‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 46 sur 156 · ÉLOGE DE MARIE- ANTOINETTE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE MARIE- ANTOINETTE

Marie-Antoinette, Tintimité de Catherine le Grand ; la bienveillance du grand Frédéric; mes conversations avec Jean-Jacques Rousseau, mon séjour àFerneyprès de Voltaire ; et, pour terminer gaiement tout cela, les prodiges et les joies du Congrès après les grands événements des vingt dernières années; voilà ma vie ! Mes mémoires seraient bien intéressants... Cependant j'ai vu la calomnie, l'ingratitude, l'injustice s'attaquer à tout ce que j'avais aimé et admiré. »

Il parut méditer quelques instants.

« Non, reprit-il, la sottise et la méchanceté ne respectent rien. Elles ont cherché à ternir, à souiller chez Catherine la grandeur qu'on admire, chez Marie- Antoinette la grâce et la bonté qu'on adore. Oh ! la France a quelques pages de ses annales qu'un jour elle voudra déchirer. Après avoir indignement 'calomnié la plus belle, la plus sensible des reines, dont personne mieux que moi n'a pu apprécier le cœur qui était celui d'un ange, et dont l'âme sans reproche fut aussi pure, aussi blanche que son visage, des cannibales ont pu l'immoler en holocauste à leur liberté sanguinaire ! »

A ces mots, sa voix s'altéra, ses yeux [se remplirent de larmes. Les larmes d'un pareil ami, d'un vieillard et d'un sage, étaient pour Marie-Antoinette la plus éloquente apologie.

« Voici, me dit-il, mon cabinet de travail : ici je ne suis pas importuné par tous ces perroquets qui m'assiègent à ma petite maison du rempart. Ici, en toute liberté, je laisse errer ma plume au gré de mon imagination, de mon caprice. »

Et il me montra un grand nombre d'ouvrages de sa composition et de manuscrits divers.

« Tout ceci est pour moi, pour mon cœur. Ce sont mes écarts. »

Je lui demandai encore s'il comptait faire participer le public à ces leçons de son expérience.

« Non, non, me répondit-il, j'ai trop souvent éprouvé que, dans ce monde, la réputation dépend des gens qui n'en ont pas. Et qu'est-ce donc que la gloire, devant

laquelle on se prosterne, et qu'on poursuit de ses vœux? Le même jour la voit naître et mourir, tant la vie est courte. Ypsilanti, dont nous avons souvent parlé, a glorieusement perdu son bras: qu'il entre dans un salon ; on l'entoure, on le montre, on dit à quelle bataille il s'est signalé. Aujourd'hui c'est un jeune héros : encore quelques printemps (et ils se passent bien vite), on l'appellera le vieeux manchot.

Jamais réception fut-elle plus belle que celle de M"*" de Staël à Vienne, il y a six ans ? Son arrivée et son séjour firent, en quelque sorte, époque, puisque, dans un certain monde, on dit encore : « Lorsque M""" de Staël était ici. » Eh bien ! à cet engouement j'ai vu succéder rapidement une critique qui était loin d'être bienveillante. Cependant s'il est quelque chose qui ne soit pas vain dans ce monde, c'est l'admiration : mais combien dure-t-elle? Dans les premiers moments. M™*" de Staël entraîna tous les cœurs, subjugua tous les esprits.

— Non pas par ses attraits, mon prince, car jamais sa figure, même dans ses portraits, ne m'a paru assez belle pour plaire.

— Il est vrai : elle n'a jamais pu avoir un visage agréable : sa bouche et son nez étaient laids. Mais ses yeux superbes exprimaient à merveille tout ce qui se succédait dans cette tête si riche en pensées élevées ou énergiques ; ses mains étaient belles ; aussi avait-elle le soin de les mettre en évidence par l'habitude qu'elle avait contractée de tourner continuellement entre ses doigts un branche de peuplier garnie de deux ou trois feuilles, dont le frémissement était, disait-elle, l'accompagnement obligé de ses paroles. Sa conversation était éblouissante : elle discutait sur tous les sujets avec une merveilleuse facilité ; son expression était vive, animée, poétique : plus le cercle était étendu, plus son génie s'exaltait. Elle n'était à son aise qu'avec des hommes capables de la juger; mais alors elle était vraiment grande.

Eh bien, tous ces titres à l'admiration furent bientôt dédaignés. L'esprit humain, par une réaction

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