsilanti non loin d'une allée où je l'avais revu pour la première fois cinq mois auparavant. Il allait au pas, et paraissait errer au gré de sa monture, dont il laissait flotter les guides. Comme d'ordinaire, son front était soucieux. Croyant le moment favorable pour lui demander une explication sur un éloignement dont souftrait mon amitié, je l'abordai*
« Ce qui m'occupe, répondit-il à mes premières questions, est encore un secret qui n'appartient pas à moi seul. Je sais quelle affection nous unit, et je ne balancerai pas à vous faire connaître ma pensée, dès que je le pourrai, sans craindre de nuire à une cause sacrée, et de manquer à la foi jurée. »
Ce ton solennel me surprit : j'insistai pour qu'il s'ouvrît davantage. Mais, à mes pressantes questions^ il n'opposait que le silence. Sa tête était penchée sur sa poitrine: son esprit était absorbé dans le travail d'une réflexion qu'il ne pouvait dominer. Tout à coup il appelle son cosaque, saute à bas de son cheval, m'invite à l'imiter. Nous laissons nos deux montures et nous
nous enfonçons dans une allée déserte.
Nous avions fait quelques pas : il s'arrête, fixe sur moi des yeux flamboyants, et me serrant fortement la main.
« Napoléon a quitté l'île d'Elbe, me dit-il.
-^ Ah ! cher prince, quelle nouvelle ! repris-je stupéfait.
— • Elle est exacte : un courrier expédié de Florence à l'ambassade anglaise l'a apportée ce matin : l'empereur Alexandre et M. de Nesselrode en ont été informés à l'instant. On ignore le surplus.
— Mais, c'est l'embrasement de l'Europe, c'est la lutte plus terrible que jamais que vous m'annoncez.
— Oui, nous touchons au moment de quitter l'opéra pour la tragédie. L'instant est venu où je dois agir. Je vous ai parlé de mes desseins pour la délivrance de la Grèce : désormais, à la faveur de ce grand événement, je vais travailler à briser son joug et à la replacer au rang des nations.
— Plan noble, sans doute, sublime peut-être. Mais avez-vous bien songé aux moyens nécessaires pour en assurer l'exécution ?
— Je n'en puis douter. Ce rêve de mes jeunes années, dont si souvent nous avons discuté la possibilité à Pétersbourg lorsque Dolgorouki, Vielhorski, vous et moi, nous formions ensemble des plans pour son indépen-
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dance future, ce rêve sera bientôt une réalité, La guerre va remuer encore une fois l'Europe entière. Des amis fidèles, ainsi que moi, n'attendent qu'un signal.
— Il y a longtemps, cher Alexandre, que j'ai reconnu en vous cet enthousiasme motivé, si semblable à une seconde âme, si nécessaire au succès d'une grande entreprise. Je me rappelle cette ardeur bouillante, cette soif des périls, cette belliqueuse émotion qu'excitait en vous à Pétersbourg votre fanatisme militaire. Pardonnez à ma sincère aflection : aujourd'hui, comme alors, j'admire ce dévouement patriotique; mais j'ose, je dois vous faire envisager les dangers d'un pareil projet,' et l'improbabilité de la réussite.
— Improbabilité, dites-vous, dangers personnels ! Eh ! rien de semblable doit-il entrer en balance avec le résultat que j'espère, quand peut-être la présence seule d'un chef décidera la chance de ce mémorable événement ? C'est la grandeur de la cause, et non pascelle des moyens qui conduit à la véritable renommée ; et Vhonneura fait dans tous les temps la partie la plus solide de la gloire. Écoutez-moi attentivememt, et jugez ensuite. Depuis ma plus tendre enfance, je n'ai respiré que rendre la liberté à mon pays opprimé, et venger ma famille lâchement immolée à des soupçons politiques. Ce sont ces sentiments quim'ont fait supporter patiemmentl'apprentissage du métier des armes en Russie, lorsque j'y servais comme enseigne dans le régiment des chevaliersgardes ; endurer, je dirai même dévorer les affronts des supérieurs dans les rangs, que j'étais bien loin de considérer comme mes égaux dans le monde ; me soumettre enfin à la discipline minutieuse du grand-duc Constantin, dont l'anecdote du bal de la cour (i), risible, si elle n'eût été mortifiante, pourrait donner la mesure.
(i) Ypsilanti dansait une polonaise avec la princesse Jeannette Czerwertinska : son chapeau duniforme tourna un peu de côté sur sa tête.
« Ypsilanti, ce n"est pas là la forme, » lui dit Constantin, lorsqu'il passa devant lui.
Le prince retourne son chapeau et l'enfonce sur ses yeux. Le chapeau, trop petit sans doute, se dérange encore.
Ces sentiments se sont développés et accrus avec Tàge. Ils m'ont suivi dans les camps, à la cour, à l'armée ; ce sont eux qui sans cesse me représentaient mon père victime de la trahison de lâches courtisans, de ces vils flatteurs qui, mesurant l'ingratitude à la grandeur de ses bienfaits, sollicitèrent et obtinrent du divan sa déposition et le sacrifice de sa vie. Ce sont eux encore qui me rappelaient le serment fait à ma mère sur son lit de mort, serment d'une haine éternelle aux sanguinaires sectateurs de l'islamisme, aux monstres qui venaient à Constantinople de faire tomber la tête de son père, le dernier des Comnènes, sous la hache des bourreaux. Quelques flots qui aient ^té répandus de ce sang généreux, il n'est pas entièrement tari. Les sentiments qui m'animent, vivent au fond du cœur chez tous ceux que le fera épargnés. Pensez-vous que la population entière de la Moldavie et de la Valachie, puisse rester sourde à la voix de la liberté, quand ce sera le fils de leur hospodar qui la leur fera entendre ?
— Je sais, mon ami, quelle réputation et quels souvenirs votre père a laissés dans un pays qu'il a gouverné avec tant d'habileté et de sagesse (i). J'ai pu juger naguère moi-même combien son nom y est vénéré, et quelle estime vous environne depuis que, par votre seul mérite, vous vous êtes élevé au rang de général dans les armées russes. Je sais que les sympathies des peuples
« Ypsilanti, je vous ai dit que votre chapeau n'était pas selon la forme, » lui répète le grand-duc furieux.
Au troisième tour, le malheureux chapeau A'en tient pas plus compte. A cette vue, Constantin ordonne au prince de quitter le bal et l'envoie pour trois jours aux arrêts.
« Allez-y apprendre, lui dit-il, à faire tenir votre chapeau sur votre tête selon la forme. »
(i) Ce prince est le seul qui ait fait regretter son administration. Parmi les traits dont un législateur pourrait s'honorer, on cite celuici : Arbitre de la vie de ses sujets, sachant bien qu'un despotisme aveugle, guidé souvent par la passion, peut commettre des cruautés, Ypsilanti, pour en tempérer la rigueur, avait ordonné que l'armasse gouverneur des prisons, avant de faire exécuter la sentence de mort d'un criminel, se présenterait à trois reprises devant le prince en répétant solennellement :
« Persistes-tu à répandre le sang humain? » (Note de l'Auteur.)