‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 21 sur 156 · LA GRANDE REDOUTE · texte numérisé non relu

LA GRANDE REDOUTE

le feuillage de ces beaux arbres et faisaient ressortir les fleurs dont ils étaient chargés. La petite salle des redoutes était garnie de corbeilles où se mariaient les couleurs les plus éclatantes, et qui lui donnaient Taspect d'un jardin de féerie. Les tentures étaient en étoffes de soie du plus beau blanc, relevées par des ornements en argent. L'or et le velours brillaient sur les sièges. Sept à huit mille bougies répandaient un éclat plus vif que celui du jour. Enfin, les mélodies de plusieurs orchestres ajoutaient encore au prestige de ce merveilleux aspect.

Dans le bâtiment du manège, une estrade était disposée pour les souverains, ornée de trophées et d'étendards, et drapée, comme la grande salle, d'une tenture de soie blanche à frange d'argent.

Quelle diversité inouïe d'uniformes ! quelle quantité d'ocdres et de décorations! mais surtout quelle réunion de femmes charmantes ! Si l'Europe était en ce moment représentée à Vienne par ses célébrités dans tous les genres, la beauté n'en avait pas été exclue. Jamais ville ne compta dans ses murs autant de femmes remarquables que la capitale de l'Autriche pendant les six mois du congrès.

Une fanfare de trompettes se fit entendre : les souverains entrèrent, conduisant les impératrices, les reines, les archiduchesses. Après avoir, au milieu des acclamations générales, fait le tour des salles, ils se rendirent dans celle du manège et prirent place sur l'estrade. Au premier rang, on distingue l'impératrice d'Autriche et celle de Russie, la reine de Bavière, la grande duchesse d'Oldenbourg, sœur bien -aimée d'Alexandre, et dont la ressemblance avec son frère est surprenante, puis l'archiduchesse Béatrix, la grande duchesse de Saxe-Weimar.

Sur des banquettes à droite et à gauche viennent se placer toutes les dames qui disputent en ce moment la palme de l'élégance et de la beauté', la princesse de la Tour-et-Taxis, la comtesse de Bernsdorff, la princesse de Hesse-Philippstal à la beauté imposante et sévère,

ses deux filles qui promettent de marcher sur les traces de leur mère, la comtesse Thérèse d'Appony à la taille élancée, aux yeux expressifs, les princesses Sapieha et Lichstenstein, chez lesquelles une beauté régulière s'allie à une douce physionomie, la comtesse de Cohari, les princesses Paul Esterhazy et Bagration, les filles de Tamiral Sidney Smith ^i), la comtesse Zamoïska, née Czartoryska, grande, blonde, d'une blancheur éblouissante, et qui résume en elle tous les genres de la beauté polonaise, tant d'autres enfin dont le nom et le portrait doivent se présenter souvent dans ces souvenirs.

Cependant, au son d'une musique vive et dansante, on vit entrer une troupe d'enfants masqués et déguisés qui exécutèrent une pantomime vénitienne terminée par un ballet général. Les attitudes expressives, les pas variés de ces jeunes danseurs parurent causer le plus grand plaisir aux illustres spectateurs

Après le départ des souverains, les orchestres se mirent à exécuter des valses. Aussitôt une commotion électrique parut se communiquer à cette immense assemblée. L'Allemagne est la patrie de la valse; c'est dans ce pays et surtout à Vienne que, grâce à l'oreille musicale des habitants, elle a acquis tout le charme qui lui est propre; c'est là qu'il faut voir, dans cette course tourbillonnante et toujours réglée par la mesure, l'homme soutenir et enlever sa compagne, celle-ci céder à ce doux entraînement, pendant qu'une sorte de vertige donne à son regard une vague expression qui augmente sa beauté. Aussi a-t-on peine à concevoir l'empire qu'exerce la valse? Dès que les premières mesures se sont fait entendre, les physionomies s'épanouissent, les yeux s'animent, un frémissement court de proche en proche. Les gracieux tourbillons s'organisent, se mettent en mouvement, se croisent, se devancent.

(i) Celui qui défendit Saint-Jean d'Acre contre Bonaparte et signa, avec Kléber, la convention d'El Arisch. Il avait aidé le roi de Portugal à partir pour le Bre'sil, en 1807, et l'avait accompagné. Depuis 18 10, il vivait dans la retraite et s'occupait d'œuvres philanthropiques. Amiral en 1821, mort à Paris en 1840.

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