‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 40 sur 156 · LE ROMAN D UN AVEUGLE IO · texte numérisé non relu

LE ROMAN D UN AVEUGLE IO

de ses faveurs, Constance, victime d'une maladie cruelle, était aux portes du tombeau. Atteinte d'une petite vérole maligne, longtemps elle fut entre la vie et la mort. Les médecins, en conservant ses jours, ne purent la préserver entièrement des atteintes du venin funeste et empêcher ce visage, que la nature avait fait charmant, de devenir presque hideux. On ne lui permit de contempler ses traits que lorsqu'elle fut en pleine convalescence.

A cette vue, le désespoir la saisit, et, persuadée que Théodore ne pourrait plus l'aimer, elle appelait la mort de ses vœux.

En vain son père et le comte Hadick cherchaient à la rassurer. Poursuivie par cette horrible crainte de ne plus être digne de son amant, elle repoussait toutes consolations : et cette jeune fleur mourrait desséchée, sans que rien pût la rendre h l'espérance.

Cependant, un matin, elle était dans les bras de son père qui la conjurait de vivre au moins pour lui : le domestique, qui avait accompagné Théodore à l'armée, entre précipitamment dans la pièce où elle se trouvait, et annonce que son maître le suit. Effectivement, on entendait la voix du jeune homme qui s'avançait en répétant :

— Constance, où es-tu, où es-tu?

A ces accents si chers, l'infortunée, n'ayant pas la force de fuir, se couvre le visage avec son mouchoir et ses mains.

— Ah! de grâce, Théodore, s'écria-t-elle, ne m'approche pas. J'ai perdu ma beauté. Je n'ai plus rien, rien à t'offrir que mon cœur.

— Qu'ai-je entendu ? Mais regarde-moi, chère Constance.

— Non, non, tu frémiras en me voyant.

— Eh ! que m'importe, si ton amour est le même ? Constance, Constance, je ne puis plus te voir.

Elle lève les yeux, le regarde. Théodore était aveugle : un coup de feu l'avait privé de la vue.

— Ah ! mon Dieu, sois béni, s'écrie Constance en

tombant à genoux ; Théodore, nous serons unis ! Tu pourras m'aimer encore ! Je serai ton guide, oui, je serai toujours la même comme aux premiers moments de notre amour ; tu pourras m'aimer encore.

Peu de temps après, ils furent mariés. Jamais couple, si digne d'être heureux, ne le fut peut-être plus réellement. Partout, la comtesse conduit son époux sans le quitter un seul instant. Elle l'entoure des soins les plus délicats : son amour semble puiser une nouvelle ardeur dans sa triste position. Si vous lui voyez toujours ce voile, ce n'est pas qu'elle redoute de montrer des traits défigurés, mais elle craint que les remarques de la foule sur la perte de sa beauté ne viennent attrister le cœur de l'époux qu'elle adore.

La passion du jeune comte pour la musique semble être devenue plus forte depuis qu'il a perdu les jouissances de la vue. Il assiste régulièrement à^tous les concerts ; toujours à ses côtés est sa fidèle compagne, qui ne semble vivre que pour lui. »

Le comte terminait cette touchante histoire, quand le concert s'achevait. On ouvrit les fenêtres : sur le lac même était préparé un magnifique feu d'artifice. Les gerbes de feu qui se croisaient et se réfléchissaient dans l'eau, les barques nombreuses pavoisées et illuminées, cette masse de lumières, se détachant sur le fond sombre des arbres de la forêt, le bruit des cors se mêlant aux éclats des bombes et des fusées, tout cet ensemble produisit un effet vraiment magique.

Enfin, après cette journée si bien employée, on songea à regagner Vienne, pour recommencer encore le lendemain à parcourir ce cercle inépuisable de plaisirs et de fêtes.

Je devais, le lendemain, passer la journée avec le prince de Ligne à sa maison du Kalemberg. En arrivant chez lui, j'y trouvai M. Nov^osilitzoff, homme d'Etat d'un véritable mérite, et placé très avant dans la confiance de l'empereur de Russie. Alexandre portait alors, disait-on, le plus vif intérêt au sort futur de la

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