‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 19 sur 156 · CORDONS ET RÉGIMENTS · texte numérisé non relu

CORDONS ET RÉGIMENTS

part de son souverain, remettre l'ordre de la Jarretière à l'empereur d'Autriche. Le prince de Ligne, qui était un des assistants, me dit que cette solennité avait eu lieu avec beaucoup de sérieux et de pompe. Sir Isaac Heart, premier héraut d'armes de l'ordre, avait été envoyé exprès de Londres. Ce fut lui qui revêtit successivement l'empereur de toutes les parties du costume de chevalier, et lui attacha cette Jarretière si enviée ; lord Castlereagh lui présenta ensuite les statuts de l'ordre. Pour reconnaître cette courtoisie^ l'empereur s'empressa de nommer feld-maréchaux le prince régent et le duc d'York, son frère.

Après avoir épuisé la série de leurs décorations, les souverains se mirent à donner des régiments dans leurs armées. Une fois le cadeau fait, on tenait à honneur de se montrer presque à l'instant dans l'uniforme du régiment donné. On s'empressait de se procurer des modèles : car il fallait que rien ne manquât. Aussitôt, les tailleurs escortés des aides de camps favoris, se mettaient en campagne, se rendaient chez les détenteurs de ces précieux uniformes, étudaient les plus petits détails ; puis le travail commençait, travail tout pacifique sous une apparence belliqueuse, et se terminait par un ajustement complet, depuis l'éperon de la botte jusqu'au panache obligé.

C'est ainsi que l'empereur d'Autriche donna à son frère Alexandre de Russie le régiment de Hiller, et au prince royal de Wurtemberg celui des hussards de Blackênstein. Alexandre riposta par un des régiments de sa garde impériale russe, et pour montrer quelle importance il attachait au cadeau, il voulut remettre lui-même leur drapeau à ses nouveaux soldats. Ce drapeau avait été magnifiquement brodé par l'impératrice d'Autriche. Il portait pour devise ces mots : Union indissoluble entre les empereurs Alexandre et François, Le régiment était rangé en bataille sur une des pelouses du Prateri une foule immense se pressait aux environs. Alexandre, après avoir reçu le drapeau des mains de l'impératrice d'Autriche, s'avança vers la troupe en le

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lui présentant. « Soldats, dit-il, rappelez-vous que vous devez mourir pour le défendre, pour défendre votre empereur et votre colonel Alexandre de Russie. » On conçoit que de semblables allocutions prononcées par le czar, qui à cette époque était aussi beau que chevaleresque, devaient enthousiasmer et les soldats à qui il parlait, et les nombreux spectateurs qui Técoutaient.

Le lendemain de cette cérémonie, il se. rendit à pied chez le feld-maréchal prince de Schwartzemberg, dans son nouvel uniforme de colonel, et ne portant pour toute décoration que la croix en métal de l'ordre militaire de l'armée autrichienne. Pour dédommager le général Hiller de la perte de son titre, il lui fit présent de dix mille florins et en envoya mille à chacun des officiers.

Les habitudes de ces monarques étaient celles de simples particuliers. On voyait qu'ils aimaient à se dérober au fardeau de l'étiquette. Souvent, dans les rues, on rencontrait l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse vêtus en habit bourgeois et se donnant le bras. Alexandre se promenait aussi fréquemment avec le prince Eugène.

Entre eux, ils se rendaient des visites et se faisaient des surprises comme de bons et anciens amis : c'était, en un mot, une royale camaraderie. Le jour de la fête de Tempereur d'Autriche, Alexandre et le roi de Prusse imaginèrent de le surprendre à son lever et lui présentèrent l'un une robe de chambre fourrée en martre zibeline, l'autre un fort beau bassin et une aiguière d'argent d'un travail précieux, et faits à Berlin. Ces scènes d'intime familiarité circulaient dans le public et faisaient l'objet de toutes les conversations.

Parmi ces souverains brillaient particulièrement: le roi de Bavière, le roi de Danemark et l'empereur de Russie ; le premier par sa bonté, le second par la finesse et l'à-propos de ses reparties, le troisième par sa courtoisie et son affabilité. De tous les princes étrangers, Frédéric (i) était celui qui visitait avec le plus

(i) Frédéric VI, roi de Dançriiarck, né en 1768, mort en i83g. Son père, Christiaix Vil, étant tombé en enfance, ia reine douairière goii-

l'empereur ALEXANDRE 3l

d'assiduité les monuments et les établissements publics; partout il laissait des traces de sa libéralité. Quant à Alexandre, il ne négligeait aucune occasion de déployer cette grâce qui lui conciliait alors tous les coeurs.

Dans une promenade à cheval au Prater, l'empereur d'Autriche voulant descendre, cherchait des yeux quelqu'un de sa suite, mais en vain. Séparés par la foule, ses écuyers ne pouvaient le voir. Alexandre devine son intention, saute lestement à bas de son cheval, et s'empresse d'offrir la main de son collègue: ainsi le grand Frédéric avait tenu l'étrier à l'empereur Joseph II. A cette vue, des acclamations unanimes éclatent de toutes parts, et viennent lui prouver combien la foule lui sait gré de ce gracieux à-propos.

Une autre fois, dans une revue, un nombre considérable de curieux se pressaient autour de lui, avides de contempler ses traits. Un habitant de la campagne se faisait surtout remarquer par son empressement. Alexandre Taperçoit comme il cherchait à percer le flot des spectateurs, et s'approche de lui.

« Brave homme, lui dit-il, vous avez voulu voir l'empereur de Russie, regardez-moi et dites que vous lui avez parlé. »

Pour les étrangers, une vie si facile, semée de fêtes continuelles, était véritablement une vie de délices. Afin de célébrer dignement cette mémorable réunion, Vienne semblait renchérir sur les jouissances de tout genre dont elle offre ordinairement le spectacle. Placée au centre de l'Allemagne méridionale, cette ville apparaît, comme un bain d'insouciance et de calme, au milieu des graves occupations scientifiques et philosophiques des contrées voisines. Tout aux plaisirs des sens, son existence se compose de fêtes, de banquets,

verna le royaume. Frédéric lui enleva la régence en 1784 et monta sur le trône en 1808. L'année suivante, il imposait aux Suédois qui voulaient lui enlever la Norvège, le traité de Jonkoeping. Il contracta avec la France une alliance durable dont la Coalition européenne le punit en 1814, en donnant la Norvège à la Suède (traité de Kiel). En dédommagement, il recevait Rugen et la Pomcranie Suédoise qu'il échangeait, en 18 16, contre le duché de Lauenbourg.

de danses, et surtout de musique. Prenant pour auxiliaire cet excellent vin de Hongrie, qui stimule ses joies, elle se laisse vivre et gouverner avec la douce impassibilité du matériel.

L'étranger est bien accueilli à Vienne : il trouve chez

les particuliers cordiale hospitalité,* dans Tautorité

- franchise et bienveillance. En retour on ne lui demande

qu'une chose : c'est de s'abstenir de parler ou d'agir

contre le gouvernement.

A ces conditions, le bon accueil ne se dément jamais ; mais malheur à l'étranger qui transgresse ces lois de la prudence : aussitôt un petit billet lui arrive et le prie poliment de passer le lendemain chez le magistrat chargé de la police. Du ton le plus doux, on lui insinue que wson passe-port n'est pas en règle, que ses affaires doivent erre terminées. En vain il se récrie, il proteste de son attachement pour tous les gouvernements : il ne songe, dit-il, qu'à goûter cette vie de plaisirs. Tout est inutile, il faut partir.

Telle est ordinairement la police à Vienne. Mais on conçoit qu'a l'époque du congrès, au milieu des questions si nombreuses, si palpitantes d'intérêt, il eût été difficile d'interdire les réllexions et les conversations politiques. Heureusement le gouvernement autrichien trouvait dans la distraction du plaisir un puissant auxiliaire. A vrai dire, on s'occupait peu de discussions diplomatiques. A l'exception de quelques oisifs ou nouvellistes qui avaient choisi le Graben pour rendezvous et pour tribune, la société était absorbée par les joies de la fête du jour, les apprêts de la fête du lende- -Hiiain.

Le secret le plus absolu enveloppait ces délibérations qui se tenaient à l'hôtel de la chancellerie d'État. M. de Metternich les présidait. Ses collègues avaient voulu lui déférer cet honneur pour reconnaître la gracieuse hospitalité dont ils étaient l'objet. Mais il avait été convenu qu'on ne pourrait en induire aucune suprématie en faveur de la couronne autrichienne. Les plénipotentiaires étaient: pour la Russie, le comte de Nés-

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