CHAPITRE II
Les salons.de la comtesse de Fuchs. — Le prince Philippe de Hesse- Hombourg. — George Sinclair. — Annonce d'un carrousel. — La comtesse Edmond de Périgord. — Le général comte de Witt. — Les lettres de recommandations ou le poète-fonctionnaire et Fouché. — ■ La princesse Pauline.
Parmi les femmes les plus distinguées de la société autrichienne brillait la belle comtesse Laure de Fuchs, dont les nombreux hôtes de Vienne, à Tépoque du Congrès, ont conservé le plus touchant souvenir. Gracieuse et spirituelle, cette dame donnait la plus haute idée de la politesse de son pays. Les étrangers tenaient à honneur d'être admis chez elle. En 1808 et 1812, j'y avais trouvé, ainsi que les rares Français qui étaient alors àVienne,raccueil le plus bienveillant. Au nombre des personnes composant sa société habituelle, et qui toutes étaient ses amis, on remarquait la comtesse Pletemberg, sa sœur, femme du comte régnant de ce nom ; les duchesses de Sagan et d'Exerenza, et M°^® Edmond de Périgord (i), nièce par alliance du prince de Talleyrand, toutes trois nées princesses de Courlande, et qu'on nommait les trois Grâces ; la chanoinesse Kinski, d'une des plus illustres familles de Hongrie ; et, parmi les célébrités du moment, le duc de Dalberg, l'un des plénipotentiaires français, le maréchal Walmoden, les trois comtes de Pahlen (2), le prince Philippe de Hesse-Hombourg, le prince Paul Esterhazy, depuis ambassadeur d'Autriche en Angleterre , le prince Eugène de Beauharnais, le général russe comte de
(i) Connue depuis sous le nom de duchesse de Dino, puis de Talleyrand, fut plus tard l'Egérie du prince de Talleyrand et vécut avec lui, soit à Valençay, soit à Paris, soit à Londres, lors de son ambassade, en i83o. C'était une femme supe'rieure et d'esprit très cultivé.
(2) Le nom de Pahlen rappelle la Conjuration de mars 1801, qui mit fin aux jours de l'empereur Paul l^^'.
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Witt(i), M. de Gentz (2), secrétaire du Congrès et confident intime de M. de Metternich, le générai Nostitz, le spirituel publiciste Varnhagen, le poète Carpaili, le docteur Koreff, le baron d'Ompteda, ancien ministre de Westphalie à Vienne^ que la chute de son souverain avait laissé sans ambassade^ et qui n'assistait que comme amateur à ce grand sanhédrin diplomatique.
Une douce gaieté animait ces réunions. Jamais les irritantes discussions de la politique n'y faisaient irruption. Avec sa grâce charmante, la comtesse imposait à tous ses amis la loi d'une mutuelle intimité. Aussi, d'une voix unanime, la nommaient-ils leur mwé, titre qu'elle avait accepté, et qu'elle portait avec une sorte de dignité sérieuse.
Je la retrouvai entourée de sa famille accrue et embellie, et des amis que j'avais laissés près d'elle quatre ans auparavant. Elle m'en donna une courte biographie. La fortune, grâce aux rapides événements des dernières années, n'en avait oublié aucun. Tous étaient devenus généraux, ambassadeurs ou ministres.
Entre eux, j'aflectionnais principalement le prince Philippe de Hesse-Hombourg, placé alors loin du rang élevé qu'il occupe aujourd'hui. L[ne grande parité d'âge, de goûts et d'idées me rapprochait de lui. Comme beaucoup de princes de maisons souveraines d'Allemagne, il ne devait son illustration qu'à lui-même.
(i) C'était, on va le voir, le fils du premier mariage de la comtesse Sophie Potocka.
(2) Frédéric de Gentz (i 764-1 882), publiciste et diplomate, le principal artisan de la coalition de la Sainte-Alliance. Il fut le serviteur convaincu de toutes les monarchies absolues; pensionné par Pitt pendant la Révolution, Conseiller aulique à Vienne en i8o5, à la dévotion de la Prusse dans l'intervalle. Ce fut lui qui fut chargé de rédiger le manifeste des puissances en 181 3. Dès lors, il eut une grande action sur la diplomatie européenne et assista à tous les Congrès. Il publia plusieurs ouvrages politiques, dont un en trançais : Journal de ce ^ui est arrivé de plus important dans le voyage que j'ai fait au Quartier général de S. M. le Roi de Prusse, octobre-^1806; à noter une série de brochures sur les Droits de l'Homme^ VEquilibre européen, une Vie de Marie Siuart, etc. Le comte de Prokcsch Osten (fils de l'ami et confident du duc de Reichstadt) a publié chez Pion, en 1876 : Les Dépêches inédites du Chevalier de Gent\ au^ hospoâars de Valdchie.
Entré au service avant l'âge de quinze ans, il avait été fait prisonnier par l'armée française lors des premières guerres de la Révolution, conduit à Paris et renfermé au Luxembourg. Il avait eu la chance d'être épargné. Echangé, quelque temps après, contre des prisonniers français, il reprît le cours de sa carrière militaire. Tous ses grades furent le prix d'actions d'éclat, et, à cette époque, il était compté au nombre des généraux les plus estimés de l'armée autrichienne.
Devenu plus tard feld-maréchal, il fut envoyé auprès de l'empereur de Russie, dans sa campagne de 1828 contre les Turcs. Aujourd'hui, landgrave régnant de Hesse-Hombourg, le prince Philippe est respecté et adoré de ses sujets dont il fait le bonheur.
M"** de Fuchs me demanda si j'avais revu George Sinclair, ce jeune Anglais que son aventure avec l'empereur Napoléon avait mis tout d'abord en vogue à Vienne. On se souvient de l'histoire.
Peu de jours avant la bataille d'Iéna, M. George Sinclair, qui se rendait en Autriche, fut arrêté par les éclaireurs de l'armée française et conduit au quartier général comme soupçonné d'espionnage.
« D'où venez-vous ? où allez-vous? lui dit l'empereur, avec ce ton qui présageait un arrêt de mort. »
Sinclair parlait le français avec la plus grande facilité.
« Je viens, répondit-il, de l'université d'Iéna, et je vais à Vienne, où je dois trouver des lettres et les ordres de mon père, sir John Sinclair.
— « Sir John, celui qui a tant écrit sur l'agriculture (i)?
— « Oui, Sire. »
L'empereur parla ensuite au général Duroc, et continua son interrogatoire avec plus de bienveillance. M. Sinclair, qui atteignait à peine dix-huit ans, possédait une foule de connaissances profondes sur la géogra-
(i) Sir John Sinclair était président de la Société d'Agriculture d'Edinbourg. L'histoire du jeune Sinclair est dans tous les Mémoires du premier Empire. (Voir surtout un récit fait par le jeune Sinclair lui-môme dans VEdinburgh review, 1826.)
GEORGKS SINCLAIR 4I
phie et Thistoire. Sa conversation étonna Napoléon, qui, après deux heures d'entretien, donna à Duroc l'ordre de le faire escorter jusqu'aux avant-postes et de lui laisser continuer son voyage. Faveur inespérée et d'autant plus flatteuse qu'il la devait uniquement à son propre mérite.
Depuis notre séparation, je n'avais pas revu Sinclair, . mais je savais qu'après un voyage en Italie, il était entré au Parlement, qu'il y avait suivi la ligne politique de son ami sir Francis Burdett, et s'était fait une réputation brillante, comme orateur, dans le parti de l'opposition.
Deux événements d'un ordre bien différent occupaient alors les esprits: le sort futur du royaume de Saxe et l'annonce d'un carrousel, fête chevaleresque dont il avait été question dès les premiers jours du Congrès, et qui devait avoir lieu dans le manège impérial. On dit quelques mots de la Saxe, du projet de la donner en indemnité à la Prusse ; mais on détailla longuement les préparatifs du carrousel. Ce devait être un des plus beaux spectacles donnés à la Cour ; on consultait toutes les descriptions imprimées et gravées des carrousels si célèbres de Louis XIV ; on était certain de les éclipser en magnificence.
La comtesse Edmond de Périgord, l'une des vingtquatre dames qui devaient y présider, nous dit que les toilettes préparées pour cette fête surpasseraient en richesse tout ce qu'on avait rapporté de l'élégance et du luxe des dames de la Cour du grand Roi.
« Je crois, en vérité, que nous porterons toutes les perles et tous les diamants de la Hongrie, de la Bohême et de l'Autriche. Il n'est pas une parente ou une amie de ces dames dont les écrins n'aient été mis en réquisition, et tel joyau de famille, qui depuis cent ans n'a pas vu le jour hors de son étui, ornera le front ou la robe de l'une de nous.
— Quant ;aux chevaliers, dit le jeune comte de Woyna, à défaut du luxe des habits, ils auront certainement celui des chevaux. Vous leur verrez faire des
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passes et danser des menuets avec autant de grâce que les plus agiles cavaliers de la Cour. »
On discourut ensuite sur les couleurs des différents quadrilles et l'adresse présumée des champions ; on cita quelques devises dont les dames cherchèrent à expliquer Tàme. L'excellent roi de Saxe et ses États furent totalement oubliés : leur cause avait dû céder le pas à une aussi importante discussion.
En quittant M™' de Fuchs, j'aperçus sur le Graben le général comte de Witt. Cette rencontre était pour moi une bonne fortune. Par le charme des souvenirs et de Tamitié, elle me reportait à ces jours si brillants et si heureux que je venais de passer en Ukraine, auprès de la comtesse Potocka, dans son magnifique domaine de Tulczim.
Seul fils du premier mariage de cette belle Sophie avec le général comte de Witt, descendant du grand pensionnaire de Hollande, le comte de Witt a fait une carrière militaire aussi rapide que brillante. Soldat dès Tenfance, colonel à seize ans, commandant à dix-huit l'un des plus beaux régiments de l'Europe, les cuirassiers de l'impératrice, il venait de servir avec la plus grande distinction dans les campagnes des trois dernières années. En six semaines, sur les terres de sa mère, il avait levé et équipé à ses frais quatre régiments de cosaques qu'il amena à l'empereur. Créé lieutenant général, et chargé par Alexandre de l'organisation des colonies militaires, il reparut comme commandant à l'armée de réserve, dans la campagne de 1828 contre les Turcs, qui se termina par la paix de Varna. La mort vient de l'enlever à un âge où sa famille et ses amis pouvaient espérer de le conserver encore.
Le comte de Witt avait épousé la princesse Joséphine Lubomirska, une des femmes les plus distinguées de l'Europe. Grâce ravissante, esprit vif et orné, bienveillance inépuisable, tel est, en quelques mots, le portrait qu'ont tracé de la comtesse de \^''itt tous ceux qui ont eu le bonheur de la connaître.
M"'' de Fuchs avait conservé l'habitude de souper,