‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 18 sur 156 · LA REINE MARIE-CAROLINE · texte numérisé non relu

LA REINE MARIE-CAROLINE

du congrès, pendant les cinq mois qu'il a duré, se soient élevés à quarante millions de francs. En vérité, le but sérieux de cette grande assemblée, la gravité des circonstances, comportaient-ils ces joyeuses prodigalités au sortir d'une guerre de vingt-cinq ans, qui semblait avoir tari toutes les sources de la richesse et du plaisir ?

Si Ton ajoute aux dépenses de la cour celles de plus de sept cents envoyés, on pourra se faire une juste idée de la consommation extraordinaire faite dans la ville de Vienne, et de l'immense quantité de papier et du numéraire qui s'y trouvaient en circulation. Telle était Taffluence des étrangers que tous les objets, le bois de chauffage surtout, avaient augmenté dans une proportion incroyable. Aussi le gouvernement autrichien avait-il été dans la nécessité d'accorder des suppléments de traitement et des indemnités à tous ses employés.

L'imagination se fatiguait à préparer chaque jour de nouvelles fêtes : banquets^ concerts, parties de chasse, bals masqués, carrousels. A l'exemple du chef de leur noble famille, tous les princes de la maison d'Autriche s'étaient distribué les rôles pour faire dignement les honneurs de Vienne à cette illustre compagnie. On craignait tellement de troubler cette succession de plaisirs, que la cour ne prit pas le deuil pour la mort de la reine Marie-Caroline de Naples (i). Cependant cette dernière fille de Marie-Thérèse avait fini sa vie agitée avant l'arrivée des souverains. On évita de notifier son décès : on ne voulut pas que les couleurs sombres vinssent attrister des réunions uniquement consacrées à l'insouciance et à la joie.

Rien n'égale l'intimité dans laquelle les souvermus vivaient entre eux. Ils s'étudiaient à se montrer réciproquement amitié, attentions, prévenances. Chaque

(i) Elle était pourtant la propre tante et une des belles-mères de Tempereur François. On connaît la vie aventureuse de cette sœur de Marie-Antoinette, ses compromissions avec Nelson et son affection bizarre pour lady Hamilton. Le roi Ferdinand venait de remonter sur son trAne lorsque la reine mourut (7 septembre 18 14).

jottr ils se voyaient, et toujours avec cette franchise cordiale digne des siècles de la chevalerie. Voulaient-ils, par cette noblesse de procédés, démentir tout ce qu'on a dit sur la mésintelligence, les vues d'ambition, les calculs d'intérêt personnel qui régnent ordinairement dans les congrès des rois? Ou plutôt, n'étaient-ils pas surpris et charmés d'un genre de vie et d'une confraternité qui contrastaient si fort avec les froides habitudes de leurs cours ?

Afin d'éviter les embarras du cérémonial et des questions de préséance, ils arrêtèrent d'un commun accord que l'âge seul déciderait tout, à l'entrée et à la sortie des appartements, dans les promenades à cheval et en voiture. C'est à l'empereur Alexandre, dit-on, que fut due l'initiative de cette mesure. Voici les rangs tels qu'ils furent fixés d'après les années :

1** Le roi de Wurtemberg, né en 1754.

2* Le roi de Bavière, né en ijbG.

3' Le roi de Danemark, né en 1768.

4" L'empereur d'Autriche, né en 1768.

6'' Le roi de Prusse, né en i770'

G** Et l'empereur de Russie, né en ^777-

Mais cette distribution de rang ne fut jamais appliquée qu'aux réunions de plaisir. Quant aux délibérations officielles du congres, les souverains ne prirent part à aucune.

Une de leurs premières galanteries fut de se donner réciproquement tous les grands cordons de leurs ordres. On se perdait dans ces décorations de toutes formes et de toutes dénominations, depuis la longue nomenclature des saints du calendrier jusqu'aux titres les plus bizarres, tels que VEléphant, le Phénix, VAigle noir, rouge, blanc, l'Epée, l'Étoile^ le Lion, la Toison, le Bain, etc. C'était un échange par lequel on préludait à d'autres un peu plus importants, à des cadeaux de royaumes , de provinces ou d'un certain nombre d'âmes. On cita, entre autres cérémonies de ce genre, celle qui eut lieu quand lord Castlereagh vint, de la

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