‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 45 sur 156 · POLOGNE ET AUTRICHE · texte numérisé non relu

POLOGNE ET AUTRICHE

elle effaça plus tard du rang des nations de l'Europe la patrie de ses libérateurs.

— Allez-le lui rappeler, et grand bien vous fasse ! Mais attendez-vous aussi qu'en manière de compensation, elle répondra à l'avocat des Polonais : « Vous nous faites bien valoir le salut de Vienne en i683 : nous en sommes certainement très reconnaissants ; mais toutes les fois que vous' nous en parlerez, nous vous dirons que la maison d'Autriche vous a délivrés de la Suède qui vous avait conquis sous le règne de son Charles- Gustave : partant, nous sommes quittes. »

— A cela, mon prince, la Pologne répliquerait et par droit d'ancienneté et par nombre de services, que les secours prêtés par elle à la maison d'Autriche, notamment sous son fondateur Rodolphe de Hapsbourg, n'ont pas peu contribué à la placer au rang des plus puissantes de l'Europe. Quoi qu'il en soit, dans cet acte inique, l'Autriche a fait ce que fait dans la fable de La Fontaine le chien qui porte au cou le diner de son maître ; elle est intervenue pour prendre sa part de la dépouille: il eût été plus noble et plus politique d'empêcher la spoliation. »

Il était trois heures : on servit, dans un petit appartement attenant à la bibliothèque, quelques provisions que le prince avait fait placer dans sa voiture. Nous nous mîmes à table, et nous commençâmes un des plus charmants dîners dont mon cœur ait gardé le souvenir. Le prince aimait à conter; il contait si bien et avec tant de charme, il me voyait si heureux de l'entendre, il jouissait si bien du plaisir qu'il me faisait, que sa riche mémoire s'épanchait sans le moindre effort.

« Un de mes plus délicieux souvenirs, disait-il, est celui de mon premier voyage en France, quand j'arrivai porteur de l'heureuse nouvelle de la bataille de Maxen. Ce fut une entrée en scène entièrement de mon goût. Je fus reçu à Paris comme à Versailles et à Trianon, par le baron de Bezenval, le comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar, la princesse de Lamballe, la fascinante M""^ Jules de Polignac : puis, tout d'abord, je me

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trouvai avec La Harpe chez M"' Du Barry, avec d'AIembert chez M"* Geoffrin, avec Voltaire chez M"' Du Deffand... Mme Du DeflFand, la femme de son temps qui posséda peut-être le plus de grâces naturelles et d'enjouement solide. »

Avec quelle variété de coloris il me dépeignit ensuite toutes les personnes célèbres qui, pendant sa longue carrière, l'avaient honoré de leur amitié : l'impératrice Catherine qu'il appelait sa gloire vivante ; l'empereur Joseph II, sa providence visible; Frédéric II, son immortalité ; puis l'infortunée Marie - Antoinette dont il raconta mille traits charmants, revenant avec complaisance sur les tableaux de cette cour de France où il reçut l'accueil le plus distingué.

« Le goût du plaisir et l'attrait de la société, me disait-il^ m'avaient conduit à Versailles ; la reconnaissance m'y ramena. Mon enfant, jugez si j'ai pu m'abandonner à l'illusion, cette reine du monde. Présenté au comte d'Artois, il commence avec moi en frère de roi, et finit comme s'il était le mien. Plus tard, je me trouve à l'entrevue de Joseph II et du roi de Prusse : Frédéric s'aperçoit de mon adoration pour les grands hommes : je vais à Berlin. Mon fils Charles épouse une Polonaise (i); me croyant au mieux avec l'impératrice de Russie, on s'imagine que je puis être roi de Pologne : on me fait Polonais. J'arrive en Russie : la grandeur, la simplicité de Catherine me captivent le cœur. Je suis désigné par elle pour l'accompagner dans ce voyage en Tauride qui semble plutôt appartenir à la fable qu'à l'histoire. En faveur de mon goût pour les Iphigénies, elle me donne l'emplacement du temple où la fille d'Agamemnon était prêtresse. Enfin, les bontés paternelles de l'empereur François I", maternelles de la grande Marie-Thérèse et quelquefois presque fraternelles de l'immortel Joseph II, la confiance et l'amitié de Laudon, de Lascy ; la société intime de l'adorable

(i) Hélène Massalska, dont M. Lucien Perey a publié l'intéressante correspondance : Histoire d'une Grande Dame au X^^III^ siècle. (Lévy, 2 volumes.)

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