‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 24 sur 156 · UN HEUREUX PROTÉGÉ · texte numérisé non relu

UN HEUREUX PROTÉGÉ

habitude si chère à nos pères, si regrettée des amis de la gaieté franche et des causeries sans prétention. A Tune de ces réunions intimes, le hasard m'avait placé non loin du comte de Witt.

Le matin, j'avais reçu une visite extraordinaire. Comme je sortais du lit, on vient me dire qu'un jeune Français demandait à me parler. Je le fais entrer et vois un homme de bonne mine qui m*aborde un paquet à la main.

« Voici, me dit-il, une lettre que M. Rey, avocat, avec qui vous avez diné chez M. de Bondy, préfet de Lyon, m'a prié de vous remettre. »

J'engage mon compatriote à s'asseoir; j'ouvre les lettres où M. Rey, après les compliments d'usage, me priait, me supposant à Vienne, de m'intéresser au porteur, M. Cast..., pour lui faire obtenir un emploi.

(c D'après la date de cette lettre, vous avez, monsieur, quitté Lyon depuis quelque temps ?

— Oui, me répond - il, ayant le monde ouvert devant moi pour y choisir un séjour, j'ai gagné celui-ci à pied.

— Vous avez d'autres recommandations sans doute?

— Aucune autre.

— Voilà du courage: faire trois cents lieues à pied, avec une seule lettre écrite par une personne que je n'ai vue qu'une fois, et sans avoir la certitude de me trouver ! vous méritez bien de réussir. Cependant, j'ai peu d'espoir à vous donner. Si vous veniez réclamer au Congrès un royaume, une province, une indemnité, vous seriez écouté probablement; mais une place pour un Français dans les États autrichiens, c'est chose difficile à obtenir : néanmoins je vous promets tous mes efforts. Qu'avez-vous fait jusqu'à ce jour?

— J'ai servi dans les Gardes d'honneur.

— Quelle sorte de place'désirez-vous?

— N'importe, laquelle ; je puis être secrétaire, ou remplir quelque emploi que ce soit, civil ou militaire.

— Vous êtes accommodant. »

A Ce dernier trait je reconnaissais bien cette assu-

rance d'un Français et cette vive intelligence qui semble être, chez ce peuple, une aptitude universelle. M'intéressant de plus en plus a mon jeune compatriote, je le priai de me laisser quelques jours pour y penser, et je pris son adresse ; puis je le congédiai, avec la crainte assez fondée qu'il n'eût fait en vain un aussi intrépide voyage.

Au souper, on parlait de ces résolutions soudaines, de ces coups inespérés qui entraînent souvent une destinée tout entière; on rappelait celle si fortunée du général Tettenborn, devenu, en quatre mois, de major, général en chef, et d'une foule d'autres que nous avions sous les yeux.

« Ma foi, dis-je, messieurs, je pourrais vous citer un trait de hasard et de courage qui les vaut, sauf les résultats favorables à venir. »

On me questionna; je racontai la visite que j'avais reçue le matin, son but, le voyage économique de M. Cast... avec une seule lettre, et le hasard qui l'avait amené à Vienne au moment où j'y arrivais moi même. Le comte de Witt m'avait écouté attentivement.

« Le courage de votre jeune homme m'ijitéresse, me dit-il ; puisqu'il a été dans les Gardes d'honneur, il sait sans doute se tenir à cheval. Envoyez-le-moi demain matin, je l'emploierai. »

Je remerciai le comte, et m'adressant aux autres convives :

« Voici le second pas que le destin fait faire en un jour à mon compatriote. Convenez que, si une lettre de recommandation est souvent adressée au hasard, quelquefois aussi elle arrive à la porte de la fortune.

— Oui, dit le jeune comte de Saint-Marsan, une lettre de recommandation est souvent une fortune tout entière. En voulez-vous un exemple frappant ? »

Et alors, avec autant de grâce que d'esprit, il nous conta cette anecdote d'un temps qui semblait déjà loin de nous, quoique les acteurs fussent à peine hors de la scène.

« Un jeune poète parisien nommé Dubois, nous dit-

Page 1