LE PRINCE DE LIGNE I I
vingtième année ; iTiais on peut dire qu'en dépit du temps il était resté jeune. Il avait conservé ce caractère ainriable, cette urbanité séduisante qui toujours avaient prêté tant de charme à sa société. Aussi, d'une voix unanime, le nommait-on « le dernier des chevaliers français ».
A cette époque, tous les étrangers les plus célèbres par leur rang et leur esprit, les souverains eux-mêmes se faisaient comme un devoir de lui rendre hommage . On retrouvait encore en lui cette fraîcheur d'imagination, cette gaieté intarissable et de bon goût qui n'avaient pas cessé de le distinguer. Sa verve, innocemment satirique, s'exerçait principalement sur l'allure vraiment étrange que prenait le congrès, où le plaisir semblait être la seule affaire importante. Dans cet enivrement général, dans cette succession non interrompue de fêtes, de festins, de bals, ce n'était pas le"* contraste le moins curieux, le moins intéressant que U figure imposante de ce vieux maréchal, recherché partout, quoique sans aucun caractère officiel, et peignant souvent la situation, d'un trait, d'un à-propos, qu'on s'empressait de répéter.;
Les Français surtout le recherchaient et étaient cer-
général en 1 771, la campagne de 1778 ajouta à sa réputation militaire. 11 voyagea ensuite en Italie, en Suisse et en France; à Versailles, il fut apprécié comme grand seigneur aimable et plein d'esprit. En Russie, où l'appelait une mission en 1782, il gagnait les bonnes grâces de Catherine, qui lui fit don d'une terre en Crimée. Comme général d'artillerie, il assista au siège d'Otchakoff, que dirigeait Potemkin, et à la prise de Laudon, 1789. Par suite du parti pris par son fils dans l'insurrection des Pays-Bas contre l'Autriche, il fut écarté des affaires, et bien que feld-maréchal en 1808, il ne reçut plus de commandement. Le prince de Ligne était un tacticien habile et profond. Il a laissé un très grand nombre d'écrits en allemand et en français ; ils sont remplis d'esprit et de piquant, mais le style est incorrect et prolixe. Sous le titre de Mélanges militaires littéraires et sentimentaires , on a publié 3o volumes (1798- 1809). Son Journal des Guerres et V Essai sur les Jardins sont à retenir. De plus, il publia en 1809 ^^® ^'^ ^" prince Eugène de Savoie, M"»e de Staël, Malte- Brun, Lacroix, ont publié des Lettres ou Fragments qui méritaient d'être conservés et qui sont devenus classiques. Ses Lettres de Russie à la Marquise de Coigny ont été publiées par Lescure , Librairie des Bibliophiles. M. Lucien Perey vient de donner ses Lettres à Catherine IL
taîns de trouver auprès de lui Taccueil le plus affectueux. Depuis son voyage à la cour de France, peu d'années avant la Révolution, il avait remporté de ce pays le plus touchant souvenir. C'est principalement dans les lettres qu'il écrivit à cette époque à la marquise de Coigny (i) qu'ontrouve, à chaque ligne, l'expression de son regret de vivre éloigné d'un pays et d'un peuple qui lui avaient inspiré une si vive sympathie. En un mot, le prince de Ligne appartenait à la France par la nature de sa valeur comme par celle de son esprit.
Ma famille ayant l'honneur d'être alliée à celle de cet homme célèbre, en 1807, quand j'étais venu pour la première fois à Vienne, le prince de Ligne m'avait accueilli et présenté à la cour et partout comme son cousin. A toutes les époques qui, depuis lors, m'avaient ramené en Autriche, jusqu'à celle de sa mort, sa courtoisie et sa bienveillance ne se démentirent jamais. Je ne me lassais point de l'entendre, surtout quand sa pensée rétrogradait vers les anciens temps qu'il avait tant vus et si bien vus. Il prenait plaisir à enrichir mon esprit des trésors du sien, à éclairer ma jeunesse des conseils et des fruits de sa longue expérience. Aussi , parler du prince de Ligne, c'est pour moi acquitter la dette de la reconnaissance.
"^ ' Ma première visite lui était due. Le lendemain de mon arrivée, je courus me présenter chez lui.
« Vous arrivez à point, me dit-il, pour voir de grandes choses. L'Europe est à Vienne. Le tissu de la politique est tout brodé de fêtes. A votre âge on aime les réunions joyeuses, les bals, les plaisirs, je vous réponds que vous n'en chômerez pas ; car le congrès ne marche pas, il danse. C'est une cohue royale. De toutes parts on crie : paix, justice, équilibre, indemnité, légitimité, mot que votre prince de Bénévent vient d'ajouter
(i) Née de Conflans d'Armentières, celle qui fut aimée, peut-être platoniquement, de Lauzun. Paul Lacroix a publié ses lettres (à cent exemplaires). Sa fille, mariée au général, depuis maréchal Sébastian], mourut en couches de celle qui devint l'infortunée duchesse de Praslin.
LE PALAIS IMPÉRIAL l3
au dictionnaire diplomatique. Qui va débrouiller ce chaos et poser des digues à ce torrent d,e prétentions? Quant à moi, spectateur bénévole, je n'y réclamerai qu'un chapeau, usant le mien à saluer les souverains qu'on rencontre à chaque coin de rue. Mais enfin, en dépit de Robinson Crusoé (i), une paix générale et durable va sans doute se conclure. La concorde a enfin réuni les peuples, si longtemps ennemis : leurs plus illustres représentants en donnent déjà l'exemple. Chose qu'on voit ici pour la première fois, le plaisir va conquérir la paix^W
Il me fit ensuite, avec la vivacité d'un jeune homme, sur Paris, ma famille, mes voyages et mes projets, une foule de questions qu'on vint interrompre en lui annonçant que sa voiture l'attendait.
« A dîner demain chez moi, me dit-il; de là nous irons au bal de la Redoute : c'est la folie de la raison. Je vous y expliquerai en peu d'instants les curiosités de cette grande tapisserie à personnages. » ^
Le prince avait conservé l'habitude de dîner de bonne heure ; je me rendis à quatre heures dans sa jolie maison sur le bastion. Elle n'avait qu'une pièce par étage; aussi la nommait-il, en riant, son bâton de perroquet ; par antiphrase on l'appelait l'hôtel de Ligne. Peu de temps après, il se mit à table, entouré de sa charmante famille (2). Le repas, à vrai dire, ainsi que les soupers si connus de M"*' de Maintenon lorsqu'elle n'était encore que la veuve Scarron, avait besoin de la magie de sa conversation pour ne pas paraître plus qu'exigu. Et cependant, quoiqu'il mangeât presque à lui seul les petits plats qu'on lui servait, il tenait l'esprit de ses
(i) C"est ainsi que le prince de Ligne appelait Napoléon, par allusion à son séjour à l'ile d'Elbe, et non par dédain, car personne ne professait une plus haute admiration et une sympathie plus vraie pour la plus grande gloire et la plus grande infortune des temps modernes.
(N. du Cl- de La Garde.)
(2) Le prince de Ligne avait trois filles, la princesse Clary, la comtesse Pallfy, la baronne Spiegel ; ses fils : Charles qui avait épousé la délicieuse Hélène Massalska, et le prince Louis, tige des princes de Ligne actuels, étaient morts prématurément.
convives tellement attentif et charmé que ce n'était qu'au sortir de table que l'estomac s'apercevait de toute la spiritualité du festin.
Au salon, nous trouvâmes quelques personnes venues en visite ; c'étaient des étrangers de distinction qui, appelés à Vienne de tous les coins de l'Europe, s'étaient fait présenter à cette vivante merveille du dernier siècle; c'étaient aussi quelques-uns de ces curieux importuns qui affluaient chez lui, n'eût- ce été que pour dire : J'ai vu le prince de Ligne^ ou pour frotter leur esprit au sien, quêtant ses anecdotes, ses saillies, qu'ils allaient ensuite colporter, défigurées, dans les salons.
Il eût bientôt dit quelques mots polis ou spirituels à chacun de ces groupes. Puis, s'en éloignant, comme si sa tâche eût été remplie, il s'approche de son petit-fils, le comte de Clary, avec lequel )e causais alors :
€ Je me rappelle, nous dit-il, avoir commencé une de mes lettres à Jean-Jacques Rousseau par ces mots : (( Comme vous n'aimez, monsieur, ni les empressés ni les empressements... » Il y aurait bien quelques billets de ce genre à écrire à certaines sommités ici présentes; mais elles sont tellement infatuées de leur mérite qu'elles n'y liraient pas leur adresse. Comme.cette sorte de gens est d'ordinaire têtue et tenace, allons en voir d'autres, un peu plus au large. Le bal nous attend. Suivez-moi, mes enfants; je veux vous enseigner à prendre congé à la française. »
Et cet homme, extraordinaire en tout, s'envolant
avec la légèreté d'un page, s'esquive et se précipite dans
sa voiture, riant de cette espièglerie d'écolier et du
désappointement de tous ces parleurs insipides qui
-allaient le chercher pour en être écoutés.
Nous arrivâmes à neuf heures au palais impérial appelé le Burg.
C'est dans cette antique résidence que se donnaient ces ingénieux momons, mascarades de caractère, où sous l'immobilité du domino se cachaient souvent des combinaisons politiques, chefs-d'œuvre d'intrigues ou
PORTRAITS DE PRINCES l5
de conceptions. La salle principale était magnifiquement éclairée et entourée d'une galerie circulaire donnant entrée dans de vastes salons disposés poui: le souper. Sur des banquettes élevées en amphithéâtre étaient assises une foule de dames, quelques-unes en dominos, le plus grand nombre en costumes de caractère. Rien de plus éblouissant que cette réunion de femmes, toutes jeunes et belles, et chacune dans une parure en harmonie avec son genre de beauté. Tous les siècles, tous les pays semblaient s'être donné rendez-vous dans ce cercle gracieux.
A des intervalles égaux, des orchestres exécutaient tour à tour des polonaises et des valses ; dans les salles contiguës on dansait des menuets avec toute la gravité allemande, ce qui n'était pas la partie la moins comique du tableau.
Le prince m'avait dit vrai : Vienne offrait alors un abrégé de l'Europe, et cette Redoute un abrégé de Vienne. Rien de plus bizarre que ces gens masqués ou non masqués, parmi lesquels circulaient sans la moindre distinction et confondus dans la foule, tous les souverains réunis en ce moment au congrès.
« Sur chacun, le prince de Ligne contait une anecdote : « Voici l'empereur Alexandre. Il donne le bras au prince Eugène Beauharnais auquel il a voué une sincère affection. Quand Eugène est arrivé ici avec le roi de Bavière, son beau-père, la cour d'Autriche hésitait sur le rang qui lui serait accordé. L'empereur de Russie s'est prononcé d'une manière si positive qu'il a été traité avec les honneurs dus a son généreux caractère : Alexandre, vous le savez, est digne d'inspirer et de connaître l'amitié.
« Savez-vous quel est le personnage dont cette belle Napolitaine enlace, de ses bras arrondis, la taille noble et élevée? C'est le roi de Prusse, dont la figure grave n'en paraît pas plus émue. Et cependant ce malin masque est peut-être une impératrice, peut-être aussi une grisette?
« Cette forme colossale, dont un domino noir ne déguise ni ne diminue l'ampleur, c'est le roi de Wur-
l6 SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
lemberg (i). Près de lui est son fils, le prince royal. L'amour de ce dernier pour la grande-duchesse d'Oldembourg, sœur de l'empereur Alexandre, le retient au congrès et l'occupe bien plus que les graves intérêts qui seront un jour les siens. C'est un roman dont nous verrons bientôt le dénoûment.
« Ces deux jeunes gens qui viennent de nous coudoyer sont le prince royal de Bavière et son frère le prince Charles (2). La figure de celui-ci le disputerait à celle d'Antinous. Cette foule de gens, d'espèces et de mises diverses, que vous voyez s'agiter en tous sens, ce sont des princes régnants, ou des archiducs, ou les grands dignitaires des différents empires. Car, excepté quelques Anglais qu'on reconnaît à la recherche de leur toilette, je ne crois pas qu'il y ait un seul individu qui n'ait un titre à ajouter à son nom.
« Dans cette salle, mon enfant, vous ne voyez que l'image du plaisir.... »
A peine le prince m'eut-il quitté, que je me mis à parcourir cette salle où, ainsi qu'à un rendez-vous général, je retrouvai peu à peu les personnes que j'avais connues depuis Naples jusqu'à Pétersbourg, et de Stockholm à Constantinople. Quelle variété de costumes et de langages ! Il me semblait voir un bazar de toutes les nations du monde. J'éprouvai, je l'avoue, comme la première fois, tout l'enivrement du bal masqué. Cette musique continue, ce mystère du déguisement, ces intrigues dont j'étais entouré, cet incognito général, cette gaieté sans frein et sans mesure, cet assemblage de circonstances et de séductions, la magie, en un mot, de ce vaste tableau, me tournaient la tête : de plus vieilles et de plus fortes que la mienne n'y résistaient pas non plus.
(i) Frédéric II, duc, puis roi de Wurtemberg, s'allia en i8o5 avec Napole'on, qui le créa roi et le rit entrer dans la Confédération du Rhin. En i8i3, il s'unit aux alliés contre la France. Après avoir régné assez despotiquement, il accorda à ses sujets, en i8i5, une charte constitutionnelle. Une de ses filles, Catherine, épousa Jérôme, roi de Westphalie, et donna l'exemple de toutes les vertus et de tous les courages.
(2) Voir infrà des notes biographiques sur ces princes.
ZIBIN ET TETTENBORN i7
Mes amis furent bientôt groupés autour de moi. Profitant d'un moment où le prince de Ligne était moins entouré, je le priai de ne plus s'inquiéter de moi pour cette soirée, et je fus me livrer k ce délire de gaieté, d'insouciance et de bonheur qui semblait planer au milieu d'une réunion si extraordinaire.
Je rencontrai encore quelques amis avec lesquels nous employâmes de notre mieux les deux heures qui devaient précéder le souper. Puis^ nous allâmes nous asseoir au milieu d'une vingtaine de convives pour achever ensemble cette joyeuse soirée.
« Comment, vous voilà !... D'où venez-vous donc?... Qu'avez-vousfait depuis que nous nous sommes quittés?... Toutes ces questions obligées ne cessèrent de m'être adressées pendant la première partie du repas. Je n'étais pas moins impatient de questionner les questionneurs : tel, que j'avais quitté sous-lieutenant et que je retrouvais général ; tel autre, jadis attaché à une ambassade, et maintenant lui-même ambassadeur; la plupart couverts de décorations dues à leur courage ou h leur talent. Puis, dans Teffervescence de la gaieté et du vin de Champagne, ils se prirent à conter, k bâtons rompus, les circonstances heureuses qui les avaient si rapidement élevés.
Mais entre toutes ces destinées si rapides et si brillantes, aucune ne me surprenait plus que celle de Zibin. En 1812, lorsque, pressé par le besoin de voyager, je quittai Moscou pour aller visiter la Crimée, l'Ukraine et la Turquie (i), Zibin avait été mon compagnon de route. Dans cette longue course au travers des steppes de la Russie, sa gaieté, ses saillies dissipaient les ennuis et ranimaient mon courage. Dix-huit mois s'étaient à peine écoulés depuis qu'au retour de notre excursion en Tauride, nous nous étions séparés à Tulczim : lui, pour suivre la comtesse Potocka {2) k Pétersbourg, moi, pour
(i) M. de La Garde a publié un récit de ce voyage.
(2) La comtesse Sophie Potocka dont il sera reparlé ultérieurement et dont M. de La Garde a célébré les jardins de Sophiowka; grecque J'origine et née à Constantinople, elle était d'une rare beauté. Kllc
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me rendre auprès du duc de Richelieu à Odessa et de là à Contantinople. Zibin alors n'était pas encore au service, et cependant je le retrouvais aujourd'hui lieutenant-colonel, aide de camp du général Ojarowski, et décoré de plusieurs ordres.
A peine arrivé à Pétersbourg, Zibin s'aperçoit bientôt que Toisiveté des salons ne le conduirait ni à la considération ni à la gloire. Il échange son uniforme de gentilhomme de la chambre contre celui de sous-officier de hussards : à l'entrée de la campagne, il est fait enseigne, puis, quelque temps après capitaine.
Un jour, son général lui ordonne d'aller avec cinquante cosaques faire une reconnaissance et ramener quelques traînards. Zibin part : à une lieue du camp, un de ses hommes aperçoit quelque chose de noir, embusqué au milieu des roseaux. On accourt : c'étaient des canons que Tcnnemi en retraite avait abandonnés là. Il y en avait seize. La troupe met pied à terre ; les chevaux sont attelés aux affûts, et quelques heures après le capitaine Zibin rentrait au camp, maître d'un parc d'artillerie complet conquis sur la vase du marais.
L'empereur n'était pas loin, Zibin est chargé de lui portei* cette nouvelle. Alexandre lit le rapport, et attribuant au jeune hussard le mérite d'un succès dû uniquement à Sa Majesté le hasard, il donne sur-lechamp à Zibin le grade de major, détache sa propre croix de Saint -George et la passe à la boutonnière du nouvel officier supérieur. Le reste avait été la conséquence de ce premier pas ; les autres décorations s'étaient succédé, et, comme si toutes les fortunes avaient résolu de le combler à la fois, dans l'oisiveté des camps, Zibin avait joué et n'avait pas gagné moins de quatre cent mille roubles. Le prince de Ligne avait bien raison de dire que la gloire est une courtisane \^ qui s'attaque souvent à vous au moment où vous y pensez le moins.
avait épousé en première noces, le comte de Witt, dont elle a evi* un fils, ami de La Garde. Voir chapitre xx et Mémoires du Général Comte de Rochechouart, page 140 et suivantes.
RÉCIT DE TETTENBORK IQ
Vers la fin de la moirée, un heureux hasard m@ fit rencontrer mon excellent ami, le général Tettenbom.
ce Nous avons bien à causer ensemble, me dit'^il ; c^ n'est pas ici le lieu de commencer. Demain allons dîner tête à tête à VAugarten, c'est le moyen de ne pas être interrompus. » J'acceptai.
Tettenborn fut exact au rendez-vousp
« Quoique Ton dîne rarement biçn cheu les restaulateurs viennois, me dit-il, comme depuis beaucoup d'années mon nom est assez en crédit chez celui-ci^ Jann m'a promis de faire de son mieux. »
Effectivement, la quantité suppléa à la qualité, et lorsqu'au dessert ont eut apporté le vin de Tokai, mon ami commença en ces termes »on intéressant récit :
« Depuis que je ne vous ai vu^ les événements de ma vie ont été aussi rapides que les circonstances qui les ont fait naître. J'avais suivi, vous le savez, le prince de Schwartzemberg dans son ambassade à Paris. J'y étais encore lors de la naissance du roi de Rome, et Je fus, à cette époque, expédié en courrier pour en porter la nouvelle à notre empereur.
— Oui, lui dis-je, et je lus dans les gazettes que vous fîtes ce trajet de trois cent vingt lieues en quatre jours et demi.
— Cette rapidité peut facilement s'expliquer : jusqu'à Strasbourg, j*eus les chevaux de course du prince, et, depuis la frontière d'Autriche, je trouvai également les chevaux de son frère, le prince Joseph, échelonnés en relais jusqu'à Vienne.
« Je ne vous parlerai pas du séjour que je fis alors à Paris. Tout y était enivrant. Vos salons reflétaient Téclat de la prospérité prodigieuse de la France, de ses nombreuses victoires et de l'enthousiasme des beaux-arts. Notre légation autrichienne y était particulièrement bien accueillie. C'était une succession de fêtes, telles que vous les voyez ici : elles n'ont changé que dç capitale (i).
(i; Tettenborn conserva toujours «a franchise. A cette époque, on cxigefl c^ue ies militaires, même étrangers, ne parussent aux Tuileries
io SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
Après avoir, en 1812, accompagné encore le prince Schwartzemberg à Pétersbourg, je passai de la vie enchantée des salons aux casernes de mon régiment, alors en garnison à Bude. En vérité, si je me fusse retiré chez les Trappistes, je ne crois pas que la transition eût été plus forte, quand, tout à coup, l'Europe entière s'embrasa à la fois.
J'avais trente-quatre ans. Quoique les premiers jours de ma jeunesse aient été bien remplis, le sort a fait plus pour moi dans ces dernières années que je n'avais lieu de l'espérer.
Mon parti fut bientôt pris. Je me décidai à courir à l'incendie, pour y réchauffer une vie si peu conforme à mes précédentes habitudes.
Je logenis à Bude avec le baron de ***, mon ami d'enfance, et qui, major dans le même régiment que moi, calculait comme moi le peu de chances probables d'un avancement rapide au service de l'Autriche.
Voici, lui dis-je un matin, une occasion unique de nous improviser un avenir : Voirie est avoir. Rendonsnous à l'armée russe, offrons d'y servir en partisans. C'est une guerre facile, lucrative, et qui mène à tout par la rapidité de ses phases, outre qu'il est doux parfois de vivre à l'aventure et de se fier à la destinée. Quant à moi, je suis décidé ; je pars, me suivrez-vous ? Souvent un moment dans la vie décide de tout. Mon ami hésita; je partis seul ; hélas ! depuis il ne s'en est que trop repenti (i).
qu'en habit de cour. Tettenboni était alors officier supérieur de hussards; il s'y présenta en habit habillé, mais avec des moustaches. 1/empereur l'interpella vivement et lui dit d'un ton goguenard :
« Il fautconvenirqu'une paire de moustachesestrisible avec cecostume. — Pardon, sire, répliqua vivement Tettenborn, c'est plutôt cet habit qui est ridicule avec des moustaches, m
(i) Le comte de Las-Cases, dans son Mémorial de Sainte-Hélène, rapporte cet autre exemple du hasard des destinées :
« Serrurier et Hédouville cadet, dit Napoléon, marchaient de connpagnie pour émigrer en Espagne; une patrouille les rencontre : Hédouville, plus jeune, plus leste, franchit la frontière, se croit heureux et va végéter misérablement en Espagne. Serrurier, forcé de rebrousser dans l'intérieur, devient maréchal de France. »
(Note de l'auteur,)