REPRESENTATIONS THEATRALES I 2Q
auxiliaires habituels. Elle inventait, ordonnait; leur tâche à eux consistait à rendre fidèlement et à mettre en œuvre ses riantes idées.
Un de ses plus vifs plaisirs était de donner des représentations théâtrales dans ses appartements. Bravant les embarras attachés au rôle d'imprésario, elle était parvenue à recruter et à composer une réunion d'acteurs de société. Parmi eux brillaient des talents qui n'eussent été déplacés sur aucune scène. Dans cette troupe figuraient les noms les plus aristocratiques : c'étaient, pour la comédie : les comtes Ojarowski, Stanislas Potocki, de Walstein, Woyna, M"'* Edmond de Périgord et Flore Wurbna ; pour l'opéra, le prince Antoine Radzivill, le marquis de Salvo, les comtes de Bombelles (i) et Petersen, les comtesses d'Appony, Charles Zichy, de Woyna, la princesse Yblonowska; enfin, pour la tragédie allemande, la comtesse Julie Zichy, la comtesse Esterhazy, le comte de Zchny. Notre théâtre, si riche dans tous les genres, était surtout mis à contribution : souvent on entremêlait des pièces allemandes et des pièces françaises. A une de ces représentations, la tragédie de Wallensteiji de Schiller, et la charmante comédie des Rivaux d'eux-mêmes^ furent tour k tour jouées avec un ensemble vraiment remarquable.
Quelques jeunes gens, pour faire diversion aux arides travaux de la diplomatie, qui n'était pas toujours alors la gaie science, dit-on, avaient organisé entre eux une sorte de réunion artistique : on la nommait la troupe des troubadours. Parmi eux, on citait le prince Radzivill, les comtes Batthyany, Zichy, le prince Léopold de Saxe-Cobourg. C'était un gracieux souvenir de mœurs chevaleresques et poétiques au moyen âge. Puis venait encore le comité des fêtes, nommé par l'empereur, et
(i) Fils de la marquise de Bombelles, née Mackau, l'amie de Madame Elisabeth et du marquis, ambassadeur à Venise au moment de la Révolution, qui fit élever ?es enfants en Autriche et entra dans les ordres après la mort de sa femme. Il devint évêque d'Amiens. Les Bombelles sont restés Autrichiens. Le frère de celui dont il est questif)n ici fut le troisième mari de l'archiduchesse Marie-Louise.
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composé des premiers personnages de la cour. Il semblait vraiment que la société tout entière fût enveloppée par une vaste association dont le joyeux réseau s'étendait partout, et qui avait un but unique : le plaisir.
Le divertissement que la cour donnait ce soir-là était d'un genre entièrement neuf pour la plupart des spectateurs : c'étaient des tableaux et des romances mises en action. Nous nous rendîmes de bonne heure au palais impérial, le prince de Ligne et moi. Rien n'était commencé ; cependant les salons étaient remplis. Grâce aux soins du comte Arthur Potocki nous trouvâmes les places qu'il nous avait gardées entre la princesse Marie Esterhazy et le prince Léopold de Saxe- Cobourg. ie rencontrais pour la première fois ce jeune homme dans le monde : il était connu du prince de Ligne qui nous mit promptement en rapport. 11 me sembla alors aussi timide qu'il était beau. On ne peut nier que jamais la noblesse du sang et de la naissance ne se décela mieux que dans l'air distingué et le port plein d'aisance de ce représentant d'une illustre maison. Sans doute, alors, il était loin de prévoir la haute fortune où la destinée l'appellerait en l'unissant d'abord aune grande princesse (i) en le plaçant ensuite sur le trône de la Belgique régénérée, en lui donnant enfin pour épouse une princesse accomplie, issue du sang royal de France (2). Aujourd'hui en lui repose tout un avenir de bonheur pour deux familles, pour deux peuples peut-être (3)...
Après que nous eûmes échangé quelques mots de politesse, le prince Léopold nous quitta : il avait un rôle à remplir dans un des tableaux en action qu'on allait représenter, nous restâmes auprès de la princesse Esterhazy.
Que dire après tout ce qui a été dit sur cette illustre et princière maison Esterhazy? Qui ne connaît sa
(1) La princesse Charlotte, fille du prince de Galles, morte ua an après son mariage, en 181 7.
(2) La princesse Louise d'Orléans, morte en i85o.
(3) Le roi Léopold \"^ de Belgique est mort en i865.
LES ESÎERHAZY l3l
noblesse, dont l'origine se perd dans k ntiit des temps, et sa puissance qui égale celle des rois? Sa magnificence, son luxe, ses richesses, sont tels que l'esprit s'eh fait difficilement une idée, et qu'on est tenté d'en ranger le récit au nombre des contes les p\\ls fabuleux. Ses possessions territoriales compreilnertt dans leur circonscription plus de cent villages et bourgs, près de quarante villes et plus de trente châteaux ou forteresses (i). Les résidences de campagne, qtii sont comme les capitales de ces véritables Etats, renferment un nombre prodigieux d'appartements de Inaître complets, des galeries, des théâtres. Le costume de hussard hongrois tout brodé de perles, et qiii se transmet dans la famille de père en fils, est, dit-on, d'une valeur de quatre millions de florins, et en coûte douze mille de réparations, chaque fois qu'il est porté. Dans ces vastes domaines, les Esterhazy exercent le droit de vie et de mort : ils ont des troupes et des gardes à leur solde. Enfin, un décret impérial, qili remonte à l'année 1687, leur a accordé de battre monnaie et de conférer la noblesse. Combien de souverains seraient tentés de troquer leur couronrie contre le sort de semblables sujets.
La princesse Marie Esterhazy, née princesse de Lichtenstein, était encore, à cette époque, pleine d'Une grâce ravissante, quoiqu'elle eût passé le temps de la première jeunesse ; elle possédait surtout cette bonté touchante qui donne encore du charme aux femmes qui ont conservé le moins d'agrément. Son caractère d'une constante égalité, son attrayante bienveillance me faisaient rechercher les occasions qui me rapprochaient d'elle. J'avais vu autrefois son mari, le prince Nicolas(2), à Paris, chez M™* Récamier, cette amie démon enfance,
(i) Les quarante villes sont une exagération, mais à la vérité, le chef de la famille Esterhazy possédait vingt seigneuries, soixante bourgs à marché, quatre cent quatorze villages.
(2) Le prince Nicolas Esterhazy (i765-i833), encouragea les arts et les sciences, créa la galerie de tableaux du Garten-Palast de Vienne, et attacha Haydn à sa résidence d'Eisenstadt. En 1809, il refusa la couronne de Hongrie que lui offrait Napoléon.
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la plus belle des femmes, la plus digne d'fifdmiration et de respect. Amateur passionné et éclairé des beaux arts, et surtout de la musique, le prince était le Mécène des gens de lettres et des artistes : il les traitait en connaisseur et les récompensait en roi.
Je me plaisais beaucoup dans la société du prince Paul, leur fils, plus jeune que moi de quelques années. Nos goûts, nos habitudes étaient les mêmes. Je le rencontrais souvent chez notre amie commune. M"* de Fuchs. Depuis lors, appelé par son nom et par ses hautes connaissances aux plus importantes fonctions diplomatiques, le prince Paul (i) y a déployé une constante modération et une rectitude d'idées qui n'appartiennent qu'à un noble cœur et à un esprit supérieur. Il est un des hommes qui, dans les dernières négociations, ont le plus contribué à maintenir le repos de l'Europe.
La conversation s'était engagée avec la princesse Marie sur le genre de plaisir que la cour d'Autriche allait nous procurer. Elle nous dit qu'elle avait fait exécuter de semblables tableaux à Eisenstadt dans un temple construit à cet ctFet au milieu d'un lac, et que, pendant les représentations, Haydn, son maître de chapelle, improvisait sur un orgue quelques morceaux en rapport avec l'effet de l'optique, ce qui ajoutait merveilleusement à l'illusion.
Les souverains entrèrent peu à peu et s'assirent aux places qui leur étaient réservées : l'empereur Alexandre était, comme d'habitude, à côté de l'impératrice d'Autriche. Par une bizarre fatalité, tous deux avaient l'oreille un peu dure, l'impératrice d'un côté et Alexandre du côté opposé. L'étiquette voulait qu'ils fussent placés précisément de manière à ne pouvoir s'entendre : aussi, semblaient-ils toujours jouer aux propos interrompus. Alexandre, à cette époque, était remarquable par sa beauté et l'élégance de ses formes:
(i) Prince Paul-Antoine Esterhazy (1786- 1866), fut ambassadeur à Dresde et à Londres.
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son cœur n'était pas insensible aux flatteries qu'on lui adressait à cet égard : on eût été bien mauvais courtisan, si on lui eût laissé penser qu'on s'apercevait de cette infirmité.
Auprès de l'empereur d'Autriche était assise la charmante impératrice Elisabeth de Russie {j). Cet ange exilé du ciel réunissait en elle tout ce qui aurait pu assurer le bonheur de son époux et le sien. Douée d'une figure ravissante, ses yeux réfléchissaient la pureté de son àme. Elle avait les plus beaux cheveux cendrés qu'elle laissait habituellement flotter sur ses épaules. Sa taille était élégante, souple et flexible, et sa démarche, même sous le masque, la trahissait à l'instant. 11 était impossible de voir une femme à qui l'on eût pu appliquer plus justement levers de Virgile :
« Incessu patuit Dea »
A un caractère charmant, elle joignait un esprit vif et cultivé, l'amour des beaux-arts, une générosité sans bornes. Les grâces élégantes de sa personne, la noblesse de son maintien, sa bienveillance inépuisable, lui gagnaient tous les cœurs. Délaissée, dès les premiers instants de son union, par un époux qu'elle idolâtrait, elle avait contracté dans la solitude et le chagrin une sorte de mélancolie. Empreint dans tous ses traits, ce sentiment donnait aux accents de sa voix, à ses moindres mouvements, quelque chose d'enchanteur et d'irrésistible !
Une symphonie de cors et de harpes précéda le lever du rideau : on éteignit les bougies de la salle, pour donner plus d'éclat au foyer de lumières reporté sur le lieu de la scène.
Le premier tableau fut la représentation d'un sujet peint par un jeune artiste viennois, Louis XIV aux pieds de madame de La Vallière. Les acteurs de cette scène étaient le jeune comte Trautsmansdorff, fils du grand maréchal, et la charmante comtesse Zichy. Tous
(i) Elle ét^it la fille du margrave de Bade.
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deux étaient doués de tant d'attraits, il y avait une telle expression d'amour dans la figure du comte, tant de pudeur, d'effroi et d'innocence sur le déjicieux visage de la comtesse, que Tillusion fut complète.
Le deuxième tableau fur, d'après la belle composition de Guérîn : Hippolyte se défendant devant Thésée de l'accusation de Phèdre, La princesse Yablonowska représentait la fille de Minos, et le jeune comte Woyna, Hippolyte. Dans les yeux, dans Jes traits de l'une, on lisait l'ardente passion combattue par le reniords, tandis que l'autre, par son attitude calme et antique, par sa respectueuse douleur, semblait n'invoquer pour sa défense que la pureté de son cœur. Jamais la pensée de Racine, quoique dépouillée du charme de ses beaux vers, n'eut de plus éloquents interprètes.
Les sujets de ces tableaux, reproduits par les personnes les plus distinguées de la cour, les costumes si brillants et si exacts, le jour des lumières si parfaitement disposé, tout cet ensemble si artistement dirigé, excitait dans l'assemblée une vive admiration.
On prépara ensuite le théâtre pour les romances en action : un orchestre, où se trouvaient réunis les plus célèbres instrumentistes de l'Allemagne, exécutait de? symphonies d'Haydn et de Mozart.
La première romance fut : Paillant pour la Syrie, dont la charmante musique, devenue populaire en Europe, est de la reine Hortense. M^^** Goubault, jeune Belge, qui joignait à une figure agréable une voix pleine de charme et d'expression, chanta les paroles, pendant que la princesse de Hesse-Philipstadt et le jeune comte de Schœnfeldt figuraient les sujets. Au couplet du mariage, un choeur composé des plus jolies personnes de la cour vint se grouper autour des acteurs principaux: cette profusion de délicieuses figures, l'ensemble parfait des voix, la pantomime expressive des deux amants, toute l'exécution, en un mot, fut applaudie avec enthousiasme.
J'étais trop loin d'Alexandre pour entendre ce qu'il disait au prince Eugène, assis non loin de lui à côté du
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roi de Bavière son beau-père. Mais il était aisé de voir, par le sentiment de plaisir et cje gratitude peint sur la figure d'Eugène, que les éloges donnés par l'empereur à cette composition musicale , étaient accornpagnés d'expressions flatteuses et bienveillantes pour sa sœur.
La seconde romance fut celle de Coupigny : Lhi jeune troubadour qui chante et fait la guerre, exécutée par le comte de Schœnborn et la comtesse Marassi ; la troisième fut encore de la reine Hortense : Fais ce que doisy avienne que pourra. Elle fut aussi bien chantée qu'habilement jouée par la belle comtesse Zamoiska, fille du maréchal Czartoryski, et par le jeune prince Radziwill ; comme la première, on l'accueillit, on la loua avec transport. Toutes les voix nommaient l'auteur, et les applaudissements en devenaient plus vifs.
« Voilà, me dit le prince de Ligne, un sceptre qui ne se brisera pas dans les mains de M""* de Beauharnais : elle est encore reine par la grâce des grâces et du talent, quand elle a cessé de l'être par la grâce de Dieu. J'ai beaucoup de penchant, je l'avoue, pour les femmes qui aiment la musique, et surtout pour celles qui en font comme elle. La musique est une langue universelle : elle raconte harmonieusement à toutes les oreilles les sensations de la vie. Il n'}'^ a que des méchants qui aient pu dire du mal de l'ancienne reine de Hollande, et que des sots qui aient pu le croire. Quant à moi, je suis heureux d'applaudir et de rendre hommage aux grandeurs tombées, surtout quand elles ont honoré le rang où le sort les avait placées.
— T Oui, mon prince. J'ai eu souvent l'occasion de voir la reine Hortense au commencement de sa grandeur. Dans les progrès si rapides de la fortune, elle ne changea pas, et les pompes impériales la trouvèrent toujours modeste et naturelle. Elle semble être née avec le génie des arts et le germe des talents ; elle chante et joue sur plusieurs instruments la musique charmante qu'elle compose. Elle dessine avec une rare perfection ; mais ce qu'on ne saurait assez louer, c'est cette ingénieuse bienveillance que sa mère semblait lui avoir transmise.
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Toutes deux, élevées au rang suprême n'avaient perdu aucune des qualités qui font chérir dans une condition obscure.
— J'aime à vous entendre parler ainsi : il est admirable, selon moi, d'admirer. Je déteste les gens qui cherchent toujours une raison d'intérêt à une belle action. Rappelez-vous-le bien, il n'y a que les âmes basses qui aiment à dénigrer les talents, et que les sots qui applaudissent les envieux. »
On avait baiss.é la toile pour disposer le dernier tableau, qui allait terminer le spectacle d'une manière, éclatante, et qui devait représenter l'Olympe avec toutes les divinités mythologiques. Rien n'avait été négligé pour que l'exécution répondît à la grandeur du sujet. Cependant on avait eu un moment la crainte qu'elle ne fût arrêtée dans sa marche, ce qui donna lieu, pendant deux jours, à une négociation bien autrement délicate et difficile que celles qui se traitaient habituellement entre les sommités diplomatiques; et il n'avait fallu rien moins qu'une haute intervention pour trancher cette question où la docte réunion eût peut-être échoué. Voici quel était l'objet de cette grave préoccupation :
Tous les rôles de l'Olympe étaient distribués : au prince Léopold de Saxe-Cobourg, dont la beauté était remarquable, était échu celui de Jupiter, et au comte Zichy celui de Mars.
Mais il manquait un Apollon : dans la troupe des troubadours, le jeune comte de Wurbna était le seul qui pût remplir dignement cet emploi. Le rôle lui avait donc été offert, il l'avait accepte. Mais le comte, qui réunissait, à tous égards, les qualités requises pour la partie brillante qu'on lui destinait, avait malheureusement quelque chose au delà du programme : sa lèvre supérieure était ornée d'une charmante paire de moustaches, et il y tenait comme on tient à tout ce qui ne messied point. Or, soit qu'il fût dans l'Olympe, ou sur son char lumineux, soit qu'il devînt simple berger, on n'avait jamais vu le dieu du jour avec cet ornement de capitaine de hussards.