‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 50 sur 156 · LES MOUSTACHES D*APOLLON · texte numérisé non relu

LES MOUSTACHES D*APOLLON

Le régisseur chargé de diriger l'exécutioa du tableau s'appelait Orner, ce qui prêtait merveilleusement à tous les genres de bons mots. Omer est donc député auprès du jeune comte pour entamer les négociations et l'engager à se défaire du malencontreux ornement. Malgré son poétique nom (orthographe à part), Omer est à peine écouté. Raisons, cajoleries, prières, tout est successivement mais vainement employé auprès du beau jeune homme. On lui démontre qu'il sera impossible de représenter le tableau annoncé. Rien n'y fait. Inexorable comme Achille retiré sous sa tente, on eût dit qu'il avait fait serment de ne se séparer de ses moustaches qu'avec la vie.

Le bruit de cette étrange obstination se répand avec la rapidité d'une mauvaise nouvelle; on s'agite, on s'inquiète, on s'interroge, on oublie tous les autres plaisirs; on eût oublié le Congrès lui-même, si quelqu'un eût alors songé qu'il se tenait un Congrès. Ces moustaches sont devenues l'objet des convereations et de la préoccupation générale.

Enfin, dans cette grave occasion, on a recours au grand moyen : on en parle à l'impératrice. Entrant franchement dans le complot, cette charmante princesse, le soir même, câlina si bien le jeune récalcitrant que, vaincu ou plutôt séduit, il s'absente un moment et revient avec une lèvre blanche et polie comme celle d'une jeune fille. Ainsi étaient tombés, sur un seul mot de Louis XIV, les bois qui gênaient la vue au château de Petit-Bourg; vraiment, les souverains, et surtout les souveraines, ont, pour abattre et pour élever, des paroles puissantes et magiques.

Le sacrifice était accompli, et l'on savait que, grâce à l'heureuse conclusion de cette négociation, Omer avait pu mener à bonne fin son œuvre olympique. Enfin le rideau est levé : la divine assemblée apparaît aux regards impatients. La reine des dieux est représentée par la fille de l'amiral sir Sidney Smith, Vénus par M"'' de Wilhem, dame d'honneur de la princesse de la Tour-et-Taxis,et Minerve par la belle comtesse Rosalie

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Rzewuska. Les yeux enchantés d'abord par la beauté unique du tableau, se fixent bientôt sur Apollon seul, qui se montre dans toute sa gloire, bien payé de son obéissance par de doux et d'augustes sourires.

Pendant la représentation de ce tableau, un Jeune Français, le baron Thierry, attaché à la légation de Portugal, exécutait un solo de harpe. Ce jeune homme, élevé en Angleterre, où il avait suivi ses parents lors de rémigration, avait cultivé cet instrument et était arrivé a un degré d'habileté très rare alors. Bien fait, d'une figure intéressante, M. Thierry passait à Vienne pour un des étrangers les plus à la mode. Son solo, exécuté avec toute la perfection que comporte la harpe, produisit le plus grand effet : de belles et royales mains donnèrent le signal des applaudissements. L'Olympe même s'en émut. Enfin la toile se baissa au milieu des applaudissements unanimes ; les souverains se levèrent; on passa dans une salle voisine disposée avec magnificence pour le bal.

Vous venez, me xlit le prince de Ligne, d'admirer la belle comtesse Rzewuska, sous les attributs de Minerve : vous ne connaissez sans doute pas son histoire. Elle est la fille de la princesse Rosalie Lubomirska, qui fut guillotinée sous la Terreur (i).

Cependant les danses commençaient. Je revins offrir mon bras à la princesse Esterhazy, et j'eus l'honneur d'être son cavalier pendant une partie de la soirée. Elle parlait des beaux-arts avec une facilité toute naturelle, animait sa conversation par des citations toujours justes

(i) L'auteur prête ici, au prince de Ligne, un re'cit par trop fantaisiste que nous pe pouvons laisser passer: L'enfant, recueillie et élevée par une blanchisseuse après la mort de sa mère (12 messidor an II), retrouvée par hasard par son oncle, le comte Chodkiewicz, qui la cherchait en vain depuis longtemps, enfin ramenée en Pologne. La vérité n'est plus discutable. Rosalie Lubomirska fut remise, Je 2 fructidor an II (19 août 1794), entre les mains d'une parepte, Isabel Lezenska, qui l'emmena avec elle. Elle épousa plus tard, son cousin, le comte Rzewuski. — V. Wallon, H. du Tribunal révolutionnaire, d'après les Archives nationales et M. Casimir Stryienski : Deux Victimes de la Terreur : La Princesse Lubomirska, Girard et Villerelle,

PORTRAITS, DE FEMMES I Scj

et exemptes de pédanterie ; et, dans ses remarques sur la société, elle alliait la finesse à l'indulgence. On pouvait lire sur sa belle physionomie tout ce qui annonce l'épouse irréprochable, la mère la plus tendre, Taniie la plus sincère et la plus dévouée. Au^si, Tagrément de son entretien me parut-il mille fois préférable aux bruyants plaisirs de cette soirée.

Toutes les personnes qui avaient figuré dans les tableaux et dans les romances avaient conservé leurs costumes : le nombre en était considérable. Elles exécutèrent des quadrilles qui donnèrent à cette fête un nouvel attrait, celui de la variété. On a dit que la grâce, cette portion divine de la beauté, avait été répartie également, mais sous des formes différentes, entre les peuples de tous les climats. Jamais cette vérité ne fut mieux sentie que dans ces fêtes du Congrès, où les femmes les plus remarquables des diverses parties de l'Europe brillaient d*une grâce égale quoique distincte.

Nous nous égarions, le prince de Ligne et moi, dans cette suite de salons étincelants, passant en revue ces délicieuses figures qui offraient successivement à nos yeux tous les genres de beauté : la princesse Marie de Metternich, la comtesse Batthyany, au regard mélancolique, à la taille mince et flexible ; les deux charmantes sœurs Eléonore et Pauline de Schwartzemberg, brillantes de jeunesse et de fraîcheur : la princesse Yablonowska, les comtesses Sophie de Woyna et Louise de Durkeim, toutes deux un peu rêveuses ; la comtesse Julie Zichy à la grâce enchanteresse; les comtesses de Marassi, d'Urgate, de Schœnborn, la princesse Hélène Souwaroft dont j'ai déjà tracé le portrait, la comtesse de Paar ; partout enfin nous ne voyions que de ravissants visages, que de rapides sourires, que des physionomies où brillaient l'insouciance et le bonheur, et qui charmaient l'esprit en fascinant les regards.

L'empereur Alexandre avait ouvert Je bal avec l'iinpératrice d'Autriche par une polonaise, espèce de marche

dansante, préambule obligé des bals de cour. Dans un salon voisin, quelques membres du corps diplomatique jouaient gravement au whist, récréation qui semblait aussi être une partie indispensable des transactions européennes. Mais la polonaise vint bientôt les distraire du silence qu'exige ce jeu savant. L'orchestre a donné le signal : trop à l'étroit dans la salle principale, la longue file marchante des danseurs s'élance sous la conduite du czar au travers du palais, enlace de ses anneaux les sérieux quadrilles des joueurs, et après avoir parcouru un immense détour, revient dans un ordre parfait reprendre, au point; du départ, le cours de ses gracieuses évolutions.

V^ers la fin de la soirée, des groupes se formèrent ça et là : quelques jeunes gens arrangeaient des parties de plaisir pour le lendemain, pendant que les représentants de l'Europe agitaient gravement les brûlantes questions du moment.

Ici, M. de Talleyrand, enfoncé dans un fauteuil, s'entretient avec le prince Léopold de Naples, M. de Labrador, le chevalier de los Rios, et le cardinal Gonzalvi : le marquis de Marialva, le jeune comte de Lucchesini, Charles de Rechberg forment un cercle autour d'eux. On parle du roi Murât. Avec son flegme habituel, M. de Talle}Tand laisse tomber quelques-uns de ces mots graves et prophétiques qu'on peut considérer comme les avant-coureurs de la chute de ce souverain improvisé (i).

M. de La Tour du Pin, ambassadeur de France, est le centre d'un groupe où l'on distingue son collègue M. Alexis de Noailles, MM. de Wintzingerode, Pozzo di Borgo, le marquis de Saint-Marsan, le comte de Rossi, etc.

Lord Castlereagh, debout, appuyé, contre une che-

(1) Le prince de Talleyrand, au Congrès, soutint avec persévérance les droits du roi de Naples contre les partisans de Murât. Le monarque reconnaissant lui offrit, en 18 17, le duché de Dino. M. de Talleyrand le fit reporter sur son neveu, le comte Edmond de Pcrigord, qui depuis en porta le titre. {Note de VAnteur)

SOUPER DE SOUVERAINS Î4t

minée, écoute froidement le roi de.... La foule s'est éloignée avec une respectueuse déférence. Cependant Sa Majesté parle avec chaleur : son attitude est presque celle d'un solliciteur, ou plutôt d'un plaideur qui veut convaincre son juge. On entend les mots de Pologne, d'indemnité, de traité de Kalitsch. Milord laisse tomber quelques rares paroles en réponse à son auguste interlocuteur. A les voir, on se rappelle que, si la coalition a vaincu, c'est l'Angleterre qui a payé les soldats.

Lors Stuart va d'une salle à une autre : il ne veut que se montrer. Aussi ne Tappelle-t-on que le paon doré.

A minuit, on servit un souper splendide. Les souverains s'assirent à la table qui leur était destinée. Chacun prit place ensuite aux autres tables sans cérémonie ni étiquette. La gaieté de ce repas, échappant ainsi à la contrainte, permettait plus facilement à l'esprit de s'étendre, au cœur de se retrouver. Tous ces banquets se ressemblaient. C'était toujours le même luxe, la même magnificence; aussi, quoiqu'on fût encore aux premiers jours du Congrès, on n'osait déjà plus parler du chiffre des dépenses de la cour.

En compensation, on s'étendait sur le nombre infini d'étrangers que, grâce aux affaires ou aux plaisirs. Vienne comptait dans ses murs. Or, on sait le moyen dont se servait Colbert pour remplir les coffres épuisés de son maître. Qu'étaient cependant les carrousels de Louis XIV en comparaison de cette succession magique de fêtes?

Enfin, le moment du repos arriva. On alla demander au sommeil des forces nouvelles pour les plaisirs du lendemain, qui devait invariablement ajouter un anneau à cette chaîne de délices.

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