‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 127 sur 156 · INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE

accueilleront votre généreuse entreprise. Cependant, lorsque votre âme si candide encore se livre aux flatteuses espérances qui peuvent l'illusionner, avez-vous bien pensé aux conséquences possibles de votre projet? Appelé à guider au combat des bandes fanatisées, le succès, et toujours du succès^ peuvent seuls légitimer votre hardiesse. Mais qu'un seul revers vienne décourager vos partisans, et vous verrez peut-être traiter d'iilsensé ce rêve que nous regardons aujourd'hui comme sublime. Vous seul alors, supportant ces terribles conséquences, vous tomberez victime de votre dévouement. Depuis vingt-cinq ans que notre révolution a presque volcanisé l'Europe, j'ai vu trop souvent ce qu'on nommait la bonne cause la veille, être le lendemain la cause criminelle, et la postérité même ne juger que par les résultats. Loin de moi la pensée de vous détourner d'un projet que j'admire : mais il est du devoir de mon amitié de vous engager à ne rien précipiter, et de prémunir votre âme ardente contre l'enthousiasme souvent nuisible par sa sublimité même. Rappelez-vous combien de tentatives ont échoué, qui eurent aussi pour objet l'affranchissement de la Grèce ; entre autres, Catherine envoyant OrlofiF dans la Méditerranée attaquer la puissance ottomane. Quelle fut la suite de l'expédition du Péloponèse? Les Grecs excîtés à se soulever par les promesses des Moscovites, en furent bientôt lâchement abandonnés et livrés sans défense à la vengeance implacable de leurs maîtres.

— Les temps sont bien changés : la cause des Grecs va devenir européenne : c'est la cause de la religion aussi bien que celle de l'humanité.

— Oui, la philanthropie a mille fois tracé le tableau révoltant des excès auxquels ces barbares se sont portés dans les provinces soumises. De toutes parts un cri d'indignation s'est élevé contre eux. De fortes et sages représentations leur ont été adressées par les cabinets de l'Europe pour faire cesser l'effusion du sang. Mais, dans leur stupide ignorance, ils ne sont pas sans savoir que leur existence politique est indispensable à la

balance de TEurope : et c'est là effectivement la seule cause qui les fait tolérer au Bosphore. Refoulés en Asie, à qui écherraient les Dardanelles? La philosophie en gémissant cède à cette considération politique.

— Non, mon ami, les temps sont accomplis : il en est de la vie des peuples comme de la vie des hommes : le bras caduc de l'islamisme doit laisser tomber en de plus jeunes main? le sceptre de la Grèce.

— L'empire ottoman n'est pas encore à l'heure de son agonie. Je viens de le parcourir, et j'ai cru reconnaître en lui des principes de vitalité et de force. Mais songez, cher prince, quelle ingratitude il y aurait en ce moment à se prononcer contre les Turcs et à les chasser de l'Europe, tandis que la paix signée à Boukharest, entre la Porte et la Russie, a mis seule cette dernière en état de réunir toutes ses forces contre l'invasion de Napoléon. Au mépris de cette paix et des immenses avantages qu'elle en a retirés, l'Europe pourrait-elle déchirer les lois de son équilibre et mentir aux principes qu'elle proclame ici par la voix de ses souverains? »

Ypsilanti parut réfléchir quelques instants.

« Quelles sont ces vaines craintes? reprit-il avec émotion. Je Ae vous reconnais plus. Où sont donc les sentiments qui jadis sympathisaient si bien avec les miens et cimentaient notre affection ?

— Ils ne sont pas changés, mon cher Alexandre ; mais quelques années, telles que celles qui viennent de s'écouler, les ont peut-être mûris avant le temps : car on vit bien vite dans notre siècle. Quant à moi, spectateur de mille scènes diverses, j'ai voulu en étudier les acteurs, juger leurs plans de conduite, et leurs passions. Eh bien ! ce dont j'ai appris à me défier le plus, c'est l'exaltation, sous quelque dénomination qu'elle se montre.

— C'est cependant elle seule qui produit les grands résultats : elle est à un cœur généreux ce que sont les voiles à un navire ; elles le submergent quelquefois ; sans elles, il ne pourrait voguer. La cause que j'ai

Page 1