L AMIK DE L EMPEREUR QI
— Ah ! déjà. Et vous attendez le second î
— C'est-à-dire une seconde édition, s'il plaît à Votre Majesté.
— J'entends : une seconde édition revue et augmentée, dit le czar en riant beaucoup. »
La seconde édition ne se fit pas attendre.
Son frère, le grand veneur, était le mari de cette belle Marie Antonia, née princesse Czervv^ertinska, l'une des femmes les plus ravissantes de l'Europe, et qui sut fixer si longtemps le cœur du bel autocrate. Sans être aussi brillant que son aîné, il ne manquait pas d'esprit. Il en donnait une preuve dans la philosophie avec laquelle il supportait ses infortunes conjugales. Souvent même, dans ses réponses à l'empereur, il s'en expliquait avec une sorte de gaieté naïve et plaisante. Ce n'était pas la lâche complaisance d'un homme qui tire vanité de son affront, mais la résignation opposée à un mal qu'on ne peut empêcher.
Alexandre lui demandait des nouvelles de ses enfants : « Des miens, sire, oude ceux de la couronne? » Une autre fois il était encore question de sa famille et de ses deux filles. L'empereur en passant s'en informait avec bonté.
(( Mais, Votre Majesté, répondit le grand veneur, ma seconde est la vôtre. »
Alexandre s'éloigna en souriant. On pense bien que la verve satirique du grand chambellan, qui n'épargnait personne, n'épargnait pas non plus son frère : le grand veneur prenait soin de sa chevelure, toujours frisée et bouclée avec un art tout particulier. On le faisait remarquer au grand chambellan.
« Ce n'est pas étonnant, dit-il, mon frère est coiffé de main de maître. »
Dans cette longue liaison, et quelque empire que la belle Nariskin eût conservé sur le cœur de son illustre amant, jamais Alexandre ne sacrifia les convenances. Au milieu des fêtes perpétuelles du Congrès, dans cette vie presque toujours dépouillée des liens de l'étiquette,
rimpératrice Elisabeth se fût à chaque pas rencontrée avec sa rivale; son cœur en eût été vivement froissé. M"* Nariskin ne parut pas au Congrès.
Auprès de l'empereur de Russie était assise la princesse de la Tour-et-Taxis, née de Mecklembourg- Stréliiz, belle-sœur du roi de Prusse. Ce prince avait conservé le plus tendre souvenir de Tcpouse qu'il avait perdue, et reportait toute la tendresse de ce sentiment sur sa sœur, qui jouissait auprès de lui du plus grand crédit : jamais elle ne lui demandait une faveur sans Tobtenir. Douée d'un esprit supérieur et d'une beauté qui était devenue proverbiale, sans égaler cependant celle de la reine sa sœur, elle avait, dans toute sa personne, un charme et une majesté qui lui gagnaient instantanément l'admiration et les hommages. A Vienne, où se trouvaient tant de personnes distinguées, elle était une de celles qui brillaient le plus par la réunion de toutes ces qualités.
Je me trouvais placé près du prince Koslowski et du baron Ompteda, et j'étais bien certain que, dans un cercle si nombreux, ils trouveraient tous deux ample matière à leurs piquantes observations.
<i Voyez, me dit le baron, derrière le fauteuil de l'empereur Alexandre, son frère le grand-duc Constantin, la troisième personne de l'empire et probablement l'héritier présomptif du trône : quelle attitude scrvile il prend auprès du c/ar! quelle affectation il met à se proclamer son premier sujet ! En vérité, on le croirait enthousiaste de soumission, comme un autre pourrait l'être de liberté. Non, je ne puis comprendre qu'on savoure ainsi avec délices la volupté de l'obéissance.
Remarquez, non loin du grand-duc, le jeune prince de Reuss, vingt-neuvième du nom : chez lui c'est un autre travers. Il s'est avisé de donner dans les rêveries de je ne sais quelle école germanique, et il y a puisé une sensiblerie affectée qui gâte en lui les qualités les plus réelles et les dons les plus heureux de la nature. La sentimentalité vague, dont il fait ouvertement profession, lui inspire les idées les plus bizarres. Il écrivait.
REUSS ET TOLSTOY g3
il y a quelques jours, à une dame qui n'est pas loin de nous : « L*espoir sans cesse renaissant et détruit, ne me retient au monde que pour languir suspendu , comme le tombeau de Mahomet, entre le ciel et la
terre Décidez : ou votre amour ou ma mort. »
On ne lui a pas donné Tun, et il s'est bien gardé de se donner l'autre. Et voilà comme, de gaieté de cœur, on s'affuble d'un ridicule que le monde vous pardonne souvent moins qu'un défaut réel. Son oncle Henri XV* ou XVI, maintenant commandant civil et militaire de Vienne, est d'un esprit un peu plus positif. Le grand Frédéric lui demandait un jour si les princes de sa maison se numérotaient comme les fiacres.
— Non sire, reprit Reuss,mais comme les rois.
Frédéric dut être confus de la repartie. Elle lui plut néanmoins, comme tout ce qui était spirituel et imprévu, et, à dater de ce moment, le prince Henri fut toujours en faveur auprès de lui. »
Kolowski me fit remarquer ensuite, non loin de l'impératrice Elisabeth, la comtesse Tolstoy, femme du grand maréchal, née princesse Baratinsky ; sa mère était de la famille de Holstein, et cousine germaine de Catherine H.
« Vous savez, me dit-il, que le grand maréchal est en pleine disgrâce.
— Oui, prince ; mais j'en ignore la cause.
— La voici. Le comte Tolsioy fort de l'indulgence de l'empereur, se permettait de prendre avec lui un ton de remontrances que bien peu de souverains auraient toléré; il le contrariait sur tout. Alexandre riait souvent de ses observations chagrines ; quelquefois il s'en fâchait et s'en vengeait plaisamment à sa manière. Lorsque tous deux voyageaient en traîneau découvert, et que les taquineries du grand maréchal avaient mis à bout la patience du czar, celui-ci, sans répondre, d'un coup d'épaule faisait tomber Tolstoy sur la neige, et le laissait pendant quelques minutes courir après le léger équipage. Quand il jugeait la punition suffisante, on
s'arrêtait. Le maréchal, tout en grommelant, se replaçait près de son maître, et tout était oublié.
Persuadé que cette bonté ne se lasserait jamais, Tolstoy a voulu s'opposer à ce qu'Alexandre parût au Congrès. A l'entendre, l'empereur n'y remplirait pas un rôle digne de lui. Fatiguée depuis longtemps, Sa Majesté a pris cette fois la chose plus au sérieux, et s'est séparée de son grand maréchal. Celui-ci est, dit-on, inconsolable de sa disgrâce. Fiez-vous donc à l'amitié des rois ! »
Effectivement, quelque temps après, le comteTolstoy, incapable de survivre à la perte de sa faveur, mourut de chagrin à Dresde où il s'était retiré.
Tout à coup, il se fit un grand silence. Une jeune actrice française. M"" L..., élève de Talma, récemment » arrivée de Paris, et que protégeait la princesse Bagration, allait se faire entendre. Quoique la versification tragique française ait surtout besoin de l'illusion de la scène et des prestiges du costume, ce genre de distraction n'avait pas encore été prodigué comme aujourd'hui : on s'empressa autour de la belle tragédienne.
M'"" L... récita, avec beaucoup d'àme, quelques tirades de Zaïre, et fit particulièrement honneur à son maître dans la belle scène du Songe d'Athalie, Aussi, ne lui épargna-t-on pas les éloges, et je ne crois pas que jamais débutante ait eu un pareil parterre pour juge.
On se réunit ensuite autour d'une table chargée d'objets riches et élégants. On allait tirer une loterie, espèce de galanterie renouvelée de la cour de Louis XIV, qu'avait inspirée à ce monarque son amour pour M""® de La Vallière, et dont les dames trouvaient la mode fort ingénieuse. Chaque souverain fournissait à ces loteries un ou plusieurs présents qui, échus en lots à quelques heureux cavaliers, leur oflraient un moyen d'en faire hommage k la dame de leurs pensées. Ce genre d'amusement se renouvela très souvent pendant la durée du Congrès : les plus remarquables loteries furent celles qui eurent lieu chez la princesse Marie Esterhazy et chez M'"" Bruce, née Mouskhin-
LES LOTERIES g5
Pouskhin. Elles ne se bornèrent pas même aux salons, et furent plus tard la cause principale d'une aventure qui occupa vivement les esprits.
Quelques-uns de ces lots étaient magnifiques ; le grand duc Constantin gagna deux vases de porcelaine que le roi de Prusse avait fait venir de sa manufacture de Berlin. Il les offrit à la belle hôtesse. Le roi de Bavière eut une boîte en mosaïque, qu'il pria la princesse Marie Esterhazy d'accepter, et le comte Capo d'Istria un coffre en points d'acier, qu'il donna k la princesse Volkonski.
Deux petits flambeaux en bronze échurent à l'empereur Alexandre : il en fit cadeau à M"' L.., dont il s'occupait alors, dit-on.
« Les amours de Sa Majesté, murmurait-on autour de moi, ne feront pas une grande brèche au trésor impérial. Il vient d'offrir àM'^® L... un présent de quelques louis. C'est vraiment une prodigalité éblouissante ; car souvent, au lieu de donner c'est lui qui reçoit. Tout le linge qu'il porte a été confectionné par les belles mains de M""' Nariskin ; il en accepte la façon, rien de plus simple ; mais il oublie toujours de lui rembourser le prix de l'étoffe. La charmante favorite le dit k qui veut l'entendr.e. Ici on parle souvent de Louis XIV : on cite à tout propos les moindres particularités de ses fêtes. Nos souverains devraient bien l'imiter. Et, si bien ciselés que soient ces flambeaux. M"® L... ne peut trouver qu'ils vaillent les bracelets de diamants gagnés par le grand roi à la loterie de Madame, et si délicatement offerts k la belle La Vallière (i). »
« Tout ceci est certainement de bon goût, me dit le prince Koslowski ; mais que sont ces fêtes à côté de celles que Potemkin, après la prise d'Oczakoft, donna à l'impératrice Catherine au palais de la Tauride, et dont les tableaux fantastiques sont encore présents au
(i) C'était, en eftet, la mode à Versailles et à Saint-Gloud. La plus brillante de toutes fut la loterie offerte par Monsieur le 9 août 1689, jour de la réception de l'ambassadeur de Venise. Il y fut donne de magniriqucs cadeaux aux dames : porcelaines, bijoux, meubles, etc.
(jG SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
souvenir de nos mères? Lk aussi était une sorte de loterie : au tirage présidait non le hasard, mais l'adresse. Dans la salle du bal s'élevait une longue suite de colonnes de marbre, ornées de guirlandes de bijoux : la danse était conduite de façon que chaque cavalier, passant près de ces colonnes, en détachait, sans s'arrêter, quelque ornement précieux qu'il offrait à sa danseuse. Vous pensez bien que celte galanterie plut beaucoup aux dames, et que l'impératrice se chargea d'acquitter la dette de leur reconnaissance en comblant son favori de nouvelles richesses. Voilà des amusements dignes des souverains. Nous devenons bien mesquins, en vérité ! »
On tira ensuite une foule d'autres lots de moindre valeur, qui établit un doux commerce d'échange. Il y avait tant de monde dans le salon, que je n'aperçus Ypsilanti que lorsqu'il s'avança pour recevoir une palatine de martre, qu'il ollrit à la princesse Souwaroft'. Profitant d'un instant où la foule était moins compacte, je m'approchai d'eux, et je témoignai à cette belle princesse Hélène tout le plaisir que j'éprouvais de la revoir.
(( Nous avons, sans doute, beaucoup à causer, me dit-elle ; venez demain, avec Ypsilajiti, déjeuner chez moi à midi : nous serons un peu plus seuls, et moins observés qu'ici. Nous parlerons de Pétersbourg, du Congrès, de vos voyages. »
J'acceptai avec joie, bien certain de retrouver auprès d'elle le souvenir de mon séjour en Russie, qui a fait de ces années les plus remarquables de ma vie.
Quand les souverains se furent retirés, on fit de la musique, on dansa, puis vint un élégant souper avec sa gaieté franche et ses causeries intimes. Ce fut, en un mot, une de ces successions d'heures qui semblaient toutes, à Vienne, filées d'or et vsoie par la main des plaisirs.