‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 39 sur 156 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le château de Laxembourg. — Une chasse au héron. — L'impératrice d'Autriche. — Une chasse royale. — Fétc au château du Ritterburg. — Souvenir de Christine de Suède. — Constance et Théodore, ou un mari aveugle. — La Pologne. — Projet pour son indépendance. — Le comte Arthur Potocki. — Le prince de Ligne et Isabey. — ^ La maison du prince de Ligne sur le Kalemberg. — Conversation intime et souvenirs. — L'impératrice Catherine IL — La reine Marie-Antoinette. — M™e de Staël. — Casanova.

Il fallait sans relâche amuser ces rois en vacances, ainsi que les appelait le prince de Ligne, et leur éviter, à tout prix, les atteintes de Tennuii Le comité nommé par l'empereur, et composé des personnages les plus éminents de la cour autrichienne, se tourmentait pour que chaque jour amenât une nouvelle distraction. On s'occupait activement des apprêts du grand tournoi impérial qui devait faire époque parmi les plus brillantes solennités du Congrès ; on étudiait sans relâche la coupe, le dessin et les couleurs des habits ; les coursiers étaient chaque jour dressés aux évolutions ; les cavaliers s'exerçaient aux passes, aux tours d'adresse qui devaient rappeler les temps anciens de la chevalerie ; les dames essayaient les éclatantes parures dont l'exactitude historique devait captiver les suffrages en charmant les regards. Mais, en attendant que ces brillants préparatifs fussent terminés, on avait organisé une grande chasse dans le parc et dans le bois de la résidence impériale de Laxembourg : de nombreuses invitations avaient été distribuées.

Laxembourg est situé à deux lieues environ de Schœnbrunn : le parc était dessiné dans le genre anglais. Ce sont des massifs d'arbres capricieusement disposés ; plus loin, de vastes pelouses terminées par de sombres forêts ; ici, d'ingénieux mouvements de terrain; là, des masses de rocher ; partout, les points

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de vue, les accidents de site les plus variés. En un mot, l'art y a réuni, dans un espace resserré, les différentes beautés de la nature. Mais ce qui en fait le principal ornement, c^est un étang magnifique, ou plutôt un lac, dont la vue rappelle les paysages de la Suisse. Sur ses eaux limpides flottait, à cette époque, une escadrille de parade, composée d'une frégate en miniature, avec ses canons et ses agrès, et de plusieurs autres petits bâtiments, dont les pavillons éclatants répandaient sur cette vaste nappe l'animation et la vie.

Schœnbrunn étant l'objet de l'afi'ection particulière de l'illustre Marie-Thérèse, Laxembourg avait été moins favorisé que son voisin sous le rapport de l'habitation. L'empereur François a réparé cet injuste oubli. Sur une éminence, à peu de distance du lac, il a iait élever le Ritterburg, ou «• château du Chevalier », qui est devenu une des principales curiosités de l'Autriche, Cette construction est une imitation exacte de ces châteaux forts ou sombres manoirs de la féodalité du moyen âge. Les murs épais, flanqués de tours et surmontés de crénaux, sont entourés d'un large fossé plein d'eau. La cour intérieure offre alors un champ clos avec sa lice, ses pavillons, ses barrières, le tout disposé pour les combats des chevaliers. A l'intérieur règne le même style : les premières pièces sont remplies d'armes antiques, de cottes de maille, de cuirasses; des faisceaux de lances, des trophées sont appuyés contre les piliers gothiques : aux sombres voûtes en ogive sont suspendues des bannières, des turbans, de riches ajustements orientaux, dépouilles des infidèles, monuments de ces victoires qui ont sauvé la chrétienté.

Plus loin, on conserve précieusement des armes, des vêtements, reliques vénérables des héros qui jadis ont illustré l'empire d'Allemagne, de Rodolphe de Hapsbourg, de Maximilien I", de Charles-Quint.

Là, une pièce est tapissée avec les manteaux de velours des premiers chevaliers de la Toison d'or. Dans une salle circulaire sont rangées les statues enmarbre blanc des empereurs de la maison d'Autriche.

LA JUSTICE FEODALE 99

Puis, viennent de vastes appartements de réception^ dont plusieurs sont admirables par leurs décors. Ici, ce n'est plus l'imitation du style gothique ; ce sont les merveilles de l'art lui-même à cette époque, et que le temps a épargnées ; c'est-à-dire les sculptures les plus délicates, les panneaux les plus artistement travaillés, des plafonds tout entiers. Toutes ces richesses ont été recueillies dans les couvents qui venaient d'être supprimés au moment de la construction du Ritterburg. Rien de ce qui pouvait compléter l'illusion n'a été oublié : un escalier tortueux vous mène dans un cachot, chambre de torture avec ses portes massives, ses fers, ses chaînes, et jusqu'aux instruments du supplice. Dans le fond, on aperçoit un malheureux prisonnier vêtu encore du costume de templier, et courbé sous le poids de ses entraves. Mu par un mécanisme intérieur, il se soulève avec eftort et paraît vouloir tendre ses bras au spectateur. A cette vue on est saisi d'un frisson involontaire, tant l'imitation est parfaite.

Au dernier étage de cette tour est une vaste pièce appelée la salle du Jugement. D'étroites fenêtres en ogive n'y laissent pénétrer qu'un jour sombre. Douze sièges en pierre sont placés circulairement autour des murs. Au centre est une table ronde, dont le milieu évidé n'offre que l'espace nécessaire pour passer la tête d'un homme. Quand arrivait le jour du jugement, l'accusé était placé sur une chaise : au moyen d'une machine à poulies, il était rapidement enlevé jusqu'au sommet de la tour, et tout à coup sa tête seule apparaissait au milieu de la table. Avant l'interrogatoire, on lui intimait de dire toute la vérité : il répondait, certain qu'au moindre signe de ses juges, la corde qui le suspendait pouvait être rompue, et le précipiter d'une hauteur de deux cents pieds sur les dalles de son cachot. Rien ne peut donner une plus saisissante idée de ces terribles justices féodales au moyen âge.

Le comité des fêtes avait eu l'idée, disait-on, de donner la représentation de l'une de ces scènes d'ascension judiciaire : les rôles même avaient été distri-

bues. Mais Timpératrice d'Autriche avait pensé avec raison que ces images d'angoisse et de torture assombriraient par trop la charmante fête qu'elle préparait à ses hôtes.

La chapelle du Ritterburg n'est pas une de ses moindres curiosités. C'est la même que saint Léopold fit construire au xii* siècle à Kloster-Newbourg. On en a transporté tous les matériaux pièce par pièce. Ce monument s'encadre parfaitement dans tous ces souvenirs du temps passé.

Parmi les objets d'art, qui dans l'intérieur du château attirent l'attention, on remarque plusieurs tableaux du Canaletto, entre autres des vues de Schœnbrunn, la place de Graben, l'église des Capucins, etc.

L'impératrice Marie-Thérèse venait quelquefois à Laxembourg se délasser des fatigues du gouvernement, et se donner le plaisir de la chasse au faucon. Le Rittenburg n'existait pas alors.

Lorsque, dans l'embarras de trouver des divertissements nouveaux, le comité des fêtes conçut le projet de réunir dans une partie à Laxembourg tous les hôtes illustres du Congrès, l'idée d'une chasse au faucon se présenta naturellement. Dans le voisinage de ce château gothique, rien ne pouvait mieux s'harmoniser avec le style de sa construction- qu'un amusement emprunté précisément aux souvenirs et aux mœurs des siècles féodaux.

Le rendez-vous était donné sur les bords du lac, non loin d'un endroit marécageux servant de retraite à de nombreuses bandes d'oiseaux aquatiques. Au premier rang des chasseurs on distingue la belle impératrice d'Autriche^ passionnée pour la chasse, et renommée pour son adresse merveilleuse ; la gracieuse Elisabeth, impératrice de Russie, la reine Caroline de Bavière, sa sœur, puis une foule de dames, dont plusieurs dans l'élégant costume du xvi** siècle. Les souverains à cheval sont guidés par l'empereur François dont la noble hospitalité est infatigable : au milieu d'eux, dans une calèche basse, est étendu l'énorme roi de Wurtem-

LA CHASSE AU FAUCON , lOI

berg, célèbre autrefois par ses chasses magnifiques, et curieux d'assister à ce tranquille plaisir qui ne lui rappellera pas les fatigues et les périls auxquels il fut habitué.

Les piqueurs, revêtus de leur bel uniforme, s'avancent, tenant les chiens accouplés : viennent ensuite les fauconniers portant sur le poing les oiseaux, dont les yeux sont couverts d'un capuchon en cuir fortement attaché. Derrière eux, se presse la foule impatiente des spectateurs.

Arrivés près d'un endroit où les joncs et les roseaux dérobent la vue du lac, on fait halte : les chiens sont découplés et lancés dans le marais pour faire lever le gibier. L'air retentit de leurs aboiements réitérés : les yeux des chasseurs sont fixés vers le ciel, dans l'attente de cette lutte nouvelle pour eux.

Tout à coup, un superbe héron, au plumage cendré, part au milieu des roseaux, d'abord lentement, par bonds saccadés et pesants : puis, déployant son aile robuste, il s'élève rapidement dans les airs. A la vue de ce gibier, qui promet non pas une chasse facile, mais un véritable combat, les fauconniers donnent de l'escape, encouragent leurs oiseaux de la voix, et attendent, pour lancer le premier combattant, l'ordre de l'impératrice.

Le signal est donné : on enlève rapidement le capuchon : un des faucons est rendu libre. D'abord, il semble ébloui de l'éclat du jour. Du doigt, le fauconnier lui montre le héron fugitif. L'intrépide gerfaut secoue ses ailes, pousse un cri, puis s'élance avec la rapidité de l'éclair. Le héron effrayé s'efforce, mais en vain, de s'élever plus haut vers les nuages. Mais, dans son habile manœuvre, le faucon dirige son vol de manière à planer toujours au-dessus de sa proie. Chaque fois qu'elle veut monter vers le ciel, à l'instant il se présente menaçant, et l'oblige de descendre vers la terre. Veut-elle s'écarter du point où sont rassemblés les chasseurs? Prompt comme la foudre, il se présente devant elle, et la force à changer la direction de sa fuite : il la harcèle, la

fatigue^ Téblouit par les battements réitérés de ses ailes, et la ramène enfin vers les spectateurs dont les yeux peuvent facilement saisir tous les détails de la lutte.

Le héron se décide enfin à résister. Immobile dans son vol, il présente à l'ennemi son long bec, acéré comme un glaive Le faucon commence son attaque. Après avoir tourné rapidement autour du héron, il redescend vers la terre, remonte, et soudain se cramponne aux flancs de sa victime. Alors se livre un véritable combat corps à corps, avec ses fureurs et ses chances.

Le premier, le héron porte à son adversaire un coup terrible, et le perce comme d'un poignard entre l'aile et le cou. Le gerfaut riposte et s'attache à son ennemi qu'il déchire de son bec crochu. Le héron redouble ses coups : obligé de combattre et en même temps de porter le faucon qui ne l'a pas lâché, il le perce avec acharnement et ne peut néanmoins s'en débarrasser. Le sang jaillit bientôt et vient rougir le plumage des deux oiseaux. Cependant le faucon ne porte plus que des coups rares et mal assurés. La victoire semble se déclarer pour son adversaire.

Quoique aveuglés par leurs épais chaperons, les faucons qui n'ont pas pris part à la lutte agitent leurs ailes et hérissent leurs plumes. Un piqueur s'avance portant un nouveau combattant. A son plumage d'un beau brun on reconnaît une femelle. Car il est à remarquer que, dans cette espèce, les femelles sont plus grandes, plus fortes, plus hardies que les mâles. Soudain le capuchon est enlevé : rapide comme la pensée, elle s'élance, et, dédaignant les fausses manœuvres, saisit le héron par le cou. Les fanfares des cors, les cris des chasseurs, les aboiements des chiens, font retentir les airs. En vain le héron cherche à résister. Le nouvel assaillant l'étouflFe et lui enfonce ses griffes dans le dos, tandis que le premier, ranimé par le secours de sa femelle, a recommencé plus vivement son attaque. Quelque temps encore le malheureux oiseau s'épuise en bonds incer-

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tains. Perdant ses forces avec son sang, il ferme ses ailes et se laisse tomber vers la terre. Les deux faucons poussent alors des cris de victoire, lui crèvent les yeux à coups réitérés, et, sans l'abandonner un instant, l'entraînent jusqu'aux pieds des fauconniers.

Selon l'antique usage de la vénerie, un piqueur s'avance et détache du cou ces plumes fines et élégantes, semblables à une aigrette naturelle. Il les remet à l'empereur Alexandre qui s'empresse d'en faire hommage à la belle impératrice d'Autriche. Les cors sonnent la fanfare de victoire, pendant que les oiseaux vainqueurs dévorent la victime, et qu'on s'empresse autour des fauconniers pour les féliciter.

Ce n'était là que le prélude d'une chasse plus importante pour laquelle rien n'avait été négligé. Le signal du départ est de nouveau donné : la foule des chasseurs et des spectateurs se dirige vers une autre partie du parc. Sur une large pelouse entourée de bois, est une vaste arène, préparée pour les tirés. Derrière, s'élève un amphithéâtre circulaire qui doit contenir les spectateurs invités par la cour. Les souverains et les hauts personnages auxquels l'honneur de la chasse est destiné, se placent de distance en distance : chacun d'eux est accompagné de quatre pages qui doivent charger les armes, pour éviter à ces illustres chasseurs même l'apparence de la fatigue. A côté des pages, sont des piqueurs armés de lances, servant de sauvegardes contre toute espèce de danger.

Les battues générales avaient eu lieu dès la veille. Sur l'ordre de l'impératrice, les batteurs se rapprochent tous à la fois, et, au même instant, on voit déboucher, par toutes les issues du bois, une quantité innombrable de sangliers, de cerfs, de lièvres et de gibier de toute espèce, qui, en quelques instants, sont battus par le plomb privilégié, aux grands applaudissements des spectateurs.

Mes amis et moi nous étions placés à peu de distance de l'impératrice d'Autriche, qui, tirant avec un mousquet seulement chargé à balle, et choisissant toujours

pour but les lièvres ou quelque menu gibier, ne manquait presque jamais de Tatteindre.

Enfin ce feu de file, ou plutôt cette espèce de carnage, ne cessa que lorsque le nombre des animaux tués monta à plusieurs mille. Les fanfares des cors mêlées à la voix des batteurs, aux aboiements des chiens, firent de nouveau retentir la forêt. La terre était jonchée de gibier : le sang ruisselait. En vérité, après la noble lutte dont nous venions d'être témoins, il était difficile de ne pas avouer que les amusements de nos pères étaient bien supérieurs aux nôtres.

Ypsilanti paraissait émerveillé de l'adresse remarquable de l'impératrice d'Autriche et de la justesse de ses coups.

« Certainement, lui dis-je, on ne peut lui contester ce talent si rare chez les dames. Mais j'ai vu dans l'arsenal de Stockholm une longue carabine qu'on chargeait avec une balle de la grosseur d'un plomb à moineaux, et avec laquelle la reine Christine, assure-t-on, s'amusait, dans sa chambre, à viser des mouches qu'elle ne manquait jamais d'atteindre. »

Quand la chasse fut terminée, la nuit arriva promptement. Tout à coup, par une espèce de magie, la pelouse et les allées du parc furent éclairées par d'énormes pots à feu qu'en Turquie on nomme machala, et qui projettent au loin une vive lumière. Au même instant, tous les appartements du Ritterburg parurent éclairés pour la réception des hôtes illustres qui allaient s'y réunir. Certes, quand l'empereur François fit construire ce château, pour qu'il rappelât exactement les idées de la féodalité, qui aurait pu prévoir qu'une aussi longue nomenclature d'illustrations, depuis les empereurs jusqu'aux simples chevaliers, viendrait s'y presser dans un seul jour? Quoique les seules personnes munies de billets d'invitation eussent été admises à Laxembourg, le nombre en était si considérable qu'on avait peine à circuler dans les salons. Cette foule animée, cette profusion de lumières, formaient le contraste le plus curieux et le plus bizarre avec les sombres voûtes, les trophées

LA COMTESSE HADICK Io5

d'armes, les vêtements et tous ces ornements du moyen âge.

La belle hôtesse couronnée fit, avec sa grâce accoutumée, les honneurs du manoir féodal. On servit à cette troupe de chasseurs et de chasseresses une magnifique collation, à laquelle succéda un concert d'une espèce particulière. Dans un coin de la grande salle, était placé un orgue d'une énorme dimension; sa construction, le son et les ornements rappelaient fidèlement ces machines à tuyaux d'airain et à soufflets dont la piété de nos pères enrichissaient les cathédrales au moyen-âge. Aux sons graves de cet orgue se mêlait un accompagnement d'instruments à vent exécuté par des musiciens venus de la Bohême. On sait à quelle perfection la musique instrumentale y est parvenue. Pour compléter l'illusion, on avait choisi principalement quelques-unes de ces vieilles mélodies nationales, que la tradition seule à conservées d'âge en âge. Dans les intermèdes, des piqueurs, placés sur une tour qui domine le château, faisaient entendre des airs de chasse qui ressemblaient à un écho du ciel.

Déjà plusieurs fois, dans les concerts, j'avais remarqué un jeune homme dont les yeux étaient couverts d'un bandeau noir et que guidait au travers de la foule une jeune dame d'une tournure charmante, mais dont un voile épais dérobait les traits aux regards. Je les aperçus non loin de l'orgue : ils paraissaient prendre un vif plaisir à la musique. Je demandai au comte François de Palfi, qui était assis auprès de moi, quels étaient ces deux jeunes gens qui semblaient plutôt attrister une fête qu'y prendre part.

ce Ce jeune homme, me répondit-il, est le comte Hadick ; la dame qui l'accompagne est sa femme : leur histoire est bien intéressante.

Liés d'une étroite amitié, cimentée par de longs et importants services, les comtes Hâdick et Amady résolurent d'y joindre les liens plus forts et la parenté, en unissant leurs enfants à peu près du même âge. Théodore Hadick, seul rejeton de cette famille illustre, fut

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donc élevé avec la jeune Constance, qui, dès son enfance, se montrait aussi bonne qu'elle était belle. A quinze ans, les sentiments de ces deux jeunes gens étaient déjà ce qu'il devaient être toute leur vie. Les châteaux des deux magnats étaient voisins l'un de l'autre ; Constance, en assistant aux leçons de son jeune ami, apprit facilement tous ces exercices qui développent les grâces sans nuire à la beauté. Ce qui les rapprochait encore, c'est une même et vive passion pour la musique, passion qui paraît innée chez les Hongrois. Dans tout le pays on les citait comme des modèles de perfection et de vertu : déjà leurs pères songeaient à fixer l'époque de leur prochaine union, lorsque la guerre éclata.

Les lois de la Hongrie, vous le savez, obligent chaque noble à combattre personnellement pour la défense de la patrie ; et dans les grands dangers, quand la nation entière prend les armes, les magnats marchent, avec leur bannière, à la tête de leurs vassaux. Le comte Hadick, jaloux de l'honneur de sa maison, désirait vivement que son fils prît part aux combats qui allaient se livrer. Constance, dissimulant sa douleur, toute à l'avenir, à la gloire de son ami, vit avec courage les apprêts d'un départ que les chances de la guerre pouvaient rendre bien long et peut-être éternel.

Impatient de se dévouer à son pays, Théodore pressait l'instant qui devait lui fournir l'occasion de se rendre plus digne encore de celle qu'il aimait ; on fixa le jour de son départ. Mais, la veille, les fiançailles se firent au château ; et se fut avec la certitude de posséder la main de Constance que le jeune comte, à la tête de ses vassaux, alla rejoindre à Pesth l'armée hongroise. Les résultats de cette guerre sont connus. Les Hongrois y conservèrent leur réputation de brillante valeur. Théodore, par plusieurs actions d'éclats, mérita que le chapitre de l'ordre de Marie-Thérèse lui conférât sa croix, regardée comme une des plus honorables distinctions militaires.

Mais tandis que la gloire comblait le jeune homme

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