SUITE DU RECIT
— Oui, interrompis-je, et tellement qu'à la nouvelle de vos succès, dont les gazettes publiaient les détails, ses tardifs regrets lui tournèrent la tête. Et comme, à mon retour de Constantinople, je passais à Pesth, de dépit et de désespoir, il se brûla la cervellfe dans une chambre d'auberge, voisine de la mienne.
— Je l'ai vivement regretté, reprit Tcttenborn ; c'était un ami dévoué, aussi bien qu'un officier distingué. Je ne doute pas que les circonstances ne lui eussent été aussi favorables qu'à moi ; mais il faut voguer avec le courant pour que le courant vous entraîne. Arrivé au quartier général de l'armée russe, on m'y chargea de lever un régiment. Je l'eus organisé en peu de temps, et j'en reçus le commandement. Colonel, puis bientôt général, trois mois après mon départ de Bude, je signais des commissions égales au grade que j'avais en quittant ma garnison. Les journaux vous ont peutêtre appris comment je m'emparai du trésor particulier de l'empereur Napoléon ; une partie de cet immense butin me fut allouée en récompense.
Un coup de main que je tentai sur Berlin, bien qu'il fut sans résultat, eut cependant l'avantage de me mettre en relief. A la tête de quatre régiments de cavalerie, de deux escadrons de hussards, de deux de dragons, et seulement avec deux pièces d'artillerie lé;^ère, je marchai sur Hambourg. Après plusieurs combats, la ville se rendit le i8 mars i8i3. Reçu avec enthousiasme par les habitants, j'y fus, comme bien d'autres, le héros du moment. Nommé commandant de cette place, j'abolis les formes sévères que le maréchal Davoust avait cru devoir y introduire. Les habitants reconnaissants m'ont fait bourgeois de leur ville, et m'en ont envoyé le diplôme dans un magnifique coffre d'or.
Les événements ont marché bien vite, et avec eux la gloire et les récompenses. Décoré de la plupart des ordres militaires, les souverains alliés viennent de mettre le comble à leurs bontés pour moi en me donnant en toute propriété deux couvents en Westphalie,
dont le revenu ira bien à quarante mille florins par an. Totis ces petits succès ont assez contribué à mettre de Tordre dans mes affaires. Et, comme il faut une bonne fois s'amender/je vais me marier, mon ami. J'épouse une femmfe que j*adore. Sans regrets pour le passé, sans crainte pour Tavenir, je laisserai aller mon existence au courant de ma destinée; et vous direz, j'en suis sûr, quoique le dénouement soit un peu brusque, que le roman n'en promet pas moins d'être heureux. »
— C'est ce dont tous vos amis se réjouiront, mon cher général. »
Cette histoire contée en abrégé, nous la récapitulâmes en chapitres.
Dans cet abandon d'une conversation intime, nous avions oublié le temps, et neuf heures sonnaient quand nous arrivâmes au théâtre de Carlenthor. On donnait le célèbre oratorio de la Création^ d'Haydn. La salle, éclairée par une multitude de bougies, et les loges drapées avec magnificence, formaient un coup d'œil éblouissant. Plusieurs loges étaient destinées aux souverains, d'autres occupées par le corps diplomatique. Quant au parterre, il était tellement rempli de gens décorés qu'on eût pu l'appeler un parterre de chevaliers, comme on avait appelé le parterre du théâtre à Erfurt un parterre de princes et de rois.
« A voir ce nombre de cordons, me dit Tettenborn, il ne faudrait pas conclure que tous soient la récompense du mérite.
— Les distinctions éminentes, mon cher général, lui répondis-je, sont comme les pyramides : deux seules espèces d'êtres peuvent y atteindre : les reptiles et les aigles. »
« A demain, me dit le général Tettenborn en nous séparant, à demain; je serai chez vous à dix heures. De là nous nous rendrons à la grande fête militaire qui sera célébrée en l'honneur de la paix. Avant de poser les armes, nos souverains veulent remercier la Providence des insignes faveurs qu'elle leur a départies. »
LA FKTK DE LA PAIX 2'i
A l'heure dite, Tettenborn, avec l'exactitude d'un ri7/we«/er autrichien, était à ma porte. C'était par une douce et pure matinée d'octobre. Bientôt nous galopâmes vers le glacis entre la porte Neuve et celle de Burg. Chemin faisant, nous recrutions quelques-unes de nos connaissances que la curiosité attirait comme nous. Tettenborn portait son brillant uniforme de général ; une profusion d'ordres militaires qui décoraient sa poitrine attestaient que, si la fortune l'avait traité en favori, il s'était montré digne de ce capricieux patronage. A peine arrivé, il dut nous quitter pour aller se joindre au cortège de l'empereur Alexandre ; mais je restai entouré d'amis et convenablement placé pour saisir tous les détails de cette belle fête. Quoique ît une époque toute militaire on ait été souvent témoin de solennités pareilles, je ne crois pas qu'aucune ait jamais présenté l'ensemble et la majesté de celle-ci. Elle venait de se terminer, cette guerre, cette lutte terrible dont l'acharnement et la durée avaient épouvanté le monde. Le géant de la gloire était non vaincu, mais accablé par le nombre ; et l'enivrement, l'enthousiasme du succès prouvaient assez la force de l'adversaire et la joie inespérée du triomphe.
Plusieurs bataillons d'infanterie, des régiments de cavalerie, entre autres les uhlans de Schwartzemberg, et les cuirassiers du grand-duc Constantin (i) étaient réunis sur une immense pelouse. Toutes ces troupes étaient dans la plus brillante tenue.
Les souverains arrivèrent à cheval. Les troupes formèrent un immense et double carré. Au centre, s'élevait une vaste tente, ou plutôt un temple érigé en l'honneur de la paix générale. Les colonnes qui le soutenaient étaient décorées de trophées d'armes et d'étendards déployés dans les airs. La terre, tout^à l'entour, était jonchée de fleurs et de feuillages. Au milieu on avait dressé un autel orné de riches tentures, décoré de tous les ornements du culte catholique
(i) Frère de l'empereur Alexandre, fut vice-roi de Pologne.
24 SOUVENIRS DU CONGRÈS DK VIENNK
richement ciselés en or et en argent. Une multitude de cierge répandaient une lumière obscurcie par les rayons du soleil qui brillait alors de tout son éclat. Des tapis de Damas en soie rouge couvraient les marches de Tautel.
Bientôt on vit arriver, dans les calèches de la cour, attelées de quatre chevaux, les impératrices, les reines, les archiduchesses, qui allèrent se placer sur des fauteuils recouverts de velours. Enfin, quand cette brillante assemblée, quand cette foule de militaires, de courtisans, d'écuyers, de pages, eurent pris les places qui leur étaient assignées, le vénérable archevêque de Vienne, qui, malgré son grand âge, avait voulu officier, célébra la messe, entouré de tout son clergé. La population entière de Vienne et des environs était accourue pour être témoin de cet imposant spectacle.
Au moment de la consécration, une salve d'artillerie salua la présence du Dieu des armées. Au même instant, par un mouvement subit, tous ces guerriers, princes, rois, généraux, soldats, tombèrent à genoux et se prosternèrent devant Celui qui tient dans sa main la victoire ou la défaite. Une même impression semble aussitôt se communiquer à la foule immense des spectateurs ; tous se découvrent spontanément et s'agenouillent dans la poussière. Le canon se tait : aux imposants roulements de l'airain succède un religieux silence. Enfin, le prêtre du Seigneur, élevant le signe de la rédemption, se retourne vers l'armée pour la bénédiction générale. L'office divin est terminé : les fronts prosternés se relèvent, le cliquetis des armes fait retentir les airs. Alors un chœur de musiciens entonne , en langue allemande , l'hymne de la paix, qu'accompagne un nombreux orchestre d'instruments à. vent. Aussitôt l'armée tout entière et la foule des assistants mêle sa voix à celle des chanteurs. Non, jamais l'oreille humaine n'entendit rien de plus imposant que ces milliers de voix, qui n'en faisaient qu'une pour célébrer le bienfait de la paix et la gloire du Tout-Puissant. Cet hymne immense de reconnaissance
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et d'adoration s'élevant vers le ciel avec l'encens qui fume, le bruit de Tairain qui tonne, le son des cloches de toutes les églises; ces souverains entourés de leurs brillants états-majors, ces uniformes variés, ces armes, ces cuirasses, ce bronze de l'artillerie, étincelant au soleil, ce prêtre en cheveux blancs bénissant du haut d'un autel la foule prosternée, ce mélange de guerre et de religion, formaient un tableau unique, qui peut-être ne se renouvellera pas, que le pinceau ne peut rendre, une scène poétique et sublime au-dessus de toute description.
Après la cérémonie religieuse , les souverains et toutes les princesses se placèrent sur un endroit élevé, près de la porte du Burg. Les troupes défilèrent devant eux : le grand-duc Constantin et les autres princes marchaient à la tête des régiments qui leur avaient été donnés. De toutes parts retentissaient d'unanimes acclamations et des vœux pour la consolidation de la paix, ce premier besoin des peuples.
Telle fut cette fête qui eut un caractère particulier et s'encadra si bien dans cette série de magnificences. La cour d'Autriche, en effet, faisait à ses illustres hôtes les honneurs de sa capitale avec un luxe vraiment fabuleux. La mémoire se refuse au récit de ces brillants détails, l'esprit à la peinture de l'éclat inouï qu'elle déployait.
Pour amuser les loisirs de ces rois, qui depuis vingt ans auraient dû être blasés sur l'image des combats, on avait fait cantonner à Vienne vingt mille grenadiers d'élite. On annonçait aussi la formation d'un camp de soixante mille hommes qui devaient exécuter de grandes manœuvres. La superbe garde noble avait été considérablement augmentée de Jeunes gens appartenant aux familles les plus distinguées de la monarchie. Toutes les troupes étaient entièrement habillées à neuf: on n'avait pas voulu que les traces de la guerre vinssent affliger les yeux dans des fêtes uniquement consacrées au plaisir et à la paix.
Des chevaux superbes avaient été demandés à tous
les haras d'Allemagne. Les grands officiers de la couronne avaient, chaque jour, des tables nombreuses, servies avec luxe, pour les personnages éminents qui
fcompagnaient les souverains, La cour avait convié les danseurs et danseuses de rOpéra de Paris ; la troupe impériale avait été renforcée ; les acteurs les plus célèbres de rAUemagne, et des pièces nouvelles appropriées aux joies du moment, avaient pour mission de tenir le plaisir constamment en haleine.
L'empereur François s'était empressé d'ouvrir son palais à ses augustes visiteurs. On calculait que cette résidence était alors habitée par deux empereurs, deux impératrices, quatre rois, une reine, deux princes héréditaires, l'un impérial, l'autre royal, deux grandesduchesses et trois princes. La jeune famille de l'empereur avait été obligée de se réfugier au château de Schœnbrunn. Attirée par la nouveauté de ce spectacle, une foule immense se pressait constamment aux abords du palais, avide de contempler les traits de ces acteurs d'une réunion unique dans les fastes de l'histoire.
Les Viennois semblaient fiers, à juste titre, de voir leur ville choisie pour la tenue de ces grands états généraux. En effet, cette assemblée, en amenant dans une même capitale les premières puissances de l'Europe, offrait un des événements les plus extraordinaires de tous les temps. Les congrès de Munster, de Ryswick, d'Utrecht n'avaient été que des conférences plénipotentiaires. Il fallait remonter de trois siècles en arrière pour retrouver un pareil concours de têtes couronnées, et jusqu'à l'année i5i5, où Maximilien avait reçu, dans cette même ville de Vienne, la visite des rois de Pologne, de Hongrie et de Bohême. On rappelait que la présence de ces monarques avait eu les eftets les plus salutaires pour la grandeur de l'Allemagne.
Pour donner une idée des dépenses de la cour autrichienne, il suffit de dire que la table impériale coûtait cinquante mille florins par jour : c'était impérialement tenir table ouverte. On ne doit donc pas être étonné que les frais extraordinaires occasionnés par les fêtes