LES ADIEUX
— Je ne puis, prince ; je dois, ce soir, quitter Alexanderbad, et cette nuit même être à Bayreuth, où m'attend le prince Eugène. Mais, si notre conférence se termine aussi promptement que je le pense, je vous promets de me rendre en Bohême avant la nuit de demain. Quoi qu'il en soit, en quelque lieu que je puisse être, songez bien que vous y avez un ami ; et que là où vous serez, ses vœux vous suivront.
— J'en étais certain, me dit Ypsilanti. d Et nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre.
Nous descendions la montagne, en contemplant ensemble les efifets de cette nature étonnante. Je tenais son bras pressé contre moi, et nous marchions en admirant. Je craignais de rompre le silence alors : j'étais tellement absorbé par ce que je venais d'entendre, par mes craintes pour mon ami, que tout ce que je lui aurais dit eût été froid en comparaison de ce que j'éprouvais. J'étais comme un voyageur qui crie à son compagnon, suspendu sur le bord d'un abîme sans fond, pour y cueillir un fruit : « Arrête w, quand il roule déjà de précipice en précipice et va s'engloutir dans un lac sans rivages. v
Nous atteignions le bas de la montagne : déjà le soleil quittait l'horizon, les fleurs exhalaient leurs parfums du soir ; le bêlement des troupeaux, le chant des laboureurs, annonçaient la fin des travaux de la journée. Le pâtre du vallon faisait retentir les échos de Louisebourg des sons du chalumeau rustique.
« Il faut partir, me dit Ypsilanti, et bientôt nous quitter. »
Cependant, se tournant encore vers ces masses imposantes que nous abandonnions sans doute pour toujours :
« Vous voyez, me dit-il : du plus grand désordre peut naître la plus sublime harmonie. Des milliers d'années se sont écoulées depuis que la nature, par un déchirement prolongé, a repoussé de son sein ces immenses rochers : mais ne vous semble-t-il pas voir la main du Créateur s'étendre et commander le repos à
ces éléments bouleversés ? Ainsi, pour les peuples, l'ordre naît des révolutions.
— Oui, ces terribles aspects inspirent des réflexions bien profondes, et les secousses de la nature ressemblent à celles non moins énigmatiques de notre destinée. Qui pourra pénétrer le profond mystère de l'homme? il semble qu'une force indépendante de lui le menace ou le protège selon des lois invisibles. Naguère encore, froissée par tant d'intérêts divers, suspendue entre l'espérance et la crainte, l'Europe entière, transformée en un vaste champ de carnage, voyait porter, de Cadix à Moscou, tous les fléaux que l'ambition entraîne à sa suite : les contrées dévastées, les villes détruites, l'industrie paralysée, le commerce languissant, toutes les sources de la vie et du bonheur attaquées dans leur germe. Les peuples imploraient la Providence, et la Providence semblait sourde à leur voix. Ah ! ne tremblez-vous pas, mon cher Alexandre, en songeant qu'il ne faut peut-être qu'une étincelle pour rallumer ce volcan mal éteint, et que vous tenez dans vos mains le brandon qui peut tout embraser?
— Il faut des crises^ pour retremper l'àme des peuples : le moment d'une régénération, peut-être vioy lente, est arrivé pour la Grèce. Des siècles s'écouleront ensuite sur mon pays radieux ; et si je contribue à lui rendre une part de cette gloire dont tant de malheurs l'avaient déshérité, du moins je ne mourrai pas tout
entier Croyez-vous que je n'entrevoie pas les
obstacles qui vont surgir? Mais, mon ami, je m'enveloppe de mon courage comme d'un manteau et, bravant l'orage, je marche toujours en avant Cependant, me dit-il après un intervalle de silence et me pressant la main avec émotion, vous avez eu raison de le dire ; on juge si sévèrement les actions des hommes: la calomnie est si active à verser ses poisons, semblable au charbon qui noircit tout ce qu'il ne consume pas, que Ton donnera peut-être de fausses interprétations à mes desseins. Oh ! alors, je compte sur vous. N'est-ce pas, vous me défendrez contre de viles atta-