LES NARISKIN
Dans cette foule, où je n'apercevais guère que des visages de connaissance, il me semblait être reporté à Tannée mil huit cent dix, et dans un des salons de Pétersbourg.
Au milieu de ces notabilités, brillaient, par l'éclat de la naissance, par une haute position et par les charmes de Tesprit, les divers membres de la famille de Nariskin.
Les Nariskin tiennent de près à la maison impériale russe : la mère de Pierre le Grand était une Nariskin. Aussi se croient-ils d'une trop noble souche pour attacher aucun titre à leur nom. En cft'et, celui de prince est si commun en Russie, qu'il y est à peine une distinction. L'aîné des deux frères, le grand chambellan, passait pour un des hommes les plus spirituels de la cour de l'empereur Alexandre. Sa conversation était aussi variée qu'amusante, et le recueil de ses bons mots ferait un gros volume. Ils n'étaient ni aussi fins ni aussi brillants que ceux du prince de Ligne, encore moins que ceux de M. de Talleyrand ; mais quand, par hasard, au Congrès, ces trois hommes étaient réunis, c'était un véritable feu d'artifice d'esprit.
Sa fille, la princesse Hélène, alliait à une remarquable beauté un esprit naturel, brillant, et les charmes d'une âme tendre et élevée. Elle avait épousé le fils du fameux général Souw^aroff. Par un rapprochement bizarre, son mari se noya dans leRiminic, petite rivière de Valachie dont son père portait le nom. Malgré les représentations de son postillon, il s'était obstiné à vouloir la passer en voiture au moment où, grossie par les orages, elle était devenue un véritable torrent : les eaux l'entraînèrent sans qu'il fût possible de le secourir. Lors de la mort de Paul I", la princesse habitait au palais, avec son père, un appartement au-dessous de celui de l'empereur ; réveillée par le tumulte, qui suivit l'assassinat de l'Empereur, sa nourrice l'emporta précipitamment, et dans son effroi, la cacha au fond d'une guérite isolée, où elle ne fut retrouvée que le lendemain.
Le grand chambellan avait eu la faveur de Paul II : il avait conservé celle de son fils Alexandre. Son faste était au-dessus de toute description ; sa maison toujours ouverte, toujours animée ; toujours bruyante : on aurait pu la nommer un caravansérail de princes. La verdure, les fleurs, le chant des oiseaux, semblaient, même au cœur de l'hiver, y transporter le printemps de l'Italie. Sa générosité était sans bornes et aurait pu passer pour de la prodigalité : souvent elle le réduisait à des extrémités bien cruelles. En voici un exemple : il avait reçu de l'empereur Alexandre la plaque de l'ordre de Saint- André en diamants; pressé par un besoin d'argent, il l'avait mise en gage. Arrive la fête de l'impératrice, où il doit figurer en grand uniforme ; il ne peut se dispenser d'y porter sur sa poitrine l'étoile brillante dont l'a décoré son souverain. Comment faire pour se la procurer? Il lui est impossible de retirer le gage, l'empereur est le seul qui en ait une absolument pareille. Dans cette extrémité, il s'adresse au valet de chambre du czar, et emploie promesses, prières, fait tant, en un mot, qu'il le détermine à lui prêter la décoration de son maître. Le valet de chambre y consent, mais épouvanté des suites possibles de cet emprunt, il en avertit l'empereur.
Alexandre, pour unique punition, prit plaisir toute la soirée à mettre son chambellan favori à la torture, s'approchant de lui et braquant impitoyablement son lorgnon sur l'ordre emprunté. Satisfait de cette indulgente et muette vengeance, il ne lui en dit jamais un mot.
M. Nariskin avait accompagné l'impératrice Elisabeth dans son voyage de Pétersbourg à Vienne. Quand Alexandre le chargea de cette mission, il lui fit remettre cinquante mille roubles en papier, et en même temps l'itinéraire qu'il devait suivre. Quelques jours après, l'empereur s'approcha de lui.
<( Vous avez reçu, mon cousin, lui dit-il, le paquet que je vous ai envoyé?
— Oui, sire, j'ai reçu et lu le premier volume de l'itinéraire.