‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 29 sur 156 · LE PRINCE DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE TALLEYRAND

druple alliance qui pesait sur les délibérations de tout le poids de son importance actuelle et de son union.

Cette force, qu'il ne pouvait trouver dans son gouvernement, M. de Tallcyrand la trouva en lui-même : car, on peut le dire, c'est en lui que l'ambassade française sembla se personnifier au Congrès, quels que fussent le mérite de ses collègues et la considération attachée à leurs personnes. Avec cette merveilleuse intelligence des événements, qui était le don particulier de son esprit, et qui paraissait les prévoir et les dominer, il sut bientôt reprendre la place qui appartenait à la France. Introduit dans le comité dirigeant, composé des quatre grandes puissances, il en changea complètement les idées et la tendance. « Je vous apporte plus que vous n'avez, leur dit-il ; je vous apporte l'idée du droit. » Il divisa ces puissances jusqu'alors si unies; il fit sentir le danger de laisser la Russie, démesurément agrandie, peser sur le reste de l'Europe, et la nécessité de la refouler vers le Nord. Cette conviction, il sut la faire partager à l'Angleterre et à l'Autriche. Aussi, l'empereur Alexandre qui, sous l'influence et dans le salon de M. de Talleyrand, avait, six mois auparavant, décidé la restauration de la maison de Bourbon , voyait-il avec dépit ses projets arrêtes par le représentant d'un Etat qui lui devait son existence. Dans son humeur, il disait souvent : « Tallcyrand fait ici le ministre de Louis XIV. »

Loin de moi la prétention d'énumérer les travaux du prince de Talleyrand au Congrès de Vienne, et les actes importants auxquels il prit part, encore moins de tracer un portrait de cet homme célèbre. Outre que cette tâche exigerait des développements infinis, M. de Talley»'and appartient désormais à l'histoire : seule , dans son inflexible vérité, elle pourra décrire et faire connaître un des personnages les plus historiques des temps modernes. Mais, témoin à cette époque si dirticile de ses eSbrts souvent heureux pour rehausser et réhabiliter la nation qu'il représentait, je ne puis résister au

désir de retracer la vive impression produite par soh calme, son attitude et sa personne tout entière.

On Ta dit, et on a dit vrai. Jamais le prince de Talleyrand ne parut plus grand qu'au moment où la France était abattue pat les désastres de 1814. Je TaVais vu, huit ans auparavant, ministre de Tempire français, alors tout puissant, et dictant des lois à l'Europe. A Vienne, plénipotentiaire d'un peuple vaincu, îl était toujours le même homme, aussi sûr de son pouvoir. C'était la même dignité noble, peut-être avec une nuance de fierté de plus, le même aplomb qui convenait au représentant d'une nation vaincue, mais nécessaire au maintien de l'équilibre européen, et pouvant puiser de- nouvelles forces dans le sentiment même de sa défaite. Sa contenance seule, en un mot, était l'impression la plus éloquente de la grandeur de notre patrie. En voyant ce regard que la mauvaise fortune n*âvâit pas troublé, cette impassibilité que rien ne déconcertait, on sentait que cet homme avait derrière lui encore une nation forte et puissante.

De même que sa haute renommée et l'autorité attachée à son nom, à son expérience, dominaient dans les délibérations de la politique européenne, de même, dans son intérieur, dans son salon, ses manières de grand seigneur, son urbanité, imprimaient à ses réunions un caractère de gravité tout à fait en harmonie avec son rôle diplomatique. Il avait conservé à Vienne ses habitudes de Paris et du siècle passé. Tous les jours, au moment de sa toilette, il recevait ses visites ; et là, pendant que son valet de chambre le coiffait, souvent, en forme de causerie, s'établissait la discussion la plus sérieuse. Dans son salon, je l'ai vu, maintes fois, assis sur son canapé, près de la belle comtesse Edmond de Périgord, et entouré de toutes les sommités diplomatiques, de tous ces ministres des puissances victorieuses qui, debout, s'entretenaient avec lui, l'écoutaient, comme des écoliers écoutent les leçons du maître. Dans notre siècle, M. de Tallevrand est

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peut-être le seul homme qui ait constamment obtenu un tel triomphe^

M. le duc de Dalberg (i) était digne de figurer auprès du prince de Talleyrand. Issu d'Une des plus andennes et des plus nobles familles de l'Allemagne, il avait, au 3i mars, contribué puissamment à cette résolution qui ramena sur le trône la maison de Bourbon : mais, en même temps, il s'était prononcé pour l'adoption des mesures constitutionnelles propres à rassurer les opi* nions et à rallier la France. Associé aux vœux de M. de Talleyrand lors de la Restauration, la même union les rapprochait encore au Congrès. Tous deux avaient à cœur de faire remonter la France au rang que ses malheurs lui avaient enlevé.

M. de Talleyrand, avant de se rendre à Vienne, avait rédigé lui-même ses instructions : on assure qu'il s'y conforma fidèlement, et qUe les phases diverses qu'eurent à subir les négociations avaient été prévues et indiquées par lui avec une merveilleuse sagacité. Ce qu'on ignore généralement, c'est qu*il existait deux correspondances adressées à Paris par les plénipotentiaires français : Tune, rédigée par M. de la Besnadière, et exclusivement anecdotique, était envoyée au roi Louis XVIII. M. de Talleyrand y semait de ces saillies originales et piquantes, de ces remarques fines et profondes qui le caractérisaient. L'autre, exclusivement politique, rédigée principalement par M. le duc de

(l) Emeric Joseph, duc de Dalberg, était le neveu de l'êvêque de Constance qui fut électeur de Mayence, prince primat et grand duc de Francfort-sur-le-Mein, et qui montra, dans ses différentes digtiités, une haute culture intellectuelle et une grande probité de vie. Le neveu, d'abofd baron de Dalberg, après avoir représenté le mdtgrdviât de Bade a Paris, fut pris en affection par Talleyrand, épousa la mdrqUise de Brignolej dame du palais de l'impératrice Joséphine, se fit naturaliser français et devint duc et conseiller d'Etat. Il fut un des négociateurs du mariage de Napoléon avec Marie-Louise^ mais en 1814 abandonna rapidement la fortune de l'Empereur. Il fut l'ufl des cinq membres du» gouvernement provisoire, assista au Congrès de Vienne en qualité de plénipotentiaire. Plus tard il fut pair de France et Ambassadeur à Turin. Né en 1773, â Mayence, il mourut à HêrUsheim eti i83l. Son titre de duc fut substitué à son neveu le comte de Tascher de la Pagerie.

Dalberg, arrivait directement au ministère des affaires étrangères ( i ).

Peu de personnes avaient été invitées à dîner, ce jour-là, chez M. de Talleyrand. C'était une occasion pour moi de mieux voir, de mieux entendre, chaque personnage d'un tel tableau pouvant être étudié séparément avec avantage.

Outre la plupart des membres de la légation française, le comte Razumowski, le général Pozzo di Borgo et le duc de Richelieu (2) étaient les seuls étrangers. En quittant le duc à Odessa, où j'avais passé quelques mois près de lui en 1812, je l'avais laissé dans une

(i) Cette correspondance a été annotée et publiée par M. G. Pallain. (Pion, 1888.) La Correspondance du prince avec Louis XVIII fait partie du tome m des Mémoires de Talleyrand.

(2) Connu d'abord sous le nom de comte de Chinon, puis de duc de Fronsac jusqu'à la mort de son père en 1791, Armand, F^mmanucl, Sophie, Septimanie, duc de Richelieu, petit-fils du mare'chal, né en 1766, mort en 1822. Il était premier gentilhomme de la Chambre de Louis XVI au moment de la Révolution. Il émigra, prit du service dans les armées de Catherine II, se signala sous les ordres de Souwarow au siège d'Ismall, puis commanda un corps de l'armée de Condé devant Valenciennes en 1793. Rentré en Russie, où il obtint un régiment de cuirassiers, il tomba en disgrâce sous Paul I''"'. En 1801, il revenait en France, mais n'ayant pas voulu renoncer au service de l'étranger, il dut s'éloigner encore et se mit aux ordres d'Alexandre I'^'*, qui le nomma gouverneur d'Odessa. On sait combien il contribua au développement de cette ville et quels services il rendit à la Nouvelle- Russie dont il était gouverneur. En 18 14, il rentre en même temps que les Bourbons, est nommé pair de F'rance et premier gentilhomme de la Chambre de Louis XVIII. Il suit le roi à Gand pendant les Cent-Jours, puis, à la deuxième Restauration, est nommé président du Conseil avec le Ministère des AflFaires étrangères. Il rendit de grands services, en usant de son crédit auprès du Czar, pour alléger la contribution de guerre et réduire à cinq ans au lieu de sept le temps de l'occupation de la France par les troupes étrangères. Quand il quitta le ministère, en 1818, les Chambres lui votèrent une dotation de 5o,ooo francs de rente à titre de récompense nationale; il employa ces sommes à la fondation d'un hospice à Bordeaux. En 1820, après l'assassinat du duc de Berry et la disgrâce de Decazes, il reprit la présidence du Conseil, mais ses difficultés avec les Chambres le firent se retirer en 1821. Il mourait l^année suivante, emportant l'estime universelle. Il était membre de l'Académie française depuis i8i6. Plusieurs mémoires ou ouvrages récents ont remis sa figure en lumière : Les Mémoires du général comte de Rochechouart; le duc de Richelieu^ par M. R. de Cisternes; Louis XVIII et le duc Deca:j[es, de M. Ernest Daudet, etc..

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situation des plus fâcheuses pour un gouverneur général. La peste ravageait ses provinces de Cherson et de Tauride, et ce n'était pas pour lui un médiocre souci que de se débarrasser d'une aussi importune visite. Dans cette cruelle circonstance, il avait déployé le plus admirable courage.

Mes questions furent aussi ra^pides que le plaisir de le revoir était vif. J'étais placé entre lui et M. de la Besnadière, et nous revînmes, avec un intérêt extrême, sur ce temps de nos dangers passés ; nous parlâmes des ravages du fléau, comme des matelots échappés au naufrage auraient parlé des écueils contre lesquels leur navire eût pu venir se briser.

Tous ceux qui ont connu le duc de Richelieu savent combien pouvait être sincère l'attachement qu'il inspirait. Peu d'hommes, dans leur carrière publique, ont déployé un plus noble caractère, et, dans les emplois éminents, un plus austère désintéressement. L'estime de tous les partis l'en a récompensé.

C'est à lui que la Russie doit, dans la création d'Odessa, une de ses places commerciales les plus précieuses. Jusque-là, il n'avait été connu que par sa vie militaire. Envoyé sur les bords de la mer Noire par l'empereur Alexandre, qui avait compris toute l'importance de cette fondation, il déploya, dans cette nouvelle sphère d'activité, les plus grands talents pour l'administration. En peu d'années, à la place d'une rade sans vie et sans commerce et de quelques maisons sans habitants, s'ouvrit un port facile et commode, s'éleva une ville riche et élégante. La loyauté de son caractère contribua à fixer autour de lui les négociants et les colons. Malgré la peste et la suspension de tout commerce, Odessa, sous cette administration ferme et éclairée, loin de déchoir, s'était accrue tous les jours. Aujourd'hui, c'est un des points les plus importants de l'Orient.

Depuis lors, M. de Richelieu a passé du gouvernement de la Tauride à celui de soil pays. Longtemps il avait hésité avant de se charger d'un far-

deàu qU*il croyait au-dessUs de ses fot-ces, et n*avait cédé qu'aux vives in^tanceà de Tempereur Alexandre. Obligé de souscrire les désastreux traités de i8î5, il en supportait, avec une patriotique douleur, les odieuses conséquences. On sait quels furent ses efforts au congrès d'Aix-la-Chapelle, et les heureux résultats dont ils ont été couronnés. L'histoire dira s'il avait suffisamment la connaissance des hommes et des lieux qu'il venait gouverner; niais elle lui saura toujours gré de ses hautes vertus et de son sincère patriotisnie.

La conversation devint générale et suivit la direction que devaient lui donner les personnages, intéressants à tant de titres^ qui y prenaient part. M. Pozzo di Borgo(i), que je voyais pour la première fois, me parut réunir la finesse^ la vivacité d'esprit et l'imagination des gens de son pays. Depuis le commencement de sa carrière^ ennemi déclaré de Bonaparte, il n'avait jamais dissimulé la joie qu'il éprouvait de sa chute. Il énuméra en quelques mots toutes les causes qui avaient dû immanquablement précipiter Cette grande catastrophe.

Alors, simple général d'infanterie au service de Russie, M. Pozzo di Borgo suivait avec persévérance cette ligne de conduite qui l'a amené plus tard à peser

(i) Charles André, comte Pozzo di Bokqo né en Corse en 1764, mort à Paris en 1842, fut d'abord avocat à Pise et secrétaire de Paoli, membre du Directoire de la Corse en 1790, député en 1791 à l'AsseiTiblée législative. A son retour, il se déclata l'ennemi de la famille Bonaparte et seconda Paoli qui voulait livrer la Corse aux Anglais. Devenu créature du vice-roi lord Elliotj il fut cause du rappel, à Londres, de Paoli. Lui-môme dut s'éloigner devant la haine de ses compatriotes. Il servit tolir à tour, en qualité d'agent diplomatique secret, la Prusse, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie. Expulsé de Russie en 1807, sur la demande d€ Napoléon, il dut se retirer à Constantinople. En 181 3, il fut rappelé en Russie, et Tannée suivante nommé ambassadeur auprès de Louis XVIIL II assista à tous les Congrès de la Sainte- Alliance 5 en 1823, il fut chargé, en Espagne, de surveiller l'armée française. En i835, il était ambassadeur de Russie à Londres, et prit sa retraite en 1839.

pozzo ni BORGo 5g

d'un si grand poids dans la balance des destinées européennes. Né en Corse, député de cette île à TAssemblée législative, il y manifesta des opinions ardentes, que déjà il avait montrées dans son pays. C'est lui qui, au mois de juillet 1792, détermina l'Assemblée à déclarer la guerre à l'empereur d'Allemagne. Après la révolution du 10 août^ son nom se trouva inscrit sur les papiers de Louis XVI. Un autre député de la Corse, l'un des commissaires chargés de visiter ces papiers, lui fit connaître, dit-on, le danger qu'il pouvait courir et le détermina à s'éloigner. De retour en Corse, il changea de drapeau. Résolu à seconder les projets d'indépendance de l'île, il se jeta dans le parti de Paoli ; et, en 1790, la Convention lui enjoignit, ainsi qu'au général, de paraître à sa barre pour y rendre compte de sa conduite. Ni l'un ni l'autre n'y parut : l'armée anglaise occupa Tîle, et M. Pozzo di Borgo fut nommé président du Conseil d'Etat sous Elliot, élevé à la dignité de vice-roi. Toutefois, pendant le cours de ses fonctions, tant de plaintes s'élevèrent contre lui, qu'EUiot l'engagea à se retirer sur la demande de Paoli lui-mêtne, effrayé du nombre des ennemis de son protégé. M. Pozzo partit alors pour Londres, où le gouvernement l'employa dans la partie secrète de la diplomatie. De l'aveu du cabinet anglais, il passa, par la protection du prince Czaftoryski, au service de Russie. Aussi heureux sur les champs de bataille que dans les fonctions politiques, il avança rapidement, et, à la journée de Leipsick, il se trouvait, en qualité de général-major, sous les ordres d'un autre Français, aujourd'hui roi de Suède (i). C'est lui qui, en 1814, décida la marche des alliés sur Paris, et qui, dans leur conseil, leva toute incertitude à cet égard. On connaît les hautes dignités dont il a été revêtu depuis, et les diverses phases de sa vie politique. Déjà, au Congrès, on lui prêtait un mot) qu'il n'a pas désavoué, et qui trahit le secret de sa pensée : « La France, disait-il, est une marmite bouilli) Ecrit vers i83o. — Charles XIV(Bernadotte) mourut le 8 mars 1844.

Pûtûcka. Entouré de tout ce que la civilisation européenne offrait de plus accompli et de plus brillant, nous errions ensemble, par les souvenirs, dans les déserts du Yedissan. Lorsque nous nous rapprochâmes du cercle, le prince avait vaincu le grand sophiste, et réquité triomphait de l'arbitraire.

Quoique M. de Talleyrand eût naturellement dans son maintien et dans sa personne quelque chose de froid et d'insouciant, sa haute réputation et son mérite incontesté faisaient vivement rechercher son suffrage. Cettç apparente froideur même donnait plus de prix encore aux marques particulières de son intérêt ou de son affection. Les paroles qui sortaient de sa bouche, un sourire de bienveillance, un signe d'approbation, tout en lui devenait une véritable séduction. Il possédait cet esprit flexible qui, sans efforts et sans pédanterie, peut, dans les grandes occasions, se manifester avec éclat, et qui, dans le commerce, intime, sait se prêter, avec une grâce inimitable, au badinage le plus frivole. On n'a pas assez rendu justice à la bonté de son cœur : il ne se vengeait des haines ou des calomnies que par des bons mots : jamais il ne mettait ni pompe, ni emphase dans les services qu'il rendait, et, en général, ses bonnes actions étaient faites avec tant de simplicité, que lui-même en perdait facilement le souvenir (i).

Souvent, à cette époque, j'ai été tenté d'esquisser un parallèle entre les deux hommes qui, dans cette réunion de tant de gens illustres, fixaient et captivaient puissamment les regards, le prince de Ligne et M. de Talleyrand. Tous deux, ayant vécu avec les célébrités du dix-huitième siècle, semblaient avoir été légués à la génération nouvelle pour en être le modèle et l'ornement ; tous deux, représentants de cette société si spirituelle, mais dans deux genres différents, l'un dans ce qu'elle avait de léger et de séniillant, l'autre dans ce

(i) On ne saurait lire ce panégyrique sans défiance. M. de La Garde avait e'té bien traité par Talleyrand et lui montre une rare reconnaissance. Mais parler du cœur de Talleyrand!

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qu'elle eut d'aisé, de gracieux et de noble; tous deux sachant plaire par les charmes de l'esprit ; le premier plus brillant, le second plus profond. M.deTalleyrand, né pour séduire les hommes par la force d'une raison toujours droite et lumineuse ; le prince de Ligne les charmant, les éblouissant par les grâces scintillantes d'une imagination inépuisable : celui-ci portant, dans les différentes branches de la littérature, la finesse, réclatj la grâce d'un homme de cour; celui-là dominant les plus hautes affaires avec Taisance calme d'un grand seigneur, et la modération inaltérable d'un esprit supérieur: l'un et l'autre prodigues de mots heureux, de saillies, de traits originaux et piquants, plus graves, plus caractérisés chez Thomme d'État, plus inattendus, plus étincelants chez le guerrier ; tous deux enfin, remplis de cette bienveillance qui est l'apanage de l'homme bien né^ plus douce chez le premier, plus expansive chez le second. Heureux, me disais -je, l'homme placé le matin près du prince de Ligne, le soir près de M. de Talleyrand. Si l'un éclaire son esprit par les longues leçons de l'expérience, par la succession de ses tableaux toujours vrais, l'autre épurera son goût par ce tact si sûr, ces observations judicieuses auxquelles rien n'échappe, et la magie de ces conversations qui subjuguent ceux qu'elles ne peuvent convaincre.

Cette soirée ne se prolongea pas aussi tard que d'ordinaire. M™* la comtesse de Périgord devait se rendre au palais du Burg avec la plupart d'entre nous pour assister à un concert monstre. Rien, disait -on^ ne pouvait niieux donner une idée des résultats prodigieux obtenus à Vienne dans la pratique de la musique instrumentale. Nous laissâmes le prince engagé dans sa partie de whist, qu'il faisait tous les soirs avec une affection et une supériorité particulières ; et nous nous rendîmes au palais impérial.

Dans une des plus vastes salles, celles des États, on avait réuni une centaine de pianos sur lesquels des professeurs et des amateurs exécutèrent un concert. Salieri,

l'auteur des Danàides, était le chef de ce gigantesque orchestre. Mais, à vrai dire, excepté le coup d'œil général qui dans toutes ces fêtes était toujours éblouissant, ce charivari sans égal, malgré le talent supérieur du maestro qui en dirigeait l'ensemble, ressembla plutôt à un tour de force harmonique qu'à un concert de bon goût. Cette nouvelle surprise fut telle cependant, qu'on pouvait l'attendre du comité nommé par la cour : pour justifier la confiance qu'on avait mise en lui, il s'épuisait à imaginer quelque fête bien imprévue, quelque distraction bien extraordinaire. Cette fois il avait réussi.

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