‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 129 sur 156 · LES ROCHERS DE L0U1SEI30URG · texte numérisé non relu

LES ROCHERS DE L0U1SEI30URG

teinte prolongée de mélancolie. Combien on aime à la suivre, brillante de jeunesse et de beauté, parmi ces sentiers où elle venait s'égarer solitaire, sur ces bancs de mousse où, distraite de ses rêveries par la voix du malheur, elle savourait tout le charme d'être reine par le bien qu'elle pouvait répandre autour d'elle. La fleur fragile de la montagne a survécu à ce beau lis brisé par le vent de la mort ; mais, dans ces lieux solitaires, consacrés par la douleur de sa sœur, on aime à penser que son ombre erre encore sur ces rochers ; que, bercée par la brise du soir, elle vient recueillir des larmes moins données à la mémoire de Louise, reine de Prusse, qu'à la Louise si regrettée des rochers de Louisebourg.

Suivant une rampe de bouleau blanc, on parvient en grimpant près d'un mur de rochers qui paraissait ne pouvoir être franchi, ainsi que l'atteste cette inscription : nonplus ultrà^ 1794. Ce ne fut qu'en i8o5, qu'en se glissant sous un bloc de granit, on découvrit l'issue souterraine qui servait aux chevaliers de Luxbourg à masquer leurs sorties. Il fallut faire usage de la mine pour agrandir cette entrée, par laquelle on ne pénétrait jadis qu'en rampant. Elle conduit maintenant, par des degrés restés intacts depuis le treizième siècle^ aux ruines du fort de Luxbourg. La nature semblait unie à l'art pour rendre cette position inexpugnable : aussi, les chevaliers qui l'habitaient, certains de l'impunité, exerçaient un brigandage continuel dans toute la contrée. D'accord avec les seigneurs des châteaux voisins, ils attaquaient les voyageurs, pillaient les monastères et emmenaient captifs tous ceux qui ne pouvaient leur payer une rançon.

Sur les ruines d'une tour orgueilleuse s'élève maintenant un ermitage couvert de chaume que surmonte une croix expiatrice.

A gauche, un sentier bordé d'arbustes conduit le voyageur à un jardin entouré de tous côtés de masses de granit, qui ne laissent deviner ni entrée ni issue. Là sont plantés avec goût le sureau aux grappes écla-

tantes, le pin, le sorbier, le bouleau. Quelques plantes grimpantes s'échappent des intervalles de ces murs naturels et se jouent sur le granit, qu'elles semblent enlacer comme d'une chaîne légère.

En quittant cette place, on se hâte de franchir les derniers rochers, et l'on parvient à la cime de Louisebourg. Elle est surmontée d'une grande croix qui semble consoler cette nature déchirée, comme la religion console le cœur des malheureux. On aperçoit cette croix d'une distance très éloignée, et, dans ce chaos des éléments, elle sert encore de guide aii voyageur qui s'égare : grande pensée du chrétien d'avoir placé le signe de sa croyance au point le plus élevé du rocher, comme un intermédiaire entre les souôrances de la terre et l'espoir d'un autre avenir.

Depuis plusieurs heures, j'errais à l'aventure dans ces beaux lieux, admirant tour à tour la main de la nature et celle de l'homme, quand, parvenu au sommet, j'aperçois un étranger assis au pied de la croix.

Un large manteau l'enveloppait ; il tenait dans sa main un livre sur lequel il semblait écrire, et qu'il ferma à mon approche. Le bruit de mes pas lui fit aussitôt tourner la tête vers moi : je le regarde, c'était Ypsilanti. Je ne l'avais pas vu depuis le Congrès de Vienne ; que ces cinq années avaient laissé sur son visage des traces profondes ! Ce n'était plus le jeune et brillant militaire habitué aux succès des salons. La réflexion avait ridé son front et creusé ses yeux ; mais la même exaltation animait encore sa belle physionomie.

Il se lève, me reconnaît, et se précipite dans mes bras.

« Cher Alexandre, lui dis-je, par quel hasard vous trouvé-je ici ? Combien je m'applaudis d'un pèlerinage dont la plus inopinée rencontre devait si bien compenser la fatigue ! Mais pourquoi êtes-vous en Bavière, lorsque je vous croyais à Pétersbourg?

— Mes blessures, me répondit-il, ont nécessité ce voyage à Garlsbad. Je devais, en outre, y rencontrer

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quelques amis, qu'il iti'ëtàit hécessâirê de voir. Ils n'y étaient pas ; j'ai profité de leur retard pour visiter Louisebourg, que le roi de Prusse ni'a vanté avec raison comme un des lieux les plus pittoresques de

l'Europe Ah ! mon ami, ajouta-t-il, déjà cinq ans

se sont écoulés depuis que je me croyais au moment de briser les fers de ma patrie, et depuis ciiiq ans le joug s'est appesanti sUr elle. Mais, grâce à Dieu> il iie peut être éloigné ce motnent décisif.

— Je le sais, cher prince ; vous h'attehdez que l'instant d'agir. Je viens de laisser à Dresde la princesse Hélètie SoUwaroff. Aitisi que moi, elle n'ignore aucun de vos projets ; elle n'a pas craint de m'apprendre que c'est le soin de leur exécution qui vous a si subitement éloigné de Pétersbourg.

— Oui, l'heure de l'émancipation a sonné pour la Grèce : de toutes les provinces de ce pays opprimé, des cris de liberté se font entendre vers nous. Mes amis et moi, nous ne serons pas sourds à cet appel. Dans les deux principautés de Moldavie et de Valachie, on s'apprête à arborer l'étendard de l'indépendance; des agents sûrs y répandent des proclamations auxquelles les habitants répondent en courant aux armes ; les boyards donnent l'exemple et se mettent à la tête de leurs vassaux. Dans quelques jours je les aurai rejoints. Outre les amis dévoués qui se groupent autour de moi, j'ose dire encore que je puis compter sur l'assistance d'un grand souverain, l'ami naturel des Grecs.

— Je crains de vous comprendre, mon ami, et je reconnais bien en vous cette aveugle confiance que j'ai tant de fois blâmée. Ici, comme à Vienne, j'admire la sublime générosité de vos desseins ; aujourd'hui, comme il y a cinq ans, je ne puis croire à leur réussite. Vous comptez, dites-vous, sur l'appui d'un puissant monarque. Je ne nie pas qu'en cas de succès, les sympathies d'Alexandre ne vous soient acquises. Mais en cas de revers

— En cas de revers, nous aurons au moins servi une cause digne de la protection du ciel, sinon des hommes;

et, s'il faut périr en la défendant, notre exemple du moins trouvera des imitateurs pour nous suivre et nous venger. Pourvu que la Grèce lève sa tête indépendante

— Détrompez-vous encore : je suppose que le succès couronne vos efforts, croyez-vous que la Russie vous permette de constituer un Etat indépendant dans la Grèce, c'est-à-dire dans les plus belles provinces de l'empire turc? Mais ouvrez donc les yeux aux leçons du passé. Depuis que Potemkin a fait luire aux regards de Catherine cette brillante espérance de la conquête de l'empire turc, Constantinople est la seconde capitale désignée de la Russie, le futur pendant de Pétersbourg. Croyez-m'en : sous l'apparence dé la modération^ cette pensée d'agrandissement n'a cessé de germer depuis lors. Le gouvernement russe est aujourd'hui maître de la Pologne : ce premier pas le conduit a un autre. Il aspire au moment de planter son drapeau sur le dôme de Sainte-Sophie. Si, fidèle k son système de lente décomposition et d'envahissement progressif, il vous laisse détacher de la domination du sultan les populations chrétiennes de la Grèce, soyez persuadé que vous aurez travaillé, non pour votre patrie, mais pour la Russie. Quand cette dernière puissance le voudra, elle brisera ou abandonnera k lui-même l'instrument aveugle qui, en ôtant quelques pierres k l'édifice de la puissance ottomane, aura préparé seulement la grandeur de sa rivale et l'exécution de ses desseins. C'en sera fait alors de l'indépendance éphémère de la Grèce.

— Vous êtes bien injuste pour Alexandre, et vous connaissez bien peu son généreux caractère.

— Les gouvernements, mon cher Ypsilanti, obéissent non pas k l'impulsion d'un souverain, mais aux lois d'une politique qui leur est tracée d'avance. Depuis le Congrès de Vienne, les idées de l'empereur se sont étrangement modifiées. Mais Alexandre ne doit pas régner toujours. Vous savez après lui en quelles mains le pouvoir doit tomber, et si les grands mots de liberté, de religion, de patrie auront cours auprès de son suc-

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