‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 30 sur 156 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le cabinet de travail du prince de Ligne. — Un pays conquis à la nage. — Le voyage en poste. — Souvenir de M™*" de Staël. — Le palais de Schœnbrunn. — Le fils de Napoléon. — Son portrait. — M™c de Montesquieu. — Anecdotes. — Isabey. — Le champ de manœuvres. — La fôte du peuple à TAugarten.

Je me rendis chez le prince de Ligne pour lui faire ma visite de chaque jour. Il était encore couché. Je montai dans sa bibliothèque où était dressé son lit. La pièce qu'un homme célèbre habite ordinairement est toujours intéressante. On y trouve partout la trace de ses goûts ; le caractère particulier de son génie s'y révèle dans les moindres détails. Tout y est digne d'alimenter la curiosité ou d'exciter l'attention. Entouré de ses livres, de ses manuscrits épars, le prince de Ligne semblait un général sous sa tente, entre ses trophées et ses armes.

Abusant quelque peu de la licence que s'arrogent les poètes, chez lesquels un beau désordre est un effe\ de Varty il laissait régner autour de lui une sorte de pèleméle qui n'était pas sans grâce Ici, Montesquieu, Rousseau entr'ouverts à côté d'une correspondance d'amour ; là, des petits vers près des œuvres militaires de l'archiduc Charles; plus loin des lettres commencées, des poèmes, des ouvrages de stratégie ébauchés ! Admirable composé du grand seigneur, du militaire, de rhomme d'esprit, le prince de Ligne offrait un type qu'on ne retrouvera plus : tour à tour captivant les femmes les plus distinguées par la séduction d'une conversation étincelante, étonnant les généraux les plus consommés par la profondeur de ses conceptions, charmant les esprits par la finesse, la vérité de ses aperçus.

Devant lui était un pupitre sur lequel il écrivait. Son

esprit, brûlant d'une imagination toute juvénile, comme son cœur était ardent de bonté, paraissait dévorer le temps ; aussi jamais ne se passait-il un jour sans qu'il jetât sur le papier quelques-unes de ces remarques judicieuses ou enjouées, brillantes ou profondes qui se présentaient en foule dans sa conversation.

« Je vais aujourd'hui à Schœnbrunn, me dit-il ; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? J'y fais ad honores l'office d'introducteur auprès du petit duc né roi. Permettez cependant que j'achève ce chapitre sur une des scènes du moment, puis je suis à vous. »

« Je jette au hasard mes idées, ajouta-t-il, pour qu'elles ne m'échappent pas. Ce grand tableau m'inspire ; je m'imagine qu'au milieu de ces délirantes joies il me viendra peut-être une pensée qui un jour fera un peu de bien ou de plaisir. Entraîné dans ce cercle de chimères, je ne cesse pas d'être observateur. Quoique acteur dans la même scène qui se joue, je prends tout ce qui se passe autour de moi pour un coup de pied dans une fourmilière. » .

Et il se remit à écrire. Tout à coup, s'avisant d'une recherche qui lui était utile :

« Faites-moi le plaisir de me donner ce voluiTiç manuscrit que vous voyez sur le troisième rayon. »

Je me lève et je cherche la place qu'il m'indique. Comme j'hésitais un moment, voilà qu'il sautç de son lit, grimpe sur la corniche de sa bibliothèque, saisit le livre, et se replace dans son lit avec une vivacité plus rapide que la parole. Je m'extasiais sur une agilité si extraordinaire pour son âge.

« Il est vrai, me dit-il, que j'ai été assciz leste toute ma vie ; et souvent bien m'en a pris. Dans ce voyage magique où j'accompagnais Catherine le Grand en Tauride, le yacht impérial doublait le promontoire de Parthénizza, où fut, dit-on, jadis le temple d'iphigénie. On discutait sur le plus ou le moins de probabilité de cette tradition, lorsque Catherine étendant sa main vers la côte ;

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i( Prince de Ligne, me dit-elle, je vous donne le pays contesté. »

Aussitôt je m'élance dans la mer, en uniforme, le chapeau en tête, et je gagne le promontoire k la nage.

« Votre Majesté, m*écriai-je bientôt du rivage et tirant mon épée, je prends possession. Ce rocher de la Tauride a depuis conservé mon nom, et moi j'en ai conservé les terres.

« Vous le voyez, mon enfant, Tagilitéa souvent d'heureux résultats, et dans la vie il faut savoir prendre une résolution prompte. Quelques années avant la Révo» lution française je me trouvais à Paris. Dans les joies du moment, dans l'insouciance de la jeunesse, je jn'étais un peu oublié ; j'avais, par surcroît, oublié l'état dç ma bourse : elle était malheureusement aussi vide d'argent que mon cœur était plein de bonheur et mon esprit d'illusion. Il fallait cependant que je fusse le lendemain à Bruxelles pour dîner chez l'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas. Étranger dans cet immense Paris, mon embarras était extrême. J'étais lié d'une sincère amitié avec le prince Max, aujourd'hui roi de Bavière, alors colonel au service de France (i). Vous connaissez sa générosité, son adorable dévouement. Toute sa vie, ce qu'il posséda fut constamment à la disposition de ses amis. Je m'adressai à lui ; mais l'excellent Max n'était pas encore roi et n'avait pas encore de ministre des finances pour diriger et soigner son épargne. Il se trouva que précisément sa bourse était aussi légère que la mienne. Quel parti prendre? Le postillon est le plus inexorable

(i) Maximilien-Joseph, électeur, et plus tard roi de Bavière, sous le nom de Maximilien I<^«", fils de Fréde'ric, prince des Deux-Ponts Birkenfeîd, né 1756, mort en 1825, servit d'abord dans l'armée française, fyt colone} du régiment d'Alsace, et resta à Strasbourg de 1782 k 1789. Il succéda à son frère, Charles II, dans le duché des Deux- Ponts, et à son oncle, Charles-Théodore, dans l'électorat de Bavière, les duchés de Berg et de Juliers, 1799. En i8o5, il adhéra à 1^ Confédération du Rhin et reçut le titre de roi à la paix de Presbourg. En 1806, il maria une de ses filles à Eugène de Beauharnais, et l'autre à l'empereur François d'Autriche. En 181 3, par le traité de Ried, il entrait dan^ l'alUaneç contre I4 France, fin 18 18, il donna une Constitution à ses sujets; il opéra des réformes salutaires dans l'administration et encouragea les arts et les sciences.

des hommes, et à chaque relais il vient impitoyablement, le chapeau à lamaifi, demander son salaire. J'apprends que mon cousin, le duc d'Aremberg, beaucoup plus rangé que moi, partait en poste le soir même pour Bruxelles ; aussitôt ma résolution est prise : j'y serai avant lui, me dis-je. Je me rends à la poste, botté, éperonné comme un courrier. Je me fais donner un cheval et pars pour aller à la poste prochaine commander son relais. Je cours ainsi de Paris à Bruxelles, le précédant toujours de quelques minutes, faisant sur toute la route préparer ses chevaux. Mon cousin, qui n*avait pas envoyé de courrier devant lui, ne savait à quelle providence invisible il devait cette exactitude qui abrégeait ainsi son voyage. A son arrivée, je lui contai ma petite supercherie dont nous rîmes beaucoup, et grâce à laquelle je ne manquai pas mon dîner chez l'archiduchesse. »

Tout en jasant ainsi, il s'habillait. Quand il eut mis son brillant uniforme de colonel des trabans et se fut chamarré d'une demi-douzaine de cordons :

« Oh ! mon enfant, me dit-il, si l'illusion me rendait aujourd'hui son miroir, comme j'échangerais ce faste pour mon simple habit d'enseigne dans le régiment de mon père ! Je n'avais que seize ans quand je le revêtis pour la première fois : je croyais alors qu'à trente ans on était bien vieux. Tout change avec le temps : maintenant, à quatre-vingts ans, je me crois encore jeune, bien que certains frondeurs disent que je le suis trop. N'importe, je fais tout ce que je puis pour prouver que je le suis assez. Après tout, ma carrière fut heureuse. Le remords, l'ambition, la jalousie n'en n'ont pas troublé le cours. J'ai passablement mené ma barque, et jusqu'à ce que j'entre dans celle de Caron, je ne cesserai pas de me croire jeune, en dépit de ceux qui s'obstinent à me voir vieux. »

Même en badinant de la sorte, il prêtait à toutes ses paroles un charme dont on ne peut se former une idée. Je lui répétai que l'âge avait toujours glissé auprès de lui sans l'atteindre, et que le temps lui faisait l'honneur

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