CONCLUSION
Napoléon a quitté l'île d'Elbe. — Aspect de Vienne. — Spectacle à la Cour. — M"»e Edmond de Périgord et la répétition. — Napoléon a débarqué à Cannes. — La danse interrompue. -^ Habile conduite de M. de Talleyrand. — Déclaration du i3 mars. — Fauche-Borel. — Le Congrès est dissous.
Ma tâche est bientôt achevée Vingt-cinq ans ont
passé sur ces scènes magiques, dont j*ai essayé de reproduire une faible partie; combien d'amis manquent aujourd'hui à mon affection ! combien d'acteurs manquent au drame ! Et quand je songe à Tâge dont sotit chargés quelques-uns de ceux qui ont survécu, je trie dis que si pour eilx aussi la toile est baissée, néanmoins ils me sauront gré d'avoir esquissé quelques détails de ce brillant panorama.
Il semble qlie, par une sorte de faculté rétrospective, Péloîgnement même féconde la mémoire. Quant à moi, je l'ai souvent éprouvé et l'éprouve chaque jour dans le tracé de ces scènes qui sont à bon droit de l'histoire. J'y assiste, j'y évoque et réunis tous les personnages qui les animaient, et dont la plupart ne sont maintenant que cendre et poussière. Je les vois jeunes, beaux, enivrés de plaisirs, alors que le temps a flétri ou détruit chez eux cette brillante auréole. Telle est aussi la vive impression qui est restée dans l'esprit de tous les témoins de cette réunion unique du Congrès de Vienne. Aucun événement n'a peut-être parlé plus puissamment au souvenir, que ces six mois qu'oti a si bien appelés un entr'acte entre deux tragédies.
Ce tableau offrant le contraste des fêtes les plus insoucieuses au milieu des plus graves affaires, j'ai pensé qu'il manquait. Le peu qu'on en a connu ne se compose que de vagues esquisses, sans suite et sans coloris. Pourtant, quelles scènes furent jamais plus
palpitantes d'intérêt! Je ne parlerai même pas de l'intérêt politique , quoique cependant les actes du Congrès de Vienne forment encore la base de tout ce qui se fait aujourd'hui en Europe ; mais je veux parler de cet intérêt qui s'attache aux tableaux de mœurs. Ce qu'on va chercher dans les chroniques du moyen âge, dans les féeries de Louis XIV, s'est trouvé là resserré dans l'espace de six mois et d'une seule capitale. Que de serments d'amour proférés par tout ce que le rang, la gloire, l'esprit ont de plus séduisant! Que de personnages illustres ont tenu dans leurs mains les destinées de l'Europe ! Combien d'entre eux, placés alors en relief par cette haute mission, ne sont encore aujourd'hui que des sujets ! Quelle étonnante réunion, enfin, de célébrités dans tous les genres, de monarques les plus puissants, d'hommes d'Etat les plus renommés et de femmes les plus spirituelles et les plus belles !
Beaucoup de noms étrangers ont trouvé place dans ces souvenirs. Qu'on ne croie pas cependant que j'en sois moins resté Français de cœur et de pensée. Oui, j'ai vu tous ces hommes de pays divers, j'ai vécu avec eux dans cette facile intimité du moment, j*ai rendu justice à leur caractère, à leurs talents. Mais jamais cette appréciation, que je crois encore très légitime, ne m'a aveuglé. Si j'ai su dire de ces amis de ma jeunesse ce que l'affection et la reconnaissance m'ont inspiré, que n'aurais-je pas dit de ces illustrations de ma patrie, si noblement célébrées par des plumes qui tracent pour l'avenir? Mais, au milieu des joies incessantes du Congrès de Vienne, le rôle de la France était un rôle sérieux : il devait l'être. Ses représentants, par un sentiment de haute convenance, l'avaient compris ainsi. Peu mêlés au mouvement général, ils se renfermaient dans une sorte de gravité appropriée à l'importance de la situation. Aujourd'hui, quand je me rappelle leur attitude si calme et si digne, j'y trouve un motif de reconnaissance envers ces hommes qui alors ont tant fait pour la France, et pour lesquels le jour de l'histoire semble n'être pas encore venu.
RETOUR DE l/lLE D*ELBË 433
Le prince Koslowski me confirma la grande nouvelle quTpsilanti m'avait annoncée le matin. Napoléon avait effectivement quitté Tîle d'Elbe : le maître et le prisonnier de l'Europe, ainsi qu'on l'a énergiquement appelé, était sorti de sa prison, armé de sa gloire, et avait confié à une frêle barque César et sa fortune.
« La nouvelle, me dit Koslowski, a été apportée ici par un courrier que lord Burghess avait expédié de Florence. Le consul anglais à Livourne la lui avait transmise. Lord Stew^art, qui l'a reçue, en a prévenu M. de Metternich et les souverains. Les ministres des grandes puissances en ont été informés aussitôt. On ignore quelle route Napoléon a prise. Se rend-il en France? Veut-il, comme on l'a pensé, gagner les Etats- Unis? On se perd en conjectures. Mais, qui le préservera de l'orage, amoncelé et grondant sur sa tête? La fortune pourra-t-elle placer sur son front le fil conducteur pour en détourner l'orage? Les hauts arbitres
du Congrès désirent que cette nouvelle ne soit pas ébruitée avant qu'ils aient pu prendre quelques mesures dictées par la gravité des circonstances. »
Soit que le secret eût été gardé, soit que l'ivresse du plaisir l'emportât encore, la ville de Vienne avait conservé son aspect accoutumé. Les remparts et le faubourg de Léopoldstadt, qui conduit au Prater, étaient couverts de promeneurs impatients de jouir des premiers rayons du soleil. Rien n'annonçait encore que le coup de tonnerre eût retenti : partout l'insouciance, partout la joie.
Le soir, la troupe des comédiens amateurs devait donner, dans une des salles du palais, une représentation composée du Barbier de Sévillej et, je crois, d'un vaudeville alors fort à la mode et intitulé : La Danse interrompue. Le prince Koslow^ski m'avait offert de l'accompagner à la résidence impériale. Curieux d'étudier la physionomie de l'illustre assemblée, dans l'espoir aussi de recueillir quelques nouveaux détails sur ce grand événement, j'avais accepté. L'assemblée était aussi nombreuse, aussi brillante que de coutume. Mais
434 SOUVENIRS nu CONGRÈS DE VIENNE
ce n'était déjà plus le calme insouciant de la journée : quelques nuages, légers encore, chargeaient les fronts. Des groupes s'étaient formés ça et là ; on y discutait avec chaleur sur les conséquences probables de ce départ.
« Il ne peut échapper aux croisières anglaises, disait l'un.
— M. Pozzo di Borgo a affirmé, répondait l'autre, que, s'il mettait le pied en France, il serait pendu à la première branche d'arbre (i). :^
Ainsi chacun semblait vouloir se dérober à la réalité du réveil.
« Félicitons-nous, disaient quelques partisans des Bourbons de Sicile. En vérité, Bonaparte nous sert à souhait. Il ne peut se diriger que sur Naples. Le Congrès va se trouver dans la nécessité de prendre enfin des mesures pour expulser Murât, cet usurpateur, cet intrus. »
Cependant l'impératrice d'Autriche a donné l'ordre : on se place, la toile se lève.
« Nous allons voir, dis-je au prince Koslowski, si cet incident, qu'on était loin de prévoir, n'a pas apporté de la confusion et du trouble parmi l'illustre tripot comique.
— Détrompez-vous. Il faudra l'ennemi aux portes de Vienne et le bruit du canon pour dissiper ce sommeil obstiné. Ce matin, la nouvelle est parvenue à M. de Talleyrand au moment où il était encore couché. Assise au pied de son lit, M""* Edmond de Périgord conversait gaiement avec lui : on apporte une lettre de M. deMetternich.
« C'est sans doute pour m'annoncer l'heure de la conférence du Congrès, dit le prince. »
Cependant la belle comtesse ouvre machinalement la dépêche, y jette les yeux et lit la grande nouvelle. Or, elle devait se rendre dans la journée chez M"* de
(i) En apprenant ce mot, le duc de Dalberg dit : M. Pozzo n'est pas prophète. Dans peu, Napoléon sera à Paris. {Note de l'Auteur.)