QUESTION POLONAISE I
Pologne. La constitution de ce pays, son organisation, ses institutions qui devaient le replacer au rang des nations européennes^ sa destinée enfin, était une des plus graves questions soumises aux délibérations du Congrès. Conseiller intime du czar, membre du gouvernement provisoire de Varsovie, M. Nowosilitzoff travaillait en ce moment à la rédaction de la constitution que l'empereur voulait donner à son nouveau royaume.
Le prince de Ligne professait une vive sympathie pour la Pologne. Il admirait, chez elle, ces mœurs chevaleresques et hospitalières, et cette franchise qui forment les principaux traits du caractère polonais. A cette admiration se joignait sa reconnaissance pour une nation qui l'avait jadis admis dans les rangs de sa noblesse. Aussi, écoutait-il attentivement le développement des projets d'Alexandre, projets auxquels il était permis de croire alors. Quant à moi, le sujet m^'intéressait comme tout ce qui touche à ce pays où j'avais passé quelques-unes des plus belles années de ma jeunesse.
« Après tant d'efforts inouïs, disait M. Now^osilitzofl*, après tant d'espérances déçues et de dévouements sans résultat, la Pologne va respirer enfin. Longtemps abusés par cet homme qui eut le malheur de donner sa volonté pour règle, sa puissance pour preuve et ses succès pour raison, les Polonais ont pu croire à des promesses qui devaient faire revivre leur nationalité.
— Il n'est aucun peuple, dit le prince, qui ne se fût consolé de ses sacrifices par une si noble illusion.
— Sans doute ; mais, ramenant sans cesse leurs pensées sur les temps brillants de leur histoire, ils rêvent pour leur patrie l'attitude fièrc et indépendante que lui avaient donnée les Batori, les Sigismond, les Sobieski ; et dans ce beau songe du passé, en s'abusant sur l'état politique actuel de l'Europe, ils ne veulent pas seulement s'arrêter à leur position géographique.
— Oh oui ! elle leur laisse encore un pays qu'ils ne peuvent appeler une patrie.
I I Ô SOUVExMRS DU CONGRÈS DE VIENNE
— Ils n'en retrouveront une que par nous, et seulement avec nous, reprit le conseiller. La Pologne^ complètement indépendante et organisée sur les bases si périlleuses de ses vieilles constitutions, n'aurait qu'une existence éphémère : en elle serait le germe de sa destruction. Formera-t-elle un camp permanent au centre de l'Europe pacifiée? ou bien armera-t-elle tous ses enfants nomades comme les anciens Sarmates, pour suppléer par des remparts vivants aux limites naturelles, aux forteresses qui lui manquent? Il lui faut un appui pour assurer son indépendance. La vérité, je le sais, ne triomphe qu'avec lenteur de la puissance des préjugés : mais que peut-on Opposer à une évidence désormais palpable? L'espérance d'un meilleur avenir, espérance qui ne trouverait de défenseurs que parmi des êtres irréfléchis auxquels le souvenir des désastres de leur patrie n'a pas rendu le sang-froid et la raison?
— Burke a dit quelque part, reprit le prince, que le partage de la Pologne coûterait bien cher à ses auteurs: il eût pu même ajouter aux défenseurs de cette nation; car il est probable que la part active prise par Napoléon aux affaires de la Pologne n'a pas peu contribue à sa chute. Puissent les projets d'Alexandre être exempts d'une semblable fatalité ! Tout dépendra des garanties qu'il donnera au maintien de la nationalité polonaise. Un peuple peut se résigner a être vaincu ; mais à être humilié, jamais.
— La sollicitude de l'empereur pour ses nouveaux sujets ne saurait être équivoque : jetez les yeux sur ce manuscrit : c'est la constitution du royaume de Pologne. Il est corrigé de la main d'Alexandre. Vous verrez que si les grandes pensées viennent du cœur, il y a ici les plus forts témoignages de la noblesse du sien. Les lois et la constitution du royaume seront, pour la paix de l'Europe, la clef de voûte. »
Effectivement, quelques pages qu'il nous lut de ce manuscrit faisaient le plus grand honneur aussi bien à l'homme d'Etat qu'au philanthrope. Heureuse la Po-