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admirait alors. On sait aussi que c'est lui qui dirigeait les fêtes de cette ère si brillante et si rapide.
A Vienne, toutes les célébrités européennes briguaient l'honneur d'occuper ses pinceaux. A peine pouvait-il suffire à toutes les demandes. Le nombre de portraits qu'il fit à cette époque est prodigieux, et prouve que son talent était aussi fécond que gracieux. Chaque fois qu'il s'agissait d'organiser ces divertissements dont le Congrès était le prétexte, on pense bien que la présence de l'artiste qui avait donné les dessins du couronnement était considérée comme une bonne fortune. On ne faisait rien sans le consulter.
C'est M. de Talleyrand, disait-il, qui lui avait inspiré l'idée de se rendre à Vienne, et c'est à ce voyage que les arts sont redevables de son remarquable et historique dessin représentant Une Séance des Plénipotentiaires au Congrès. La chute de Napoléon lui avait presque enlevé toutes ses places. Un jour, dans le cabinet de l'homme d'Etat qui passait alors pour avoir contribué puissamment à cette grande catastrophe, il se plaignait des conséquences d'une restauration qui, pour lui était une cause de ruine. Sous les yeux de M. de Talleyrand se trouvait la gravure de la paix de Munster, d'après le tableau de Terburg. Le montrant du doigt à l'artiste :
« Un Congrès va s'ouvrir à Vienne, lui dit-il, allez-y. »
Ce peu de mots furent pour Isabey comme un trait de lumière ; dès lors, sa résolution fut arrêtée. Il trouva dans M. de Talleyrand les encouragements les plus bienveillants et les plus jBatteurs.
Lorsque le prince Eugène arriva au Congrès, une de ses premières visites fut pour Isabey. Dans sa fausse position, il était heureux de voir quelqu'un qui lui rappelât les temps de sa Jeunesse. Par la gaieté de ses souvenirs, le peintre dissipait souvent les chagrins du prince. Quelque temps après, ce fut encore Eugène qui amena chez lui l'empereur Alexandre.
La conversation d'Isabey était vive et piquante.
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Elle s'animait quand il racontait les merveilles du couronnement, dont il avait ordonné les magnificences^ ou les joies intimes de la Malmaison.
Déjà, en 1812, dans un voyage qu'il avait fait en Allemagne, Isabey, se trouvant à Prague, avait esquissé un portrait du prince de Ligne, esquisse qu'il a conservée et qui se voit dans son atelier. On y retrouve cette noblesse de physionomie, cette finesse de regard que, malgré ses soixante et dix-huit ans, on admirait encore chez le modèle. Le prince ne connaissait alors Isabey que par ses ouvrages. Un matin, il se rend chez lui : l'artiste était sorti. Son album était entr'ouvert près de son chevalet. Comme carte de visite, le princepoète prend une plume, et, sur une feuille blanche, écrit une dizaine de vers légers et faciles dans lesquels il caractérise le talent d'Isabey, et qui se terminent ainsi :
Il fait autant d'honneur aux arts qu'à sa patrie, Et, par cet impromptu, moi, je suis peintre aussi.
Cet hommage du prince de Ligne n'est qu'une des richesses de l'album d'Isabey. Tous les personnages importants de l'Europe, ministres, généraux, artistes, grandes dames, ont pris également plaisir à y consigner le témoignage de leur estime et de leur s\'inpathie.
Isabey était logé magnifiquement, comme autrefois Benvenuto Cellini au Louvre. Son atelier, entièrement tapissé des esquisses, de ses dessins, de ses portraits ébauchés, semblait une lanterne magique où apparaissaient tour à tour les notabilités réunies en ce moment au Congrès.
L'heure que lui donna le prince me parut courte: de temps en temps, le travail était interrompu par quelque mot piquant ou par quelque observation fine et enjouée. La conversation roulait principalement sur cette petite aventure du saut du mouton, qui occupa tout Paris à l'époque du Consulat, et à laquelle l'opinion publique ajoutait une foi opiniâtre malgré les
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démentis d'Isabey: la voici telle qu'on la racontait à cette époque.
Bonaparte, on le sait, avait l'habitude de marcher les bras croisés et la tête légèrement penchée en avant. On était à la Malmaison : Isabey et les jeunes aides de camp du premier Consul Jouaient au cheval fondu sur la pelouse. Emporté par l'ardeur du jeu, Isabey avait déjà sauté par dessus la tête de la plupart d'entre eux, lorsqu'au détour d'une allée, il en avise un dernier qui, dans la -position requise, semblait attendre qu'on le franchît. Le sauteur poursuit sa course sans regarder, mais prend si mal son élan qu'il n'atteint qu'au cou du personnage. Renversés par le choc, tous deux roulent sur le sable : c'était Bonaparte. A cette époque, il n'avait pas encore réfléchi à la possibilité des chutes : aussi, disait-on, rétif à cette première leçon, il s'était relevé écumant de colère, et tirant son épéc, il s'était précipité sur le malencontreux sauteur. Isabey, heureusement plus leste à courir qu'à sauter, s'était promptement enfui jusqu'aux fossés qui bordent la route ; et là, la frayeur lui donnant des ailes, il avait franchi tout d'un trait le parapet, et, parcourant, toujours à la course, le trajet de la Malmaison à Paris, il ne s'était arrêté qu'à la grille des Tuileries.
On ajoutait qu'il s'était rendu aussitôt à l'appartement de M°'® Bonaparte qui, après avoir beaucoup ri de sa mésaventure, lui avait conseillé de se tenir caché dans le premier moment. Et il avait fallu, rapportait-on, tout l'esprit et la bienveillance angélique de Joséphine, joints à son ascendant sur Napoléon, pour apaiser son courroux et obtenir le pardon du peintre.
Bonaparte, en ce moment, n'était encore que Consul à vie : mais déjà l'on pouvait pressentir l'empire. Cette partie de la société parisienne, qui ne voyait pas sans ombrage le retour aux anciennes idées, avait accueilli avec avidité l'anecdote de la Malmaison. Les dénégations d'Isabey, qui s'empressa d'en démentir toutes les circonstances, n'avaient alors que peu de partisans : on trouvait l'aventure piquante, on s'obstinait à y croire.
Dans le cours de notre conversation avec Isabe}^ le prince de Ligne le pressait vivement à ce sujet, comme si la chute définitive de Napoléon eût dû lui rendre toute liberté et toute franchise. Isabey se défendait toujours avec non moins de vivacité.
« Cette aventure de la Malmaison, nous dit-il, est controuvée de tous points : elle est ridicule. C'est une des folies semi-historiques qui m'ont le plus affligé. On donnait aussi à Napoléon un caractère qui n'était pas le sien. Quand cette histoire courut dans Paris, je ne l'avais vu depuis plus de six semaines. A peine en fus-je informé, ainsi que des circonstances minutieuses qu'on y rattachait, que je me rendis à Saint-Cloud. Dès que le premier Consul m'aperçut, il vint à moi. Je n'eus pas de peine à le convaincre que je n'étais pour rien dans cette fable : elle n'allait à rien moins qu'à me perdre auprès de lui. Napoléon m'accueillit avec beaucoup de bonté et me rappela le mot si connu deTurenne qui, frappé par son valet, se contenta de lui dire : « Quand c'eût été George, il ne fallait pas frapper si « fort. i>
« Mais, quoiqu'on les réfute , les mensonges qui plaisent à la malignité publique se répètent et finissent par rester de quasi-vérités.
— Ma foi, lui dit le prince, je ne sais si, à voire place, j'aurais pris tant de peine pour démentir cette fable : si on me l'eût prêtée, je l'aurais peut-être acceptée. Il eût été piquant, en effet, de sauter ainsi sur les épaules de celui qui sans façon sautait si bien sur les épaules des autres. i>
On parla ensuite du jeune Napoléon dont nous avions admiré le portrait àSchœnbrunn quelques jours auparavant.
« Cet enfant, nous dit Isabey, n'est préoccupé que d'un seul souvenir, celui de son père. Un jour qu'il posait, on entend un bruit de trompettes : c'était la garde hongroise qui passait dans une des cours. Aussitôt, il s'échappe de son siège, court à la fenêtre, revient, et me prenant par la main :
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« Ah ! tenez, s'écrie-t-il, voilà les lanciers de papa qui passent. »
Le portrait du prince de Ligne était déjà assez avancé pour qu'on pût juger de la ressemblance. J*en félicitai l'artiste. Tous ceux qui ont connu l'admirable vieillard l'ont trouvé là tout entier.
Bientôt après, nous reprîmes gaiement le cours de notre petit pèlerinage.
Le Kalemberg est une montagne qui domine Vienne et lui sert pittoresquement de point de vue. C'est là que, depuis longtemps, le prince avait fixé sa résidence d'été, délicieuse retraite consacrée aux Muses, aux plaisirs et à cette société choisie que sa renommée et le charme de son entretien y attiraient sans cesse auprès de lui.
Chemin faisant, nous parlâmes des plaisirs de Vienne : il m'en fit une vive et rapide peinture ; car c'est de lui qu'on eût pu dire ce qu'il disait de Casanova : Chaque mot est un typait, et chaque pensée un livre.
« Pour décrire convenablement les féeries qui se succèdent ici sans interruption, disait-il, ne faudrait-il pas un autre Arioste, ce magicien de la poésie? En vérité, je ne serais pas étonné que le comité des fêtes ne fît prochainement publier, à son de trompe, par les villes et les villages de la monarchie, qu'un prix sera décerné, à l'homme assez heureux pour trouver aux monarques assemblés ici un nouveau plaisir.
— Mais pour se plaire à Vienne, mon prince, il faudrait savoir l'allemand un peu mieux que les étrangers ne le savent d'ordinaire : ce qui les empêche de saisir les nuances des joies et des mœurs d'une classe de la population qui, pour n'être pas la première, n'en est pas moins intéressante à étudier. Je citerai, à ce sujet, la réponse que fit Bacon à un jeune homme qui, ne sachant aucune langue étrangère, le consultait sur ses projets de voyages : « Allez à l'école, mon ami, et non pas voyager. »
— Qu'eût-il donc dit à Métastase? me répondit-il en
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riant, lui qui, après vingt ans de séjour à Vienne, n'y avait encore appris q\ie vingt mots allemands, ce qu'il disait être suffisant pour sauver sa vie en cas de besoin. Du reste, vous trouvez votre langue française la seule adoptée ici, non seulement dans la société et les réunions de plaisirs, mais encore dans les conférences du Congrès. Cet hommage devait être rendu à son universalité et à sa précision. Il fallait bien un moyen de communication générale entre tant d'étrangers qui, sans cela, eussent fait du Congrès une tour de Babel .
— Ajoutez, mon prince, que nulle autre langue n'est plus heureusement complice de ces malicieux à-propos, de ces expressions vives qui ressemblent, si l'on peut s'exprimer ainsi, à l'explosion d'une bouteille de vin de Champagne, témoin la réponse que vous avez faite dernièrement au baron de ***.
— Ah ! oui : ce geai, paré d'un chapeau brodé qui, Tautre jour, se précipite à ma rencontre en me criant :
« Félicitez-moi, Monsieur le Maréchal, l'empereur vient de me faire général. »
— Vous nommer général, lui avez-vous répondu, cela se peut ; mais vous faire général, c'est impossible. »
Tout en parlant ainsi de mille bagatelles, qui dans sa bouche devenaient des sujets intéressants, il passait rapidement en revue les sommités de la société, les horrimes d'État, les militaires, les femmes.
Ce Congrès, me disait-il, où les intrigues de tout genre se cachent sous les fêtes, ne ressemble-t-il pas à la Folle Journée ? C'est un imbroglio où les Almavivas et les Figaros abondent. Quant aux Basiles, on en trouve partout. Plaise à Dieu qu'on ne dise pas plus tard avec le gai barbier : « Mais enfin^ qui trompe-t-on ici ? »
Nous rentrions dans la cour de sa modeste résidence. La maison était petite, mais commode. Le prince de Ligne eût pu sans peine y réaliser le vœu de Socrate en la remplissant de vrais amis. Elle avait été bâtie sur l'emplacement d'un monastère fondé en 1628 par Fer-