‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 137 sur 156 · LA ^< DANSE INTERROMPUE · texte numérisé non relu

LA ^< DANSE INTERROMPUE

Renaud, détruit en un clin d'œil tous les enchantements d'Armide.

L'empereur Alexandre s'avance vers le prince de Talleyrand :

« Je vous avais bien dit que cela ne durerait pas. «

Le plénipotentiaire français reste impassible, et s'incline sans répondre.

Le roi de Prusse fait un signe au duc de Wellington : tous deux sortent de la salle de bal. Alexandre, l'empereur François et M. de Metternich les suivent aussitôt. Le plus grand nombre des invités s'éclipse et disparaît. 11 ne reste dans les salons que quelques discoureurs effrayés.

Le prince Koslowski, que je vis dans la soirée, ne put rien ajouter aux détails aéjà connus du public.

« Voilà, me dit-il, pour MM. les troubadours une excellente occasion de nous donner une seconde représentation du charmant vaudeville :LaD(2^25^m/errow/7we. Le comte de Palfi, qui joue si plaisamment le rôle de Wasner, pourra nous chanter fort à propos :

Enfin voilà la danse interrompue :

Gomment tenir à cet incident-là ?

Le refrain, il faut le craindre, sera peut-être bientôt accompagné du bruit de cent mille bouches à feu.

Cette nouvelle, continua-t-il, jetée comme une terreur au milieu d'un bal, vous rappelle sans doute que ce fut pendant la représentation d'un ballet où dansaient Henri IV et Sully, qui, cependant, ne fut jamais cité pour sa danse, qu'on vint annoncer la prise d'Amiens par les Espagnols.

« Ma maîtresse^ dit le roi à la belle Gabrielle en lui prenant la main, il faut maintenant quitter nos danses et nos jeux, monter à cheval et commencer une autre guerre. Trêve aux joies de l'amour. »

Voilà une phrase qui va se traduire ici en bien des langues.

Il serait impossible de peindre la physionomie que prit, dès lors, la capitale de l'Autriche. Vienne ressem*

blait à un homme qui, bercé par des rêves d'amour ou d'ambition, se verrait violemment arraché à son sommeil par la crécelle du garde de nuit, ou le tintement du befl'roi l'avertissant qu'un incendie dévore sa maison. Ces hôtes divers, réunis là de tous les pays de TEurope, ne pouvaient se rappeler sans effroi les phases de l'époque qui venait de s'écouler : les désastres sans cesse renaissants de vingt-cinq ans de guerre, les capitales envahies, les champs de bataille jonchés de morts, le commerce et l'industrie si longtemps paralysés, le deuil des familles et des nations, venaient simultanément s'offrir à leur pensée. Tous ces fléaux s'éclairaient dans leur souvenir des flammes de Moscou. Sans doute on pouvait bien alléguer des représailles récentes encore : et la présence des troupes alliées à Paris prouvait assez que, pour avoir été invaincu, on n'est pas invincible. Mais c'est précisément ce qui rendait l'anxiété plus vive. Pour abattre le colosse, il avait fallu un tel assemblage de circonstances, et, plus encore, une réunion de sentiments et d'idées de tant de peuples divers: ensemble qui avait décuplé la force de chacun. Maintenant on s'observait : ce qu'on entrevoyait de plus réel, c'était la certitude de malheurs dont on s'était cru délivré pour toujours.

Dans ces circonstances graves, M. de Talleyrand déploya une habileté et une force de volonté qui surent tout entraîner. Jamais rôle ne fut plus difficile. Placé à la fois entre le gouvernement qu'il représentait, la France dont il voulait sauver les intérêts et la nationalité, et les puissances ennemies qui confondaient dans une même proscription et Napoléon et le pays qui venait de l'accueillir. Je n'étais pas à Paris lors de la première restauration : je n'ai pu connaître sa conduite à cette époque que par des récits contemporains, souvent mensongers. Mais, témoin à Vienne de ce qu'il fit au mois de mars i8i5 pour son pays et les Bourbons, je ne balance pas un instant à dire que, si ceux-ci lui durent une seconde fois la couronne, la France lui a dû peut-être son existence comme nation. Il avait

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