MOTS DU JEUNE PRINCE
bant en grosses boucles sur son cou, offraient le plus gracieux modèle au pinceau d'Isabey. Il était vêtu d'un uniforme de hussard, richement brodé, et portait sur son dolman l'étoile de la Légion d'honneur.
« Voici un Français, mon prince, lui dit le maréchal en me montrant.
— Bonjour, monsieur, me dit le jeune enfant : j'aime
bien les Français. »
Me rappelant ce mot de Rousseau, que « personne n'aime à être questionné, surtout les enfants, » je me baissai vers lui et l'embrassai.
Le fils de Napoléon n'est plus : la mort impitoyable est venue trancher, à vingt-deux ans, le cours d'une vie commencée sur le trône, au moment où les brillantes qualités de ce prince allaient l'illustrer sans doute, et lorsque ses nobles sentiments lui avaient gagné tous les coeurs. Ce qui se rattache à ce rejeton de tant de gloire, victime dès le berceau d'une destinée fatale et inouïe, ne se présente au souvenir qu'avec un respect mêlé d'attendrissement.
Son intelligence était vive et précoce ; toutes ses paroles frappaient par leur justesse ; sa mémoire, sa facilité étaient prodigieuses : en peu de temps il apprit la langue allemande et la parla depuis, et aussi aisément que le français. Son caractère était ferme, et ses résolutions, fruit d'une réflexion sérieuse, une fois arrêtées, étaient inébranlables ; ses moindres mouvements étaient pleins de grâce ; son geste, quand il voulait donner beaucoup de force à son expression, était déjà grave et solennel. Son goût pour l'art militaire se trahissait dans ses yeux, dans ses paroles.
« Je veux être soldat, disait-il ; je monterai à l'assaut. »
On lui objectait que les baïonnettes l'empêcheraient de passer.
« N'aurai-je pas une épée, répondait-il fièrement, pour écarter les baïonnettes? d
Sa curiosité pour connaître l'histoire de son père était extrême : l'empereur, son aïeul, convaincu que
la vérité doit être la base de toute éducation et surtout de celle d*uti prince^ voulut qu'on ne lui laissât rien ignorer» (i) L'enfant écoutait avidement ces fécits d*iine vie qui, en vingt ans» semble avoir comblé la mesure de la croyance et de ThistoireiLa vivacité de ses joies, l'impatience de ses désirs et de ses volontés avaient le caractère de l'enfance^ tandis que son ardeur de s'instruire, son habitude calme et réfléchie annonçaient un âge plus avancé* Tout chez lui pouvait amènera croire que le génie est héréditaire.
Son instinct s'était^ comme on sait, révélé dans une mémorable circonstance : le ig mats 1814^ lorsque rimpératricc Marie-Louise abandonna les Tuileries pour fee rendre à Rambouillet, et qu'on voulait emmener le jeune enfant vers sa mère qui l'attendait, il opposa une vive résistance et se mit à crier qu'on trahissait son papa, et qu'il ne voulait pas partir. M"''deMontesquiou fut obligée d'User de tout son ascendant pour le décider à se laisser emporter chez l'impératrice : elle n'y parvint qu'en employant la force et en lui promettant de le ramener bientôt. Le pauvre enfant avait deviné qu'il ne reverrait plus les Tuileries.
Sa présence d'esprit se signalait dans tout ce qui rappelait son illustre et malheureux père. La veille de notre visite, on lui annonçait le commodore anglais sir Neil Campbell, le même qui avait accompagné Napoléon à l'île d'Elbe (2).
« Etes-vous content, mon prince> lui disait M""" de Montesquiou en lui présentant cet officier, de voir monsieur qui n'a quitté votre père que depuis quelques jours?
(i) Ceci n'est pas précisément dans les donne'es de « l'Aiglon », de M. Rostand, où la thèse absolument contraire est mise en avant. Il serait bon d'établir une moyentie avec les chapitres que Prokesch- Osten a consacre's au duc de Reichstadt, et le livre de Montbel. (Gc dernier s'inspire tantôt de Metternich et tantôt de Prokesch.)
(2) Sîr Neil fut un des témoins des sublimes adieux de Fontainebleau. Lorsque Napoléon embrassa les aigles de la vieille Garde, saisi d'un transport involontaire d'enthousiasme, il brandit son chapeau dans l'air, et se nîit â cfler comtné lès autres : Vii>e V Empereur! La Revue Britannique a publié^ en 1894^ le récit de Sir Neil Campbell.
« JE NE SUIS PLUS ROI n 76
« Oui, j*eil suis bien aise, répondit^il en mettant son doigt devant sa bouche, mais il ne faut pas le dire. »
Le Commodore le prenant dans ses bras : « Votre papa m'a chargé de vous embrasser, » dit-il* Il Tembrassa et le reposa à terre. L'enfant, qui tenait en ce moment une toupie d'Allemagne entre les mainsj la jeta avec force sur le parquet et l'y brisa.
« Pauvre papa ! n dit-il, et il fondit en larmes.
Quelles étaient ces pensées, et comment, dans un âge si tendre, pouvait-il comprendre tout ce qu'il y avait de faux et d'équivoque dans la position du fils de l'empereur Napoléon, captif au palais autrichien de Schœnbrunn?
Il s'exprimait sur la perte de sa royauté enfantine avec une sorte de mélancolie résignée et touchante.
« Je vois bien que je ne suis plus roi, répétait-il dans son voyage de Rambouillet à Vienne ; je n'ai plus de pages (i). »
Le prince de Ligne lui montrait quelques-unes de ces médailles frappées à l'occasion de sa naissance.
« Je les reconnais, lui dit-il, elles ont été faites quand j'étais roi. »
Cette résignation courageuse, qui était le trait le plus marqué de son caractère, il la conserva jusqu'à son dernier moment. Quand, à vingt-deux ans, miné par la plus douloureuse maladie, il s'éteignit dans ce même château de Schœnbrunn, et qu'il vit arriver lentement la mort, lui jeune, beau, rempli de talents, fils d'un grand homme, il causait de sa fin prochaine avec les personnes qui Tentouraient, prenant une sorte de plaisir à détruire lui-même toutes les illusions de l'espérance.
Nous nous rapprochâmes d'Isabey qui venait d'achever le portrait du jeune prince. Il était frappant de ressemblance, et gracieux comme toutes les productiofts de cet artiste: c'est le même qu'il présenta à Napoléon en î8î5, à son retour de l'île d'Elbe.
(i) Le mot est historique. Voir les Souvenirs de Méneval, T. 111.
« Ce qui me plaît le plus dans ce portrait, fit observer le prince de Ligne, c'est son extrême ressemblance avec celui de Joseph II, lorsqu'il était encore enfant, et dont Marie-Thérèse m'a fait présent. Après tout, cette ressemblance avec un grand homme est d'un heureux présage pour l'avenir. »
Puis il fit compliment au peintre sur la perfection de son travail, et y ajouta quelques mots bienveillants sur sa réputation européenne.
« Je suis venu à Vienne, Monsieur le Maréchal, lui dit Isabey, dans l'espérance de reproduire les traits de toutes les personnes célèbres qui s'y trouvent, et j'aurais dû commencer sans doute par vous.
— Assurément, en ma qualité de doyen d'âge.
— Non pas, répliqua Isabey, dont on connaît l'esprit, mais comme le modèle de tout ce qui est illustre dans ce siècle. »
Cependant le jeune Napoléon était allé dans un coin du salon chercher un régiment de uhlans en bois que son grand-oncle l'archiduc Charles lui avait envoyé depuis quelques jours. Mus par un mécanisme fort simple, les cavaliers, posés sur des fiches mobiles, imitaient toutes les évolutions militaires, se rompant, se développant, se mettant en colonnes.
« Allons, mon prince, à la manœuvre ! » s'écrie le prince de Ligne d'une voix forte.
Aussitôt le régiment est tiré de sa boîte, disposé en bataille.
« Garde à vous ! » dit le vieux maréchal en tirant son épée, et dans l'attitude d'un général à la parade.
Immobile d'attention, sérieux comme un grenadier russe, le jeune enfant se place à la droite de sa troupe, la main sur le ressort. Le commandement est prononcé, et à l'instant exécuté avec précision. Un autre lui succède : même obéissance , même sérieux de part et d'autre. En vérité, à voir le charmant visage de cet enfant s'allumer à l'image des combats, et, d'un autre côté, ce vieux et illustre débris des anciennes guerres se ranimer aux jeux de cet enfant, on eût dit que l'un