‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 31 sur 156 · LE CHATEAU DE SCHŒNBRUNN · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE SCHŒNBRUNN

de Toublier: il me croyait, et Texpression du bonheur brillait sur sa belle physionomie.

Nous trouvâmes en descendant quelques-uns de ces pédants qui l'obsédaient. Son visage se rembrunit. Il se défit de ces importuns avec quelques politesses empressées et passa outre.

« Ah ! que je hais, me dit-il, ces savants de mots, ces quêteurs de traits d*esprit, ces dictionnaires ambulants qui ont, pour tout génie, de la mémoire. Le meilleur li/re à étudier c'est le monde, mais ce livre sera toujours fermé pour eux. »

Nous roulâmes bientôt vers Schœnbrunn. Malheureusement la voiture du prince ne méritait pas qu'on lui appliquât le compliment que je venais d'adresser au prince lui-même. Il était impossible de croire qu'elle eût jamais été jeune, et ses ressorts demandaient à grands cris qu'on les changeât contre les ressorts élastiques de notre âge. Il me semble encore le voir ce vieux carrosse gris, attelé de deux maigres chevaux blancs. Sur les panneaux était peint son large écusson, surmonté du en de la maison d'Egmont dont cette ligne est sortie:

Quô res cumque cadiint, semper stat linea recta.

Derrière cette antique voiture était monté un hciduque, haut de six pieds, vieux Turc que le prince Potemkin lui avait donné à l'assaut d'Ismaël, et qui portait le nom de la ville conquise. iMais le maréchal savait abréger la distance, comme il savait suppléer à l'exiguïté de ses repas par les ressources de sa conversation. Ce voyage d'à peu près une heure me sembla court. Bientôt nous arrivâmes à la grille du château.

Le château impérial de Schœnbrunn commencé par les princes de la maison d'Autriche, était l'objet de la prédilection toute particulière de Marie-Thérèse. C'est elle qui le termina, et son impatience était telle qu'elle y faisait travailler aux flambeaux. Ce château est dans une situation ravissante, sur la droite de la Wienn. L'ensemble majestueux de l'architecture annonce une royale demeure. Les jardins, d'une ordonnance noble

et gracieuse, traversés par des pièces d'eau littif)ide et savamment ménagées, plantés d'arbres dé la plus riche végétation, ornés des plus beaux bronzes et des niarbfes les plus précieux^ répondent digtiément à la magnificence du palais. Dans le parc on voit bondir de nombreux troupeaux de chevreuils, de cerfs, de daims^ hôtes paisibles de ces belles futaies, et qui semblent chercher l'approche des promeneurs. Tous les jours, à toute heufe^ ces avenues^ ces jardins sont ouverts au public. Une multitude de voitures, de cavalcades, les traversent incessamment. Le parc est environné de maisons de plaisance, témoins dans la belle saison, d'une succession de plaisirs et de fêtés* Le bruit de cette joie semble pénétrer jusqu'à la résidence impériale^ et ajouter encore par l'animation du bonheur aux charmes de cette noble habitation.

Les appartements du palais sont spacieux et meublés avec recherché. On y voit plusieurs pièces qui sont encore restées entièrement tendues de noir depuis l'époque où Marie-Thérèse perdit son époux. Un petit cabinet de travail est orilé de dessins exécutés par diverses archiduchesses. C'est là que, pendant son séjour à Schœnbrunn, Napoléon avait ^habitude de se retirer pour travailler. C'est dans cette chambre qu'il vit pour la première fois le portrait de Marie-Louise et qu'il conçut sans doute le projet d'une union qui a eu tant d'influence sur sa destinée (i).

Un escalier descend de cette pièce dans le jardin. Sur un coteau boisé s'élève un pavillon charmant, bâti par Marie-Thérèse, et nommé la Gloriette : cet élégant édifice, d'une architecture vraiment féerique, composé

(i) « Le lo mai î8og, à neuf heures du soir, des obus sont lancés sur la ville de Vientie. Alors se trouvait malade, dans le palais paternel, la jeune archiduchesse Marie-Louise. Sur un simple avis de cette circonstance, la direction du feu est aussitôt changée et le palais respecté. O jour de fortune! qui eût dit alors à Marie-Louise qu'à peu de mois de là ces mômes mains, qui faisaient trembler Vienne, tresseraient des couronnes pour sa tête, qu'au palais des Tuileries, épouse et mère, elle t-ègnerait sur ces Français qui la frappaient d'épouvante? » (Las Cases^ Mémorial de Sdinte-Hélène.)

LE DUC DE REICHSTADT "J i

d'arcades^ de colonnes et de trophées, termine là pers* pective et forme la plus heureuse décoration. C'est à la fois un palais et un arc de triomphe. On y monte par Uft double escalier. La vue dont on jouit du salon principal est au-dessus de toute description : ce sont des masies immenses de verdure qui se déroulent au loin, à l'horizon la ville de Vienne, le cours du Danube, eilfiîi les hautes montagnes dont les lignes terminent ce magnifique paysage. Il est difficile d'imaginer Un plus riche panorama.

Les serres de Sdhœnbrunn sont peut-être les plus belles de PEurope. Elles renferment toutes les richesses végétales de l'univers. C'est là que l'empereur François, qui avait un goût particulier pour la botanique, cultivait lui-^même les plantes les plus rares.

Non loin est la ménagerie, disposée, circulairement autour d'un pavillon où aboutissent divers enclos destinés aux animaux; Chaque espèce a son habitation et son jardin avec les plantes et les arbres du climat qui l'a vu naître. Là, bien que captifs, ces animaux vivent avec une apparence de liberté.

Dans le voisinage du château l'on avait disposé un petit enclos cultivé avec soin, et qui était le jardin particulier du fils de Napoléon. Là ce jeune prince s'amusait à cultiver des fleurs dont chaque matin il formait un bouquet pour sa mère et pour sa gouvernante.

En traversant les cours, qui sont très vastes, le prince me montra la place où, en pleine parade, un jeune fanatique voulut assassiner l'empereur Napoléon vers l'époque de la bataille de Wagram. Si un crime de cette nature pouvait jamais inspirer d'autre sentiment que celui de l'indignation, ce jeune homme aurait pu être plaint en raison du courage et du sang-froid qu'il montra au moment de la mort.

C'est dans ces cours que Napoléon, à la même époque, donna ordre à son officier d'ordonnance, le prince de Salm, de faire manœuvrer un régiment de la Confédération germanique et de commander ces manœuvres en allemand. Le peuple de Vienne était accôuru en

foule : cette petite galanterie du vainqueur fit oublier un instant aux Viennois que leur capitale était au pouvoir de l'ennemi.

Dans le vestibule, un domestique français, portant encore la livrée de Napoléon, vint à notre rencontre. Il connaissait le maréchal, et alla aussitôt l'annoncer à M"** de Montesquiou.

i< — Nous n'attendrons pas, je l'espère, me dit le prince : car ainsi que je vous l'ai dit, je suis presque un comte de Ségur à Schœnbrunn. »

Il faisait ainsi allusion à la place de grand maître des cérémonies remplies auprès de Napoléon par M. de Ségur, qu'il avait connu jadis intimement à la cour de Catherine.

Peu d'instants après, M™* de Montesquiou vint poliment s'excuser de ne pouvoir nous introduire immédiatement.

« — Le jeune prince, nous dit-elle, pose en ce moment pour un portrait qu'Isabey fait de lui et qui est destiné à l'impératrice Marie-Louise. Comme il aime beaucoup monsieur le maréchal, son arrivée ne manquerait pas de lui causer des distractions. J'abrégerai la séance le plus qu'il me sera possible.

— Vous savez, me dit le prince, lorsque M""* de Montesquiou nous eut quittés, ce qui m'arriva à ma première visite ici. Quand on vint annoncer à cet enfant que le maréchal prince de Ligne venait le voir :

— Est-ce un des maréchaux qui ont trahi papa? Qu'il n'entre pas ! s'écria-t-il. On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que la France n'était pas le seul pays où il y eût des maréchaux. »

Bientôt après. M™* de Montesquiou nous introduisit. A la vue du prince de Ligne, le jeune Napoléon, s'échappant de la chaise où il posait, vint aussitôt se jeter dans ses bras. C'était en vérité le plus bel enfant qu'il fût possible de voir. Sa ressemblance avec son aïeule Marie-Thérèse était étonnante. La coupe angélique de son visage, la blancheur éblouissante de son teint, le feu de ses yeux, ses jolis cheveux blonds tom-

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