LE DUC U OTRANTE
Dans son anxiété^ ne prenant conseil que de sa peur, il ne trouve rien de plus prudent que de se blottir sous son lit. Fouché, ne recevant pas de réponse, se décide à griniper les six étages. Un courtisan ne trouve rien de difficile , quand il s'agit de prouver son zèle au pouvoir. Il faudrait le génie facétieux de Beaumarchais ou de Lesage, ou le talent comique de Potier pour peindre Toriginalité de la scène, et le ministre découvrant enfin le protégé de Pauline sous le châlit vermoulu qui lui servait de couche. J'abrège donc. Il le rassure, l'extrait de sa cachette improvisée, et^ dans le négligé du matin d'un poète, le place près de lui dans sa voiture, le conduit dans l'hôtel du ministère et l'invite à déjeuner avec lui.
(c Que désirez-vous être, Monsieur Dubois? lui dit l'Excellence, entre le petit intervalle d'un plat de côtelettes à la Soubise, que l'aflamé poète dévora, à un salmis de perdreaux dont ses yeux ne pouvaient se détacher, et que puis-je pour vous?
— Tout ce que voudra monseigneur; je serai également reconnaissant pour le bienfait.
— Eh bien ! voulez-vous aller à l'île d'Elbe? Je puis vous 3^ nommer commissaire général de police.
— J'irai au bout du monde pour complaire à Votre Excellence, répond le poète, qui prenait pour un songe ce qui lui arrivait depuis une heure.
— Je vais donc vous en signer la commission^ et vous partirez dès demain. En arrivant à Porto-Ferrajo^ vous y trouverez vos instructions. Prenez, en attendant, cet à-compte sur vos appointements. »
Et il lui mit en même temps un rouleau d'or dans la main.
Le bagage du poëte n'était pas long à emballer : il eût tenu dans une tabatière. Dubois prit une place à la diligence, et voici notre homme, semblable au dormeur éveillé, parti comme Sancho pour son île, et bientôt arrivé à sa destination.
Or, il advint que, dans ce moment, deux compétiteurs se présentaient pour soumissionner l'exploitation
des mines de fer de Tîle d'Elbe, qui sont d'un rapport considérable. Le nouveau débarqué paraissait être en grand crédit à Paris. Revêtu d'une charge importante dans l'administration de l'île, chacun des concurrents s'empressa de capter sa bienveillance. L'un d'eux lui offrit un intérêt dans son entreprise pour prix de sa protection. Le nouveau fonctionnaire, qui voyait la fortune si bien pousser à sa roue, n'eut garde de refuser. Il promit tout, écrivit tout ce qu'on voulut. Le hasard fit sans doute que son associé obtint le marché, et lui donna le mérite du résultat. L'enfant d'Apollon, peu au fait de l'exploitation des mines, qui n'étaient pas celles du Parnasse, vendit son intérêt pour une somme de trois cent mille francs, et eut, de plus, le bon esprit de les convertir en rentes sur l'Etat et à l'abri de toutes les vicissitudes.
La première fois que Fouché rencontra à la cour des Tuileries la princesse Borghèse, qui s'en était absentée pour prendre les eaux de Bagnères :
« Votre Altesse est contente, je l'espère, de la façon dont j'ai plaçai son protégé? lui dit le ministre.
— Quel protégé. Monsieur le duc? Je ne vous comprends pas.
— Mais, Madame, M. Dubois?
— Dubois... Je ne pense pas avoir connu personne de ce nom.
— Votre Altesse ne se souvient-elle pas de la lettre qu'elle m'écrivit, il y a trois mois, en me recommandant de la manière la plus pressante un M. Dubois, homme de lettres, auquel elle portait le plus vif intérêt?
— Ah ! mon Dieu, dit la princesse en riant, j'y suis maintenant, Monsieur le duc : un pauvre poète, parent de ma femme de chambre, et qui m'avait adressé une ode. Qu'en avez-vous fait? Est-il commis dans vos bureaux? »
Le ministre, piqué au vif de se voir pris pour dupe, se garda bien d'avouer qu'il en avait fait un grand fonctionnaire. Mais les bons amis de cour le surent, le