‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 136 sur 156 · ÉMOTION A VIENNE · texte numérisé non relu

ÉMOTION A VIENNE

Metternich pour y répéter le Sourd ou l'Auberge pleine.

« Bonaparte a quitté l'île d'Elbe, s'écrie-t-elle. Ah ! mon oncle, et ma répétition !

— Elle aura lieu, madame, dit tranquillement le diplomate. »

La répétition a eu lieu. L'Europe est peut-être à la veille d'une conflagration générale. L'aplomb de nos comédiens ne se démentira pas pour si peu.

On étudiait les visages, d'ordinaire si impassibles, des notabilités diplomatiques : on interrogeait leurs regards, on scrutait leurs pensées. Tous affectaient une confiance sans doute* bien loin de leur cœur. On remarquait l'absence de M. de Talleyrand, et l'air profondément préoccupé de l'empereur Alexandre.

Quelles causes avaient amené chez Napoléon cette grande résolution dont les suites furent si fatales pour la France? Espérait-il, malgré l'affaiblissement de son pays, tenir encore une fois tête à l'Europe coalisée? S'aveuglait-il sur la possibilité de vivre désormais en paix avec tous ces souverains auxquels il avait jadis -dicté des lois, et qui avaient appris à connaître la route de Paris? Ou plutôt, le départ de l'île d'Elbe ne fut-il pas de sa part un coup de désespoir pour échapper à la captivité qui, six ans plus tard, le consuma sur le rocher de Sainte-Hélène?

Il est certain que la présence de l'empereur des Français au milieu de la Méditerranée, l'indépendance, l'ombre même de puissance qui lui étaient laissées, avaient, au Congrès de Vienne, excité des alarmes. On n'ignorait pas qu'il existait à Paris un vaste foyer de correspondance et d'intrigues, et qu'on y travaillait à préparer le retour du régime impérial. La reine Hortense était l'âme de ce complot que l'aveugle gouvernement des Bourbons était seul à ne pas voir. Pendant le séjour que l'ex-reine de Hollande avait fait. au mois d'août 1814, M""® de Krudner, si célèbre depuis par sa liaison mystique avec l'empereur Alexandre, lui avait prédit le retour de Napoléon. Aussi, dès l'ouverture

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des conférences, fut-il question, même dans le plus grand secret, de lui choisir un autre lieu d'exil ou plutôt de déportation? L'île de Sainte-Hélène ne fut indiquée que vers la fin de janvier par M. Pozzo di Borgo. Il prétendait avoir reçu des lettres qui annonçaient qu'on avait arrêté à Gênes, à Florence, et sur toute la côte, des émissaires de Napoléon.

« L'Europe, avait-il dit, ne sera tranquille que lorsqu'elle aura mis l'Océan entre elle et cet homme. »

On assure que le prince Eugène dut à son intimité avec l'empereur de Russie la révélation de cet important secret, et qu'il s'empressa d'en avertir Napoléon. Celui-ci ne balança plus. Son retour en France fut décidé. A partir de ce moment, Alexandre ne témoigna plus à Eugène que de la froideur et de Téloignement,

Vienne resta près de cinq jours sans nouvelles. Les réceptions, les fêtes reprirent leur cours. La préoccupation générale semblait se dissiper peu à peu. Mais enfin, il ne fut plus possible d'en douter: le tonnerre éclatait ; Napoléon était en France. Cet aventurier, ainsi que l'avait osé appeler Pozzo di Borgo, était reçu par les populations enthousiasmées. Les soldats se précipitaient au-devant de leur général : rien ne s'opposait à sa marche triomphale. La chute du colosse, qui avait paru incompréhensible, était moins étonnante que la résurrection de son pouvoir.

On était au bal chez M. de Metternich quand on apprit le débarquement à Cannes et les premiers succès de Napoléon. L'annonce de cette nouvelle fut comme le coup de baguette ou le sifflet du machiniste qui change en un désert le jardin d'Armide. En vérité, les milliers de bougies semblèrent s'être éteintes toutes à la fois.

La nouvelle se propage avec la rapidité d'une étincelle électrique : la valse est interrompue; en vain l'orchestre continue la mélodie commencée ; on se regarde, on s'interroge : ces quatre mots : Il est en France ! sont le bouclier d'Ubalde qui, présenté aux yeux de

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