‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 35 sur 156 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Pratcr. — Le défilé des voitures. — La foule et les Princes. — Les Souverains incognito. — Alexandre Ypsilanti. — Les salons de Vienne. — La princesse Bagration. — La famille Nariskin. — Une loterie.

Je devais retrouver Alexandre Ypsilanti dans la grande allée du Prater. A Theure dite, j'y étais. Avec quel charme je revis ce beau séjour dont chaque tableau me retraçait le souvenir d'une fête, d'un rendez-vous d'amour ou d'amitié, illusions, à jamais perdues peutêtre, du plaisir ou de l'espérance.

Dans le long pèlerinage de ma jeunesse, j'ai visité toutes les promenades célèbres de l'Europe, et partout j'ai vu chaque peuple soutenir la suprématie de celle qui embellit sa capitale

Au bois de Boulogne, auxcaschines de Florence, aux jardins de Kensington,de La Haye, de Constantinople, de Moscou, de Pétersbourg, à tous z^^ lieux si vantés, j'ai toujours préféré le Prater de Vienne : là se trouvent réunies les beautés de la nature qui enchantent le regard, et le spectacle d'un bonheur qui console et rafraîchit l'àme.

Le Prater touche aux faubourgs de Vienne. Il est situé dans une des îles du Danube, qui lui sert de limite, et planté d'arbres séculaires qui répandent partout un majestueux ombrage et entretiennent un tapis de verdure que le soleil ne jaunit jamais. De magnifiques allées le traversent. Comme à Schœnbrunn et dans la pi upart des promenades de l'Allemagne, des troupeauxde cerfs et de daims apparaissent sur le flanc des collines ou bondissent dans les prairies, et donnent le mouvement et la vie à cette solitude délicieuse. Ce sont les aspects d'une nature vierge et agreste, mais en même temps parée de tous les dons de la culture et de l'art. A

gauche, en arrivant de la ville, se déploie une vaste pelouse disposée pour les feux d'artifice; à droite est un cirque pouvant contenir plusieurs milliers de spectateurs ; en face, une large avenue de marronniers bordée de constructions élégantes. Là se trouve réunie une multitude infinie de boutiques, de cafés, de casinos, où le peuple viennois peut, a son gré, se livrer à sa passion pour la musique.

Dans Tallée des marronniers, continuellement remplie d'équipages somptueux et de cavaliers manœuvrant avec l'agilité hongroise des chevaux de toutes les races, on croirait voir réuni le luxe des divers Etats voisins de l'Autriche. L'empereur conduit lui-même un modeste équipage avec la simplicité d'un bon bourgeois, tandis qu'un fiacre^ loué à l'heure, et ne redoutant aucune concurrence, coupe le chemin de l'empereur, et est bientôt lui-même dépassé par un magnat de Bohême ou par un palatin polonais conduisant quatre chevaux à grandes guides. Dans une légère calèche, avec ses chevaux, crinière au vent, des femmes blanches et roses apparaissent comme des corbeilles de fleurs. La variété des scènes, l'empressement des piétons, le tumulte général, accru par une foule d'étrangers, mais tempéré par la gravité allemande, présentent le tableau le plus vif et le plus animé : c'est une scène de Téniers dans un paysage de Ruysdaël.

La vie du Viennois au Prater esl une fidèle image du gouvernement qui le régit, gouvernement despotique sans doute, mais n'ayant qu'un seul but, le bien-être et la prospérité matérielle du pays. A la différence des autres Etats, et de la France notamment, où l'administration, toujours en butte aux calomnies et aux outrages, s'en venge en se faisant l'ennemie de l'administré, le pouvoir en Autriche, dégagé de tout contrôle, s'étudie à être le protecteur et le guide du peuple. Cette protection est acceptée avec joie ; et si le despotisme est quelquefois obligé de se montrer, c'est en famille qu'on l'exerce et, pour ainsi dire, avec le consentement de cette population calme et réfléchie. Aussi, l'étranger.

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en la contemplant sous ses magnifiques ombrages, et en voyant au milieu d'elle l'empereur, sa famille et ses ministres, confondus dans la foule, sans gardes, sansescorte, est tenté d'envier un bonheur si solide et si vrai.

Mais ce fut surtout à l'époque du Congrès que cette belle promenade brilla d'un éclat jusqu'alors inconnu : Vienne était alors si remplie d'étrangers accourus de tous les pays pour être témoins d'une solennité qui allait clore les prodiges de cette époque, que le nombre des équipages s'y était acciu dans Une proportion incroyable. C'était une variété infinie de costumes hongrois, polonais, orientaux, d'uniformes militaires de tous les pays de l'Europe, et dont l'œil était ébloui.

Une foule de promeneurs en voiture, à pied, à cheval, et les rayons encore chauds d'un soleil d'automne, donnaient de la vie à ce magnifique séjour.

Au premier coup d'œil, ce qui vient me frapper, c'est le nombre prodigieux de voitures de la même forme et de la même couleur, toutes attelées de deux ou de quatre chevaux. C'est encore une galanterie de l'empereur : il n'a pas voulu qu'aucun des souverains ni aucune personne de leur suite se servît d'autres voitures que des siennes. A cet effet, il en a fait établir trois cents absolument semblables, qui, à toutes les heures du jour et de la nuit, sont à la disposition de ses illustres hôtes.

En quelques minutes, ce panorama vivant m'a bientôt fait passer en revue tout ce que Vienne a réuni dans son sein de puissances et de célébrités de l'époque.

Ici, lord Stuart, ambassadeur d'Angleterre, conduit lui-même quatre chevaux que l'on eût admirés même à Hyde Park.

Dans un carrick élégant, l'empereur Alexandre entraîne sa charmante sœur, la duchesse d'Oldembourg, tandis que, d'un côté, le prince Eugène de Beauharnais et, de l'autre, le prince royal de Wurtemberg, par des motifs assez différents, font leur cour a

cet illustre couple fraternel. De toutes ses décorations, Alexandre ne porte que Tordre deTEpce de Suède, qui, il faut en convenir, se détache et brille avec plus de coquetterie que tous les cordons sur le fond vert de son uniforme.

Plus loin, dans une calèche découverte, j'aperçois sa seconde sœur, la grande duchesse de Saxe-Weimar, non moins belle, non moins gracieuse.

Derrière eux, l'empereur François, dans un phaéton de peu d'apparence, passe avec sa jeune et charmante épouse (i) : sur sa physionomie brille le retlet du bonheur qui l'environne.

Ici, la foule des promeneurs s'arrête avec un sentiment de respect et d'orgueil : c'est le prince Charles, guidant sa famille dans un modeste équipage.

Zibin, revêtu de son brillant uniforme de hussard, est entraîné au galop par un coursier ukrainien ; a son chapeau flotte un panache qu'on prendrait de loin pour la queue d'une comète chevelue.

Cette grande berline, dont les panneaux sont décorés de si larges drapeaux, c'est celle de sir Sidney Smith, étalant, peut-être un peu trop, ses trophées au milieu de tant de gloires modestes.

Le roi de Prusse galope à cheval suivi d'un seul ' aide-de-camp. Près de lui je découvre le prince de Hesse-Hombourg et Tettenborn, auxquels, de la main et du cœur, j'envoie le salut de l'amitié.

Lord Castlereagh montre, au fond d'un coupé, sa longue figure ennuyée.

D'un autre côté, un fiacre a accroché la calèche du pacha de Widin. Puis viennent les voitures des archiducs, suivant la file et ne voulant être considérés, dans leurs amusements, que comme de simples particuliers, f( n'usant de leurs droits, comme dit M'"*' de Staël, que quand ils en remplissent les devoirs ».

Au détour d'une avenue, j'aperçus Alexandre Ypsilanti. Cinq ans s'étaient écoulés depuis que je l'avais

(i) C'était la troisième femme de l'empereur François, Marie-Louise d'Autrichc-Este.

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