‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 51 sur 156 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le prince Eugène de Beauharnais. — Souvenirs du prince de Ligne.

— Les thé.îtrcs de l'Ermitage et de Trianon. — Le baron Ompteda.

— Quelques portraits. — Le carrousel impérial. — Les vingt-quatre paladins. — Les « belles d'amour ». — Souvenirs des tournois du moyen-âge. — Les prouesses des chevaliers. — Fête et souper au palais impérial. — La table des souverains.

Quelques jours après, je me rendis un matin chez le prince Eugène de Beauharnais. Notre connaissance datait de ma jeunesse et, dans toutes les occasions qui m'avaient rapproché de lui, à Paris, à Milati, à Vienne, j'avais toujours trouvé en lui, comme tous ses autres amis, un cœur dévoué et un appui bienveillant. Ces liens de sympathie, qui se forment si vite au premier âge, nous avaient réunis malgré la distance des rangs. Il n'avait pas tenu à lui que sa puissance en Italie ne m'ouvrît brillamment la carrière administrative. Ces témoignages de son affection avaietit jeté dans mon cœur de profondes racines de reconnaissance.

Il était souff'rant : je pus m'apercevoir bientôt que l'état de son àme influait gravement sur sa santé. Aussi, combien de douleurs s'étaient accumulées autour de lui ! Depuis quelques mois, les désastres de la France, la chute de Napoléon, la perte d'une brillante position, et, par-dessus tout, la mort d'une mère adorée (i)!

Sa position à Vienne avait quelque chose de contraint et de faux : c'était pour lui une source continuelle de gêne. Sa réception avait été l'objet de discussions diplomatiques : il ne l'avait due qu*à l'insistance du roi de Bavière, son beau-père, et à l'affection de l'empereur Alexandre. Mais on ne pouvait oublier qu'il était le fils adoptifde Napoléon, et l'on savait que son noble carac-

(i) On se rappelle que l'impératrice Joséphine était morte à la Malmaison le 29 mai 1814.

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tère ne se démentirait jamais, qu'il userait de toute son influence en faveur de l'homme qui avait été son bienfaiteur. Placé entre les puissances victorieuses, qui célébraient les revers de la France, et les représentants du gouvernement des Bourbons, il semblait isolé au milieu de cette foule et dans ce tourbillon de plaisirs.

Son accueil fui bienveillant et amical. Heureux de trouver quelqu'un avec qui il pût parler de ses anciens souvenirs, il revint sur son passé, si brillant et si glorieux; son expression, son attitude avaient une sorte de charme mélancolique. Nous parcourions les diverses phases de sa carrière militaire. Tout à coup, sa parole s'anima : entraîné par une vive émotion, il me transporta en Egypte, et se mit à décrire la perte de son Eremier ami enlevé à ses côtés par un boulet à la ataille des Pyramides. Aux derniers mots de ce triste récita je m'aperçus que de groses larmes mal déguisées roulaient dans ses yeux. Pour effacer cette lugubre pensée, je lui parlai de notre première connaissance faite à Clichy à un déjeuner que donnait M""® Récamier, pendant le court espace de la paix d'Amiens, déjeuner où se trouvaient toutes les célébrités de la France et de l'Angleterre. Puis, nous en vînmes naturellement à parler de toutes ces joies de Vienne, et de celles qui se préparaient encore. Mais je vis bientôt que toutes ces solennités, si enivrantes pour la plupart des acteurs ou des spectateurs, lui rappelaient incessamment une cause douloureuse à son cœur. Aussi, ne fus-je pas fâché quand on annonça la visite de l'empereur Alexandre, qui venait sans façon, et selon sa coutume, le chercher pour une promenade au Prater. Je pri^ congé de lui : il me fit promettre de le voir souvent. On croira sans peine que je dus me faire un plaisir de ce devoir.

En le quittant, j'allai faire au prince de Ligne ma visite quotidienne. J'aimais à lui rendre compte de ma journée de la veille. Quoique, à cette heureuse époque, mes occupations consistassent principalement dans une

vie extérieure, dans la fréquentation de mes jeunes amis et les plaisirs de la société, il me semblait bien doux de venir auprès de lui recueillir quelques-unes de ses saillies fines et spirituelles, ou étudier dans son intimité un chapitre de ce panorama vivant.

Il y avait foule chez lui : sa petite maison pouvait k peine la contenir. L'aimable hôte était, comme toujours, pour ses visiteurs un dispensateur d'esprit. Sa verve intarissable, la gaieté de ses souvenirs rappelaient à ses auditeurs qu'alors que le corps chancelait, son imagination soutenait la voûte. Personne mieux que lui ne pouvait donner une idée de cet esprit léger, gracieux, presque insaisissable qui fut l'ancien esprit français. En entendant parler le prince de Ligne, il me semblait toujours que je rétrogradais de tout un siècle.

On répétait quelques-uns de ces bruits dont les oisifs du Graben alimentaient la curiosité publique. Après avoir distribué les Etats et les couronnes, les faiseurs de nouvelles avaient imaginé de faire '^des mariages : ainsi le roi de Prusse 'devait épouser, tantôt la grande duchesse d'Oldembourg, tantôt une archiduchesse d'Autriche.

« Ces messieurs, disait le comte de Witt, abusent étrangement de notre crédulité. Ne veulent-ils pas aujourd'hui, au moyen d'un divorce, marier Sa Majesté Prussienne avec l'impératrice Marie-Louise?

— Mirabeau, répliqua le prince de Ligne, prétendait qu'il n'est si grossière sottise qu'on ne puisse faire adopter à un homme d'esprit en la lui faisant répéter tous les jours pendant un mois par son valet de chambre. Mais, en vérité, les nouvellistes de Vienne nous supposent une foi trop robuste. Je ne sais pas comment Robinson, à son île d'Elbe, prendrait cette facétie. »

On s'entretint ensuite des représentations théâtrales que donnait l'impératrice d'Autriche dans les salons du palais.

« Nul théâtre ne peut le disputer au vôtre, dit le

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prince en se tournant vers moi. J'ai vu vos pièces représentées partout. En Prusse, devant Frédéric, on ne jouait que les chefs-d'œuvre de la scène française ; en Russie, sur le théâtre de TErmitage, j'ai vu donner Le Philosophe marié et Annette et Lubin devant l'impératrice Catherine, bien faite pour apprécier la grâce et la finesse, non moins que la grandeur et l'éclat. Quel public choisi que celui de cette cour si brillante, lorsqu'on y donnait le Crispin duègne^ de Ségur, si admirablement joué par Cobentzel, et ma pièce de V Amant ridicule, dont l'auteur était peut-être plus ridicule que l'amant! Et, dans la salle, quelle foule d'originaux dont chacun m'avait servi de canevas, et qui, comme partout, applaudissaient sans se reconnaître ! Il fallait aussi voir ce théâtre de Ferney, où Voltaire lui-même déclamait devant nous les scènes les plus comiques de Molière, et s'y pâmait de rire, ce qui nuisait fort à l'effet qu'il voulait produire. Et Trianon!... Trianon... où cette reine angélique jouait si royalement mal, devant une foule de courtisans enivrés de ses charmes ! »

Et alors, avec son esprit, si éminemment dix-huitième siècle, il se mit à nous rappeler quelques-unes des causeries parfumées de Versailles.

« Quels admirables souvenirs ! mon prince, lui dit le comte de Witt.

— Mon Dieu ! j'ai vu, je me souviens, je raconte. »

Après une journée consacrée à l'amitié, et une soirée passée à admirer l'expressive pantomime de Bigottini dans le ballet de Nina, je me rendis chez la comtesse de Fuchs. Le salon était rempli comme d'habitude ; je trouvai heureusement une place près du baron Ompteda. Avec un sérieux d'augure, Ompteda avait un esprit des plus originaux. Personne mieux que lui ne savait, en quelques mots, esquisser un portrait. Sa langue était aussi redoutée que ses esquisses. Bon ami au demeurant, ses épigrammes étaient plutôt un travers de sa tête qu'un tort de son cœur.

Pendant que la foule bourdonnait en tous sens autour de nous, Ompteda se mit à passer en revue les personnes

de notre connaissance qui étaient dans le salon ou qui entraient successivement.

« Depuis votre départ, me disait-il, Vienne a subi un siège et une occupation ennemie : vous ne devez pourtant y trouver que peu de changements. Les ridicules sont restés les mêmes, image de Timmobilité du goijvernement autrichien. Seulement, on les voit mieux, grâce aux progrès des lumières du siècle.

Les salons sont tels que vous les avez laissés; celui-ci particulièrement n'a pas cessé d'être le rendez-vous des amis de notre charmante reine. Jamais nom ne fût mieux mérité, et jamais ses sujets ne se sont révoltés contre son joug. J'ai vu peu de femmes réunir autant de vrais amis ; mais, ce qui est plus rare, elle possède le talent.de les lier si intimement, qu'ils ne sont jamais étrangers les uns aux autres, malgré l'absence et les événements qui les séparent. Aimez-moi, aimez-vous, voilà la base de son gouvernement ; notre union en fait la force et notre bonheur la durée. En vérité, je ne crois pas qu'il y ait au monde de despotisme plus facile que le sien, ni de code plus doux à suivre. Vous trouverez, comme toujours, dans son empire, la politesse sans fausseté, la franchise sans rudesse, la complaisance sans flatterie, et des égards sans contrainte.

D'abord, sur le premier plan, le cher major Fuchs, heureux et paisible possesseur du trésor que nous envions tous; enthousiaste comme jadis de l'organisation de la milice viennoise, à laquelle il doit son grade, et d'où dépendent, assure-t-il, l'éclat et le salut de la monarchie autrichienne.

La comtesse Laure , sa femme , toujours égale , toujours vraie, toujours bonne. Sa figure enfantine semble être le miroir de son excellent cœur. Si l'on n'admire pas en elle les traits d'une beauté parfaitement régulière, du moins sa physionomie est animée de je ne sais quelle expression douce et ravissante que l'art de plaire ne peut imiter. Elle a cet esprit conciliant et sans fadeur qui est peut-être le secret d'attacher.

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