VERS LA GRECE
cesseur Constantin ; méfiez-vous donc de cette protection de la Russie*
— La pensée de tous les peuples de l'Europe se tourne vers la Grèce comme vers la patrie de l'antique civilisation, de la poésie, de la liberté. N'en doutez pas. En Allemagne, en France, en Angleterre, des cœurs généreux répondront à notre appel : indépendamment de ce bataillon s^cré de frères que vous avez vu s'organiser à Vienne, lors du Congrès, les soldats ne manqueront pas à une si noble cause. Mais enfin, si une coalition d'intérêts oppressifs tentait d'arrêter l'essor de la Grèce, et de la rejeter dans les liens de la servitude, le cri des nations s'élèverait pour faire justice de cet égoïsme politique.
— Les nations se borneront à des vœux stériles ; quelques individus peut-être, plus enthousiastes, joindront leurs efforts aux vôtre3; le reste demeurera spectateur de la lutte. Il faut maintenant de grands intérêts pour remuer les masses, mais surtout des intérêts directs et actuels. La passion religieuse s'efface de jour en jour avec l'affaiblissement des croj^ances ; la Grèce ne tient plus à l'Europe que par le souvenir.
— Ah ! du moins ce souvenir est-il le plus beau que nous ait légué l'histoire.
— J'admets , cher prince, que, protégé par cette auréole de la religion, de l'humanité, du souvenir enfin, vous réussissiez à briser les fers de la Grèce, quelle forme de gouvernement lui donnerez-vous ? Voudrez-vous la faire passer tout à coup des chaînes d'un esclavage avilissant à l'indépendance d'une nation éclairée? C'est une œuvre impossible. Tenterez-vous d'introduire chez ces peuplades abruties par l'ignorance les garanties des gouvernements constitutionnels? Prenez-y garde : les sympathies de l'Europe libérale ne vous seront promises qu'à ce prix. Partout et sans acception de temps, de lieux, elle veut introduire ces formes hors lesquelles il n'est point pour elle de peuple libre. Ou vous obéirez à l'impulsion, vous donnerez à la Grèce une constitution, alors, je le crains, étourdie
par ce passage subit, elle aura peine à se préserver des excès de sa liberté ; ou bien, vous ne l'appellerez pas immédiatement à la pratique de son indépendance, et dans ce cas vos propres partisans vous accuseront d'ambition ; ils diront que vous n'avez travaillé que pour vous seul. Qui sait alors quelle récompense vous réserverait Tavenir? Voyez-vous d'ici la ville de Wunsiedel ?
— Sans doute.
— Voyez-vous à gauche cette maison blanche entourée d'un rideau de peupliers?
— Eh bien !
— Eh bien I cette maison est celle où est né Sand, qu'un fanatisme politique arma d'pn poignard pour assassiner un vieillard sans défense, et répandre le sang de Kotzebuë.
— Mais quel rapport peut-il exister entre un crime inutile et la délivrance de la Grèce ?
— Aucun sans doute de direct : mais les innovations de ce genre sont toujours marquées par des forfaits. Toute révolution amène des déceptions : il est des individus exaltés qui ne veulent tenir aucun compte des exigences de la politique et du gouvernement ; et quiconque ne suit pas inexorablement la ligne de leur aveugle passion est un traître à leurs yeux. »
Je m'arrêtai à ces mots : Ypsilanti, tout pensif, marchait près de moi, sans me répondre, comme s'il eût été frappé de la vérité d'une prédiction qui cependant ne devait pas se réaliser pour lui ( i ).
<c Tout est prévu, s'écria-t-il après quelques minutes de silence. Cependant, pour rassurer votre amitié, retournez à Carlsbad avec moi. Là, je vous produirai des preuves qu'autant la cause est sainte, autant le plan qui doit en assurer la réussite est sagement conçu.
(i) Ce fut le comte Capo d'Istria qui périt sous les coups d'un assassin, malgré les immenses et réels services qu'il avait rendus à la cause de sa patrie. Mauromichaelis, qui lui avait tiré à bout portant un coup de pistolet, se réfugia dans la maison de mon ami, M. Rouen. M. Rouen, attaché à l'ambassade française lors du Congrès de Vienne, était alors ministre de France -en Grèce. * (Note dé l'Auteur.)