‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 128 sur 156 · SOUVENIRS DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE CONSTANTINOPLE

embrassée ne peut se soutenir et vivre que par l'enthousiasme. Pour elle, il n'est pas un Grec qui ne se montre jaloux de verser tout son sang.

— Hélas, mon ami, que de fois je vous ai blâmé de vouloir juger les hommes d'après vous-même, lorsque, dans l'exaltation de vos souvenirs, vous me traciez à Pétersbourg le portrait de quelques individus de votre nation ? A peine arrivé à Constantinople, j'ai pu me convaincre moi-même que vous aviez quitté votre pays à un âge trop tendre pour les avoir jugés autrement que dans le cercle de votre famille, ou d'après les documents historiques. Quels caractères, en effet, que ceux de ces ambitieux du Fanar? Il faut les voir, s'astreignant par folle vanité à ramper sans cesse devant les êtres qu'ils méprisent, leur prodiguant leurs trésors en échange de quelque fonction souvent avilissante, pour finir comme la mouche écrasée dans son propre miel. C'est auprès d'eux qu'on peut juger combien l'intri^^ue est dangereuse dans des cœurs corrompus : chez eux, tout cède au besoin de dominer, et dussent-ils être pulvérisés au moment même, à tout prix il leur laut s'élever au-dessus des grains de sable parmi lesquels ils sont confondus. Enfin, ils sont tellement dégénérés et flétris par l'opprobre et l'asservissement où ils vivent, que, semblables aux Israélites, ils murmureraient, je pense, contre leurs libérateurs.

— Le tableau est sévère ; je dirai même injuste, reprit vivement Ypsilanti. Mais les faits parlent toujours plus haut que les raisonnements : le temps mieux encore vous convaincra que je n'ai pas agi sans réflexion. Croyez-moi, mon ami, il y a du fait de l'homme dans les grandes révolutions sociales, comme il y a de la fatalité dans la vie intime et individuelle. Eh bien ! quand je m'interroge, je trouve en moi une sorte de mystère, une secrète et irrésistible influence. C'est elle qui pèse sur ma vie et la pousse en avant. Je le sais ; plus l'homme s'agrandit, plus il présente de surface et de prise aux coups du destin. Mais faudra-t-il, par un lâche désir de repos et d'indépendance, se restreindre,

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se mutiler, s'effacer, se faire petit devant le sort? Oh ! non, non. Dussé-je y perdre la vie, j*obéirai à la loi de mon existence ! Et si jamais un peu de gloire s*attache à mon nom, au nom de mes amis, je partirai sans regrets... Regardez, ajouta-t-il, en me montrant les débris des arbres séculaires du Prater, brisés par Touragan de la veille : hier la tempête, aujourd'hui le soleil radieux. »

Je contemplais avec une sorte de respect cette noble figure à laquelle l'enthousiasme patriotique semblait prêter une nouvelle beauté. Ses dernières paroles avaient été prononcées avec une émotion qui se communiquait à moi : car, s'il était brave, il était éloquent aussi. Tout à coup, au détour d'une allée, nous aperçûmes deux cavaliers. Je crus reconnaître dans l'un d'eux le comte Capo d'Istria.

0^ Oh ! s'écria Ypsilanti, ils m'on tenu parole. A bientôt... nous nous reverrons. »

Il s'élança sur son cheval et le mit au galop ; en quelques instants je l'eus perdu de vue. Retournant à Vienne, je me rendis chez le prince Koslowski, impatient de connaître les détails de cette nouvelle qui allait bientôt devenir la grande nouvelle: le départ de Napoléon de l'île d'Elbe.

Au milieu des graves intérêts qui s'agitaient alors, ou qui surgissaient chaque jour, la question grecque paraissait inaperçue. Mais, depuis que cette cause a grandi et éveillé les sympathies de l'Europe, l'histoire a recueilli avec soin tout ce qui se rattache à cette glorieuse émancipation. Elle a divulgué les secrets qu'Ypsilanti ne pouvait dévoiler même à l'amitié : et j'ai connu plus tard quels étaient ces amis sur le dévouement desquels il comptait pour seconder ses efforts.

Depuis la désastreuse insurrection de 1770, cette généreuse pensée de la délivrance de la Grèce n'avait pas cessé de germer dans les esprits. Les persécutions, le sang répandu semblaient lui donner de nouvelles forces. Aussi, vingt années ne s'étaient pas écoulées, lorsqu'on vit éclore la première association formée

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pour briser le joug de l'islamisme, et chasser emièrement les Turcs de l'Europe. Un jeune poète nommé Righas, plein de verve et d'enthousiasme, en était le créateur. La Révolution française venait d'éclater : ses principes se propageaient avec une incroyable rapidité. Righas les adopta ardemment et conçut le projet d'en faire l'appui de son entreprise. De la Grèce ses relations s'étaient étendues en Italie et en Turquie. Il avait donné à son association le nom d'Hétairie du mot grec eraipa qui signifie amie. Cette expression servait autrefois chez les Grecs à désigner leurs épouses, leurs maîtresses, leurs courtisanes mêmes : c'est ainsi qu'on appelait Laïs, Aspasie, Phryné.

Righas avait composé un hymne de liberté qui, pendant longtemps, servit à guider ses compatriotes dans les combats. Nouveau Tyrtée, il allait lever l'étendard de l'indépendance, il allait entrer en Grèce pour inviter les populations à rompre leurs fers, lorsqu'il fut arrêté par ordre du gouvernement autrichien. Livré aux Turcs, il subit le supplice du pal.

C'est en Italie que se forma la seconde hétairie : Napoléon était alors à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. Les fondateurs de la nouvelle association imaginèrent de lier leurs projets à ceux qu'on lui supposait. Il ne s'agissait plus pour eux de délivrer seulement la Grèce, mais bien de reconstituer sur ses anciennes bases l'empire d'Orient, allié naturel de la France. Napoléon, maître de l'Italie septentrionale, de rillyrie, de la Dalmatie, devait, dans leur pensée, seconder cette vaste entreprise. l'Europe eût été ainsi comme entourée d'une ceinture à la disposition de la France ; la Russie eût été bridée vers la mer Noire : l'influence anglaise était anéantie dans le Levant. Bonaparte eut-il connaissance de ces gigantesques desseins? on peut en douter. Il n'aimait pas, et avec raison, les associations secrètes, et il ne suivait guère d'autres plans que ceux qu'il avait conçus lui-même. Quoi qu'il en soit, les désastreux résultats de la campagne de Russie firent avorter la seconde hétairie.

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Lorsque l'Europe réunie au Congrès de Vienne amena Tidée d'un remaniement général, une troisième association se forma aussitôt. Les circonstances étaient, il faut ravouer,on ne peut plus favorables. Si on veut Tétudier avec soin, ce plan d'une Grèce indépendante, réalisé plus tard, cessera de paraître chimérique. Les Turcs, on Ta dit bien souvent, ne sont que campés en Europe. Depuis quatre siècles, aucune fusion ne s'était opérée entre eux et les peuples qu'ils ont soumis. Religion, coutumes, langages, institutions locales, ces derniers avaient tout conservé. Le commerce, la navigation, l'industrie, étaient dans leurs mains : plusieurs populations n'étaient qu'à demi subjuguées : les vainqueurs eux-mêmes semblaient ne se considérer que comme des maîtres temporaires.

Une profonde habileté procéda à la constitution de la troisième hétairie. Les deux premières avaient obéi à l'influence des idées qui régnaient alors : celle-ci, rêvant l'appui de l'empereur Alexandre, s'organisa sous la bannière de la religion. Déjà M"* de Krudner, qui plus tard acquit une si grande influence sur l'esprit du czar, commençait à lui faire goûter ses rêveries et son ascétisme. La défense du christianisme outragé, tel parut le but de l'association. Ses statuts étaient intitulés hétairie des Philomuses; son symbole était un anneau sur lequel on avait gravé un hibou et le centaure Chiron. On sait que le hibou était l'attribut de Minerve ; le centaure représentait l'être fabuleux qui formait les héros. L'uniforme était entièrement noir, avec un bonnet à la valaque portant au devant une tête de mort sur des os posés en croix; la cocarde noire, blanche et rouge. Le drapeau était blanc, traversé d'une croix rouge avec ces mots du Labarum : hi hoc signo pinces.

L'hétairie compta bientôt plus de soixante mille membres. Elle se divisait en quatre classes, selon les degrés d'initiation : un secret à peu près impénétrable enveloppait son existence. Cependant, l'empereur Alexandre la connaissait, et, sans s'expliquer ouverte-

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ment, semblait en favoriser l'essor. Un des plus ardents promoteurs fut le patriarche Ignatius: Ypsilanti avait été Tun des premiers initiés. Mais le personnage qui lui servait d'intermédiaire auprès du czar, et qui, tout en se tenant à Técart et dans l'ombre, en était pour ainsi dire le chef, fut le comte Capo d'Istria (i).

C'est ici le lieu de dire quelques mots de cet homme d'Etat, célèbre par son élévation et sa fin, dont la conduite influa si puissamment sur les résolutions de mon infortuné ami Ypsilanti. Parmi les sommités politiques qui, avec MM. deMetternich, deTalleyrand,deNesselrodc, se disputaient, lors du Congrès de Vienne, le pouvoir si fascinant du langage, on citait M. Capo d'Istria que recommandait à la considération générale l'affection dont l'honorait l'empereur Alexandre. Sa conversation qu'il variait avec une facilité merveilleuse, son aptitude pour les affaires, avaient captivé la confiance et l'amitié de ce prince. Consulté sur tout, initié aux secrets les plus intimes, il déployait une rare dextérité dans les questions les plus épineuses. Cependant quelque chose de mystérieux se répandait sur sa personne : bien qu'il fût l'oracle des salons et des conférences, il mettait autant de soin à s'effacer que d'autres à se produire. Dans cette sphère d'élévations de tout genre, il était le seul qui n'attachât à son nom aucun caractère officiel. Alors âgé de quarante ans, il avait parcouru à grand'peine la carrière diplomatique. Né à Corfou, un désir d'ambition l'avait conduit à Pétersbourg, où ses

(i) Jean-Antoine, comte Capo d'Istria (i 776-1831), né à Corfou, élevé en Italie, prit du service en Russie, organisa en 1800 l'administrution des Iles Ioniennes et fut ministre de cette république de 1802 à 1807. Il fut chargé, par l'empereur Alexandre, de plusieurs missions en Turquie, en Allemagne et en Suisse, fut un de ses plénipotentiaires au deuxième traité de Paris et ministre des affaires étrangères avec Nesselrode. Il se retira en 1822, prêta son appui aux Grecs insurgés contre la Porte, et prit la direction de leur gouvernement en 1827, au détriment d'Ypsilanti. Les chefs influents le jalousèrent, l'accusèrent de vouloir étouffer la liberté hellénique. Petro Mauromichaelis, bey des Maïnotes, ayant été incarcéré à la suite de troubles dans sa principauté, son fils Georges et son frère Constantin attirèrent Capo d'Istria dans un guet-apens et l'assassinèrent (9 octobre i83i).

talents déjà remarquables et toute la faveur du grand chancelier Romanzoff n'avaient abouti qu'à lui faire obtenir un grade subalterne dans la diplomatie russe. Découragé, il songeait à passer en Amérique, lorsque son intimité avec M"' de Krudner, dont il imitait le mysticisme, le servit mieux que son mérite pour le placer dans le jour qui lui convenait. Dès qu'Alexandre fut à même de le connaître^ il l'apprécia, mais ne s'aperçut pas que, sous les dehors de la modestie, il cachait l'ambition la plus exagérée, puisqu'elle ne visait à rien moins qu'à la souveraineté de la Grèce. A son arrivée à Vienne, il fut adjoint au comte Razumowski, encore sans titre ni fonctions. C'est lui qui répondit par écrit dans les discussions qui s'élevèrent entre les ministres anglais et la Russie, alors que le Congrès livrait carrière à ces inextricables difficultés qu'il eût si facilement résolues par les premiers moments de l'enivrement de la victoire. Ces écrits obtinrent le plus grand succès.

Le même mystère signala toute sa conduite dans la formation de l'hétairie qui, à Vienne, se fonda véritablement sous ses auspices. De grands personnages y étaient affiliés ; M. Capo d'Istria ne leur laissait entrevoir qu'une partie des plans de l'association ; surtout il prenait bien soin de leur dissimuler les siens. Plus tard, les discours ambigus d'Ypsilanti m'ont ouvert les yeux. Il m'a été démontré que le comte Capo d'Istria n'avait organisé l'hétairie et n'excitait l'enthousiasme de mon ami, en le poussant à la révolution, que pour en recueillir les fruits.

Déjà on peut rapprocher quelques circonstances qui parlent assez haut. Ainsi, on voit, en 18 14, M. Capo d'Istria, à Vienne, au milieu des occupations les plus ardues, travailler à réunir les débris de l'hétairie dispersée, l'organiser, lui gagner l'appui d'Alexandre, lui donner cette couleur religieuse qui devait en assurer le succès. Jusqu'en 1820, il en est l'âme, l'âme invisible, il est vrai. A cette époque arrive le moment de se décider. La guerre entre le sultan et le fameux Ali, pacha

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de Janina, venait d'être terminée ; les principaux hétairites s'assemblèrent et résolurent de nommer un chef qui se plaçât à leur tête. Leur choix flottait entre Ypsilanti et Capo d'istria. On décida que le mandât de lever le drapeau de liberté serait offert à tous les deux, et dévolu au premier acceptant. Le comte Capo d'Istria repoussa ces offres avec colère ; Ypsilanti accepta avec enthousiasme. Enfin, quand la politique changea de face, ce fut Capo d'Istria qui, par l'ordre d'Alexandre, rédigea le manifeste qui désavouait Ypsilanti. Quelques années plus tard, il était paisiblement élu président de la Grèce ; Ypsilanti mourait consumé par la vie des cachots. Au premier le pouvoir, les succès !... Les dan^ gers, l'admiration à Ypsilanti !

Nous nous reperrons, telles avaient été les dernières paroles de ce noble ami. Hélas ! je ne devais le revoir qu'une fois, ce compagnon de mes jeunes années à Pétersbourg, ce guerrier au cœur enthousiaste, dont j'avais reçu les premières confidences, et que j'avais si souvent cherché à prémunir contre l'excès de son exal' tation.

C'est en 1820 qu'eut lieu cette rencontre. Depuis peu de jours, j'avais quitté les bains de Carlsbad, en Bohême, où ceux qui ont trop hâté la vie accourent de toutes les parties de l'Europe chercher le plaisir ou la santé. Après m'être arrêté quelques instants à Egra et à Wunsiedel, je me rendis à Alexanderbad, dans le cercle du Haut-Mein, en Bavière, dont j'avais entendu vanter la situation pittoresque. J'y arrivai par une belle soirée de printemps. Je donnai peu d'attention à la source ferrugineuse qui doit sa célébrité au margrave Alexandre, et au château dans lequel rien ne semble avoir été oublié pour contribuer à l'efficacité des eaux. Demandant un guide, je me fis conduire à la montagne de Louisebourg, qui était le but de mon voyage. Bientôt, j'admirai un des sites les plus pittoresques que la nature se soit plu à former. Ce sont des masses de rochers roulées tumultueusement les unes sur les autres, et n'offrant que l'aspect de ce désordre, dont le

génie de nos artistes peut à peine approcher, quand ils veulent reproduire les grands effets de la nature. La succession des années fixant l'équilibre de ces blocs, des plants d'arbres divers, le sapin, le bouleau, ont enfoncé leurs racines entre leurs fissures et en ont consolidé les bases. Des mousses^ des plantes grimpantes et parasites se sont glissées sur les flancs de ces rochers et tapissent leurs anfractuosités.

Des degrés sinueux, pratiqués dans le roc, conduisent vers une continuité de grottes qui toutes se communiquent et forment un chemin souterrain. Le jour y pénètre par quelques fentes rares, au travers desquelles se glissent des mousses à longues chevelures. Les yeux, fatigués de ces instants d'obscurité, retrouvent avec charme une lumière pure et des aspects riants dans une vaste enceinte où de hauts pins contemporains de ces rochers agitent leur sombre feuillage, où le chevreuil agile vient brouter la bruyère.

Guidé par un sentiment mélancolique, on se dirige vers des rochers inclinés en voûte, que l'on pourrait nommer la grotte des larmes. Une inscription en lettres d'or, sur une table de marbre noir, annonce sa touchante destination :

Une sœur inconsolable à Vhabitant des deux.

i3 août 1816. Thérèse à Louise.

C'est Thérèse qui pleure Louise ; c'est la princesse de la Tour-et-Taxis (i), la sœur de la reine de Prusse et mère de la princesse Esterhazy qui a élevé ce monument de la douleur. Ah ! la douleur ni la mort n'ont plus ni faste ni rang, mais le cœur a des larmes!

Au travers d'une large ouverture de cette grotte silencieuse, on aperçoit, suspendue entre deux rochers, la place où Louise aimait à s'asseoir. Une inscription y rappelle cette reine chérie, dont le passage rapide sur ces montagnes, comme dans la vie, donne à ce lieu une

(i) Fille du duc Charles de Mecklembourg-Strelitz et de Caroline de Hessc-Darmstadt.

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