‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 28 sur 156 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Réunion chez M. de Talleyrand. — Son attitude au Congrès. — Le duc de Dalberg. — Le duc de Richelieu. — M^e Edmond de Périgord. — M. Pozzo di Borgo. — Parallèle entre le prince de Ligne et M. de Talleyrand. — Le concert monstre.

Depuis mon arrivée à Vienne, tout entier aux joies de Tamitié, je n'avais pu faire qu'une visite d'égards aux membres de la légation française. Je n'en avais vu aucun. dans l'intimité, bien que plusieurs de mes amis, MM. Boigne de Faye et Achille^ Rouen entre autres, y fussent attachés. Je regrettais beaucoup de n'avoir pu me présenter aux réunions de M. de Talleyrand, lorsque, avec cette urbanité exquise qu'on lui connaît, il voulut bien me prévenir et m'envoyer une invitation à dîner. Je m'y rendis, impatient de me rapprocher d'un homme que je n'avais pas vu depuis ma première jeunesse, et qui avait été si mêlé au mouvement de notre siècle. C'est dans la vie un événement mémorable que d'être admis à voir de près un des acteurs qui ont occupé la scène du monde. C'est là une impression qui ne se perd qu'avec l'existence ou la mémoire.

Arrivé de bonne heure à l'hôtel de l'ambassade, des appartements de M. Rouen, je me rendis au salon de réception. Il n'y avait encore que M. de Talleyrand, le duc de Dalberg et la comtesse Edmond de Périgord, que j'avais déjà rencontrée chez M™* de Fuchs. Le prince me reçut avec cette grâce affable qui était chez lui comme une seconde nature, et, me prenant par la main, avec une bienveillance qui me reportait à une autre époque : « Il iaut donc que j'arrive à Vienne, et que je vous en prie. Monsieur, pour que vous vouliez enfin vous rendre chez moi î » Je ne sais si je m'abusais, mais, dans ce moment,' il me parut démentir Taxiome qu'on lui a si longtemps attribué : que la

parole a été donnée à Ihomme pour déguiser sa pensée. Puis, sans attendre ma réponse, qu'à mon embarras, il jugea ne pas devoir être prompte, il me présenta au duc de Dalberg, en accompagnant cette présentation de quelques mots gracieux et flatteurs.

Depuis 1806, je n'avais pas vu M. de Talleyrand ; je retrouvais en lui cette finesse spirituelle du regard, ce calme imperturbable dans les traits , ce maintien d'homme supérieur qui me le faisaient considérer, avec l'Europe réunie à Vienne, comme le premier diplomate de tous les temps ; c'était aussi le même organe grave et profond, les mêmes manières aisées et naturelles, le même usage du grand monde, reflet d'une société qui n'était plus, et dont on voyait en lui un des derniers représentants. Dans ce salon, devant un tel homme, on ne pouvait se défendre d'une impression irrésistible de timidité et d'appréhension.

L'éloge des plénipotentiaires français au Congrès est dans leurs noms ; mais M. de Talleyrand particulièrement semblait encore dominer cette illustre assemblée par le charme de son esprit et l'ascendant de son génie. Toujours le même, il traitait la diplomatie comme il le faisait jadis dans ses salons de Paris ou de Neuilly, à la suite d'une bataille gagnée. Cependant le rôle de la France n'était pas moins difficile alors par les circonstances du dehors que par les embarras de l'intérieur. Enveloppée d'une foule d'entraves, suite inévitable d'une organisation nouvelle, et du peu d'harmonie qu'elle entraîne, elle ne pouvait montrer des dispositiofts viriles. On n'ignorait point qu'elles n'étaient pas plus dans le pouvoir que dans le vouloir de son gouvernement. Les grandes puissances, arbitres du Congrès, procédaient avec un accord dont les fastes diplomatiques n'offraient pas encore d'exemple. Il semblait que rien n'en pût rompre ni détacher un seul anneau. Les représentants de la France devaient donc suppléer, par les ressources de leur génie ou par des talents de premier ordre, aux obstacles que leur opposait une qua-

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