TABLEAU DE LA VILLE
les chevaux qu'ils précèdent. Dans les promenades, sur les places publiques, c'était un nombre infini de militaires de tous grades, à pied, à cheval, revêtus des uniformes variés de toutes les armées européennes. Qu'on y ajoute une nuée de valets, étalant le clinquant de leurs livrées aristocratiques ; puis le peuple se pressant en foule pour voir un moment toutes ces célébrités guerrières, souveraines et diplomatiques qui venaient s'encadrer dans ce tableau général ; puis, quand arrivait la nuit, les théâtres, les cafés, les lieux publics remplis d'une foule animée et ne respirant que le plaisir; qu'on se figure les somptueux équipages éclairés par des torches que portaient des laquais montés derrière^ ou précédés par ces coureurs qui maintenant ont échangé leur lourde canne contre un flambeau ; dans toutes les rues, le son des instruments faisant retentir Tair de joyeuses mélodies, partout et toujours du bruit, du mouvement : tel était le tableau qu'offrit cette ville pendant plus de cinq mois, et dont pourtant ces traits ne peuvent donner qu'une bien faible idée.
Ce nombre prodigieux d'étrangers eut bientôt envahi tous les logements disponibles. Beaucoup de notabilités étaient obligées d'habiter dans les faubourgs. Les prix étaient exorbitants : pour qu'on en puisse juger, il suffira de rappeler que lord Castlereagh louait un appartement cinq cent livres sterling par mois; ce qui est inouï pour Vienne. Aussi calculait-on que, si le congrès durait seulement quatre mois, la valeur de beaucoup de maisons serait payée aux propriétaires par le seul prix de la location.
J'aurais peut-être été privé d'assister à cette scène qu'un enchaînement de circonstances extraordinaires avait seul pu former, et que plusieurs siècles peut-être ne verront pas se renouveler. Mais mon ami intime, M. Jules Griffith, résidait depuis quelques années à Vienne; il m'attendait, et je trouvai dans sa magnifique maison du Jaeger-Zeill tout le comfort dont il avait rapporté de son pays le mot aussi bien que la chose, alors peu connus du reste de l'Europe.
8 SOUVENIRS DU CONGRÈS DK VIKNNE
M. Griffith, un des hommes les plus instruits de TAngleterre, s'est fait connaître dans le monde littéraire par des productions d'un mérite avoué II a parcouru le globe dans toutes les directions, et il a mérité d'être proclamé le plus grand voyageur de son époque. Il est un des hommes dont les qualités sociales et les sentiments élevés ont le plus honoré le caractère anglais hors de sa patrie. Son amitié a été pendant longtemps la source de mon bonheur le plus doux. Je me plais à dire avec reconnaissance qu'il m'a convaincu de la fausseté de ce précepte : qu'il ne faut pas éprouver ses amis si l'on veut les conserver.
Après les premières expansions d'une sincère amitié, ce dont j'avais le plus besoin, c'était le calme. Je ne ressemblais donc guère, en ce moment, au voyageur inquisiteur dont parle Sterne, et je me retirai pour goûter le repos, jouissant, dans toute sa plénitude, du^ bonheur d'être au port. Cependant mon insomnie fut complète, assailli que j'étais de mille pensées diverses, partagé entre le plaisir de retrouver un ami aussi cher et plusieurs autres non moins précieux pour moi, et l'espérance d'être le spectateur d'une scène qui n'offrait encore point de modèle. Si j'avais le talent avec lequel Dupaty a décrit sa Première nuit à Rome, je peindrais les plus vives émotions de cette première nuit kYienuQ.
Un volume de Shakespeare était près de moi ; je l'ouvris au hasard, et je lus :
« Vous qui n'avez pas vu ces fêtes, vous avez perdu ce qu'il y a d'éclatant dans la gloire terrestre. Ces magnificences accomplies dépassaient tout ce que l'imagination peut inventer; chaque jour s'élevait au-dessus du jour écoulé ; chaque lendemain faisait honte à la pompe de la veille. Aujourd'hui, ces demidieux terrestres, étincelants de pierreries, tout or, tout soie ; demain, cette même pompe plus orientale que l'Orient même. Il fallait voir chaque maître du monde briller comme une statue d'or, et les courtisans resplendir comme leurs maîtres ; et ces dames, si délicates et si mignonnes, ployer sous le double