TURCS ET GRECS
placées en arrière : celles-ci se sauvèrent en 4ésordre au delà de TOltau. Cependant le bataillon sacré, si lâchenjent abandonné, vendit chèrement sa vie : enveloppé de toutes parts, réduit au nombre de quatre à cinq cents hommes, il repoussa à plusieurs reprises les charges de la cavalerie et les attaques de l'infanterie. Mais, accablés par le nombre, ils succombèrent comme leurs aïeux aux Thermopyles.
Ypsilanti, voyant que la résistance était impossible, se retira suivi de quelques chefs. Bientôt délaissé par ses troupes, il ne perdait pourtant pas courage, et songeait à rejoindre son frère Démétrius qui l'avait précédé dans le Péloponèse. C'est alors qu'il adressa à ses lâches compagnons cette proclamation où il exhalait son ressentiment et son mépris :
« Vos trahisons, leur disait-il, m'obligent de vous quitter. Vous avez foulé aux pieds vos serments ; vous avez trahi Dieu et la patrie. Vous m'avez abandonné au moment où J'espérais vaincre ou mourir glorieusement avec vous. Nous sommes séparés pour toujours. Allez joindre les Turcs, seuls amis dignes de vous. Quittez les bois où vous êtes cachés, descendez des montagnes qui ont servi de retraite à votre lâcheté. Hâtez-vous de vous réunir aux Turcs : baisez leurs mains d'où découle encore le sang des chefs de votre Eglise, de vos patriarches, de vos évêques, de vos
frères innocents inhumainement égorgés. Mais
vous, ombres des vrais Hellènes du bataillon sacré, qui avez été trahis, et qui vous êtes sacrifiés pour la délivrance de la patrie, recevez par moi les remercîments de votre nation. Bientôt des monuments rendront vos noms immortels. Ceux des amis qui me sont restés fidèles sont gravés au fond de mon cœur en traits de feu. Leur mémoire sera partout la seule consolation de mon âme. J'abandonne au mépris des hommes, à la justice divine les traîtres et parjures Kaminari-Sava, Dukas, Basile, Barda, Georgio Mano, qui ont déserté de Tarinée et en ont amené la dissolution. »
Cependant, au commencement de cette levéç de
boucliers, Ypsilanti avait adressé à l'empereur de Russie une lettre où il lui apprenait les événements de Yassi et implorait son secours. Alexandre était en ce moment à Lavbach. La nouvelle du soulèvement se répandit aussitôt et causa une vive sensation parmi les plénipotentiaires réunis à ce nouveau Congrès. On accusa la Russie d'avoir fomenté une insurrection qui pouvait remettre en question le repos de l'Europe, et d'avoir livré l'Orient à ces associations, sources de malheurs et de crimes. Alexandre, tout en défendant les hétairies, qu'il ne fallait pas, disait-il, assimiler à ces sociétés ténébreuses proscrites à juste titre, déclara qu'il ne pouvait considérer l'entreprise d'Ypsilanti que comme un effet de cette exaltation qui caractérisait l'époque actuelle, ainsi que de Vinexpérience et de la légèreté de ce jeune homme. Il ordonna de le rayer des contrôles de son armée. M. Capo d'Istria, fidèle à son rôle de duplicité, rédigea le manifeste de désaveu. Dès lors, Ypsilanti fut perdu. Pour se rendre en Transylvanie, il passa les monts Krapacks. Mais, arrêté par les autorités autrichiennes, il fut conduit à la forteresse de Mongatz ( i).
Il y fut enfermé deux ans et demi, et quatre ans et demi dans celle de Theresienstadt , en Bohême. Tous les efforts de ses amis, pour obtenir sa liberté, furent vains. Leur voix même ne fut pas écoutée; ils durent cesser leurs réclamations pour ne pas empirer son sort ; Ypsilanti put alors se convaincre qu'en politique le malheur fait les criminels. Cependant, quand les grandes puissances convinrent de faire cesser l'effusion du sang grec par la voie des représentations ou des armes, l'empereur Nicolas demanda l'élargissement d'Ypsilanti ; on ne l'accorda que sous la condition expresse qu'il ne quitterait pas les Etats
(i) Le nom d'illustres infortunés semble, de siècle en siècle, se rattacher à cette prison. Le prince Ragotzki,' les comtes Tekeli et Serri y ont langui captifs, victimes de leur courage malheureux. Mais ils avaient attaqué l'Autriche : Ypsilanti n'avait attaqué que rennemi commun des chrétiens. [Note de l'Auteur.)