ALEXANDRE YPSILANTI
quitté à Pétersbourg ; il n'était alors que simple enseigne au régiment des chevaliers-gardes, et je l'avais retrouvé major-général, brillamment décoxé d'ordres honorables, mais privé d'un bras qu'il avait perdu à la bataille de Bautzen. Nous éloignant de la foule, nous nous témoignâmes mutuellement le plaisir que nous éprouvions à nous revoir. Si sa fortune avait changé, son cœur était resté le même: toujours ouvert aux nobles sentiments, toujours s'animant aux mots d'amitié et de patrie.
Alexandre Ypsilanti était le fils de l'hospodar de Moldavie et de Valachie. Son père (i), renversé par une de ces révolutions de sérail si communes en Turquie, avait été obligé de fuir. Alexandre, alors âgé de seize ans seulement, à la tête d'un corps d'Arnautes de huit cents hommes, l'escorta au travers des monts Karpatiens et le sauva, quand, échappant aux muets du sérail, il vint chercher un asile en Russie. Elevé par les soins et la générosité de l'empereur Alexandre, le jeune prince entra à son service et parcourut bientôt une brillante carrière. Son âme généreuse, son esprit vif et entreprenant, la franchise de son caractère, m'avaient séduit, et je m'étais lié intimement avec lui. Désirant prolonger le plaisir d'une réunion si douce après une si longue séparation, nous allâmes dîner à l'auberge de l'impératrice d'Autriche. C'est là que se rassemblaient la plupart des étrangers que la cour ne défrayait pas ou qui aimaient à se dérober à son étiquette hospitalière. Cette réunion, inaperçue dans le principe, devint, bientôt après, une puissance délibérante, et eut aussi, sinon sa voix, du moins son importance au Congrès.
Nous nous fîmes servir à une table occupée déjà par vingt personnes de diverses nations. Malgré la difté-
(i) Constantin Ypsilanti était un grec d'une famille originaire de Trébizonde, dont les membres occupèrent les fonctions de drogmans à la Cour des Sultans. Alexandre était entré au service de la Russie. li devait prendre parti dans l'insurrection grecque et dut se réfugier en Transylvanie (1792-1828). Son fils, Demétrius, fut un instant généralissime des insurgés de Morée.
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rence des intérêts et des rangs, dans un pays éloigné du leur, les étrangers se rapprochaient avec empressement : généraux, diplomates, voyageurs, se trouvaient confondus à ce banquet improvisé : les uns, grandsofficiers de majestés dépouillantes ; les autres, avocats de majestés dépouillées. La première partie du dîner fut assez sérieuse, selon l'habitude ; on s'observait ; et la musique d'un très bon orchestre tint longtemps lieu de conversation : chacun semblait se renfermer dans une réserve diplomatique.
J'étais assis près du jeune Lucchesini, depuis peu de jours envoyé à Vienne par la grande-duchesse de Toscane, pour se concerter avec M. Aldini au sujet des réclamations que M"® Bacciochi(i) avait à faire valoir sur le .grand-duché et la principauté de Lucques. J'avais vu autrefois Lucchesini, bien jeune, à Paris, chez sa mère ; mais je ne le reconnus pas d'abord. Il était survenu dans sa personne, comme dans sa fortune, d'assez notables changements pour justifier mon oubli.
Son père, le marquis de Lucchesini, pendant plusieurs années ambassadeur de Prusse auprès de Napoléon, jouissait à Paris d'une grande considération que lui avait value sa réputation d'homme d'esprit et de diplomate habile (2). Il avait donné à l'éducation de son fils des soins attentifs et soutenus. Aussi, ce jeune homme, doué de tous les avantages qui font réussir, était-il entré dans le monde sous les plus heureux auspices. Présenté par sa famille à la nouvelle cour de Toscane, et distingué par la souveraine du moment, il avait été créé grand écuyer. On disait que l'amour, qui
(i) Sur Elisa Bacciochi, 'princesse de Lucques et grande-duchesse de Toscane, il vient de paraître, coup sur coup, deux ouvrages : celui de M. Paul Marmottan (Champion), et de M. Rodocanachi (Flammarion).
(2) M. de Lucchesini, par l'agrément de sa conversation, faisait valoir celle du roi de Prusse. Il savait sur quels sujets Sa Majesté aimait à la faire venir, et ensuite il savait écouter, ce qu'un sot n*a jamais su. M. de Pinto conseillait au roi d'envoyer en ambassade M. de Lucchesini, parce qu'il était homme d'esprit.
« C'est pour cela que je le garde », répondit le roi. (Note de V Auteur.)
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rapproche les distances, avait joint ses illusions à celles du pouvoir et rendu digne d'envie la destinée du jeune favori. Je nVaperçus que sa position délicate Tempêchait de me parler avec épanchement : il m'apprit que sa famille résidait dans la belle terre qu'elle possède près de Lucques, et après quelques questions, générales, nous échangeâmes nos adresses en nous promettant de nous revoir.
Pour les cent mille étrangers accourus dans la capitale de l'Autriche, le Congrès était moins une assemr blée politique qu'une immense réunion de plaisir. Si chaque souverain avait ses ministres et ses ambassadeurs, la société de chaque pays avait aussi ses représentants : aux premiers, les discussions d'intérêt et d'affaires ; aux seconds, le soin, l'unique soin des réceptions et des fêtes. Parmi les plénipotentiaires de cette diplomatie de salon, on citait, pour la France, la comtesse Edmond de Périgord ; pour la Prusse, la princesse de la Tour-et-Taxis ; pour l'Angleterre, lady Emilie Castlereagh ; pour le Danemark, la comtesse de BernstorfF.
La haute société allemande se fractionnait en plusieurs cercles : chacun d'eux avait sa nuance et sa physionomie. Dans les réunions des princesses Marie Esterhazy, de CoUoredo, de Lichtenstein, de la comtesse Zichy, on admirait l'urbanité, la grâce s'alliant aux mille détails de la plus touchante hospitalité. Chez jyjme jg Fuchs régnait l'abandon de l'intimité. Tout était grave, au contraire, chez la princesse de Furstemberg. Aussi distinguée par son énergie que par son instruction, cette dame recevait habituellement les princes : parmi eux, que de souverains étaient devenus sujets! La maison de la belle duchesse de Sagan était aussi comptée au nombre des plus recherchées. Par son esprit supérieur, il n'eût dépendu que de cette femme remarquable d'exercer une grande influence sur les affaires sérieuses : son jugement était une autorité; mais elle n'en abusait pas. Les puissances diploma-
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tiques se réunissaient chez M. de Humboldt et chez M. de Metternich, qui aurait dû sans doute être cité le premier. En effet, quoiqu'il fût le point central des affaires, ce ministre trouvait encore la possibilité d'accueillir les étrangers avec la politesse la plus infatigable.
Le salon russe par excellence était celui de la princesse Bagration. Cette dame, épouse du feld-maréchal de ce nom, faisait en quelque sorte les honneurs de Vienne à ses compatriotes. C'était un des astres les plus brillants dans cette foule de constellations que le Congrès avait réunies. Par le charme et la distinction de ses manières, elle semblait avoir été chargée de transporter là les formes polies et cette aisance aristocratique qui faisaient alors des salons de Pétersbourg les premiers de l'Europe. Sous ce rapport , jamais ministre plénipotentiaire ne sut mieux tirer parti de ses instructions.
La princesse Bagration, que, depuis cette époque, Paris a pu admirer, était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Qu'on se figure un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de sensibilité, un regard auquel sa vue basse donn.oit quelque chose de timide et d'incertain, une taille moyenne mais parfaitement prise, dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce andalouse : telle était, sans aucune flatterie, la ravissante hôtesse chargée, pour cette soirée, d'amuser les loisirs de ces personnages illustres aussi ennuyés parfois que Vinamiisable amant de M""® de Maintenon.
Quand nous arrivâmes, le prince Koslowski et moi, l'empereur Alexandre, les rois de Prusse et de Bavière, plusieurs autres princes et souverains , un nombre considérable d'étrangers de distinction étaient déjà réunis. On voyait là toute l'aristocratie, toutes les illustrations russes, MM. de Nesselrode, Pozzo dr Borgo, le comte Razumowski, ambassadeur de Russie près la cour autrichienne, le prince Volkonski, etc.