‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 47 sur 156 · PORTRAIT DE MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADAME DE STAËL

inévitable, passe de l'enthousiasme au dénigrement. On ne s'attax:ha plus qu'aux défauts de M'"^ de Staël, sans lui tenir compte de ses éclatantes qualités. Dans les conversations générales, disait- on, elle voulait plutôt ébouir que plaire: son monologue réduisait ses interlocuteurs au rôle d'auditeurs bénévoles : elle ne causait jamais, mais improvisait toujours ; adressaitelle une question, il était bien rare qu'elle écoutât la réponse. Elle aimait le monde, où elle brillait tant ; mais elle aimait très peu la société des femmes, qui offrait généralement moins de ressources à un esprit tel que le sien. Les femmes ne lui ont pas pardonné, quelque éclat qu'elle fît jaillir sur leur sexe.

Elle a donc vu la célébrité lui échapper insensiblement : cette célébrité qui lui avait été nécessaire, et qui n'était pourtant pas pour elle la route du bonheur. Elle regrettait continuellement la France, dont elle avait été exilée sans retour par suite de son opposition au gouvernement d'alors : elle avait désigné Bonaparte sous le nom de Robespierre à cheval.

— Ainsi^ on peut le dire, c'est sa propre cause qu'elle a servie quand elle cherchait à renverser l'obstacle qui la tenait éloignée de Paris : elley apporta toute l'activité d'un génie que stimulait une haine de femme.

— J'ai beaucoup admiré M""" de Staël, je l'admire encore, et je me suis bien douté que c'est moi que l'auteur du Dialogue sur V enthousiasme a voulu peindre dans le caractère qu'il donne à Cléon (le prince prononça ces derniers mots en me regardant avec un sourire). Elle fut très irritée qu'on osât mettre endoute un mérite que tout le monde alors s'accordait à croire incontestable. Cette petite critique était la première. L'auteur y censure surtout son roman de Corinne. Sous ce rapport, il avait tort, en voulant s'attaquer à elle, de s'en prendre à ses écrits. A coup sûr, ce n'était pas là son côté vulnérable. Mais il eût pu blâmer avec raison cette prétention de rapporter tout à soi, cette versatilité d'opinion si dangereuse pour des amis qui la croyaient sur parole, ce ton doctoral et tranchant.

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cette exaltation théâtrale à la lacon de Corinne, son néologisme en fait d'esprit, qui m'était si antipathique, cette affectation de se montrer sur la scène où elle ne déployait aucun talent dramatique, n'étant réellement bonne actrice que dans un salon. Voilà sur quoi il eût pu médire tant en prose qu'en vers. Vous savez que nous faillîmes nous brouiller à toujours pour un méchant à-propos qui lui fut rapporté comme de moi. Après la représentation de sa tragédie d'Agar dans le désert, et où en vérité elle avait paru plus laide encore que d'ordinaire, quelqu'un, qui n'est pas moi, aurait dit que la pièce eût été mieux nommée la Justification d'Abraham. Elle me bouda longtemps, et j'eus beaucoup de peine à la convaincre de mon innocence. »

Le prince me montra ensuite un opuscule qui a été publié depuis et qu'il venait de terminer sur le Vénitien Casanova. Quand ce célèbre aventurier, las de promener dans toute l'Europe ses projets, ses secrets de magie, son originalité, et devenu veux, se trouva à bout d'argent et de voyages, c'est lui qui l'accueillit et lui procura un asile en le faisant entrer comme bibliothécaire chez son neveu le prince de Wallstein. Cette vie, traversée par tant d'événements, plaisait à l'imagination du vieux maréchal. Lui aussi, il avait eu quelque chose d'aventureux dans son existence. Il aimait l'esprit vif et piquant du Vénitien, son instruction profonde et variée, ses saillies d'un tour neuf et philosophique.

c< Oui, me dit-il, Casanova est le plus divertissant original que j'ai connu dans ma vie. C'est lui qui disait q'une femme n'a jamais que l'âge que lui donne son amant. Ses souvenirs intarissables, son imagination aussi fraîche qu'à vingt ans, son enthousiasme pour moi m'avaient gagné le cœur. Il m'a lu souvent ses mémoires qui sont ceux à la fois d'un chevalier et ceux du Juif errant : malheureusement ils ne verront jamais le jour (i). ))

( i) Les Mémoires de Casanova de Seingalt, rédigés par Henri Beyie, ont été publiés à Leipsick, en 1826; à Paris, en 1843 (5 volumes). Il y a quelques années, la maison Flammarion en a donné une nouvelle édition.

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Sur sa table de travail étaient épars beaucoup de papiers chargés de pièces de vers, la plupart non terminées.

« Vous regardez ces ébauches^ me dit-il, c'est que je ne travaille pas comme le commun des poètes. Il est deux dictionnaires à leur usage : le dictionnaire du cœur et le dictionnaire des rimes. Quand ils n'ont plus rien dans le premier, ou qu'ils ne peuvent plus y lire, ils ouvrent le second. Moi, quand le cœur ne dicte plus rien, je m'arrête. »

Nous passâmes encore quelque temps à examiner plusieurs charmants portraits de femmes qu'il avait aimées, et une riche collection de lettres écrites par les souverains et les personnages les plus illustres de l'Europe depuis un demi-siècle.

L'heure du retour sonna, et il me fallut quitter cette charmante retraite qui, un jour, deviendra historique. Mais au milieu de ces brillants souvenirs du Congrès de Vienne, ma mémoire reconnaissante ne pouvait oublier cette journée passée tout entière dans l'intimité du prince de Ligne.

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