LE GRAND CARROUSEL I
lieu le lendemain. Le jeune comte Woyna, qui remplissait le rôle d'un des vingt-quatre chevaliers, en détailla tous les apprêts ; on Técoutait avidement. Là étaient l'intérêt, la curiosité du moment. Toute affaire, toutplaisir s'éclipsaient devant cette fête mémorable qui devait résumer les magnificences du Congrès.
Le jour du carrousel impérial, jour si impatiemment attendu, était arrivé enfin. Tant de semaines avaient été employées aux préparatifs, qu'on ne doutait pas que la cour n'y déployât toutes les merveilles du luxe et toutes les ressources de la richesse.
Cette fête devait être comme une évocation des brillants et poétiques souvenirs du temps passé. Les dernières traces de la chevalerie se sont effacées avant les derniers vestiges de la féodalité. Notre âge, tout positif en guerre comme en amour, ne comporte plus les ingénieuses et charmantes théories du moyen âge. L'enthousiasme du cœur, l'élévation des pensées, la délicate abnégation de la passion ont disparu de nos mœurs et fait place à un égoïsme sérieux et poli. On n'est plus le chevalier d'une belle ; on ne va plus, la lance au poing, soutenir contre tous, la supériorité de ses charmes ; on ne risque plus sa vie pour une écharpe brodée par elle. L'amour aujourd'hui fuit tout éclat ; ce n'est plus qu'un accessoire dans la vie, et son premier soin est de s'envelopper comme d'un voile mystérieux.
Les mœurs chevaleresques méritent cependant nos regrets. L'amour, compris ainsi et professé avec cette franchise, était non seulement la vie du cœur, mais encore le foyer de grandes pensées et de passions généreuses. Il était beau de se parer de son courage désintéressé, de son mépris pour la vie, quand on se proposait, pour unique récompense, un mot ou un sourire de la femme aimée.
Les dames surtout doivent regretter ces changements survenus dans nos habitudes sociales. Depuis que le niveau de la civilisation générale a passé sur les senti-
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nicnts, elles ont perdu cet empire idéal où elles régnaient en souveraines ; elles sont descendues du trône pour se confondre dans la foule. On conçoit sans peine quels attraits devaient avoir pour elle les apprêts d'une fête, dont l'objet était de rappeler et de faire revivre, pour ainsi dire, les formes et l'esprit des temps chevaleresques.
Le prince de Ligne voulut bien disposer en ma faveur de l'un des billets que le grand maréchal Trautsmansdorf lui avait envoyés. A sept heures, nous nous rendîmes ensemble au palais du Burg.
« Ne pensez pas, me dit le prince pendant le trajet, que nous allons avoir un combat à outrance : ce ne sera ni un pas d'armes, du genre de ceux où l'on soutenait l'honneur de sa maîtresse, encore moins un appel au jugement de Dieu, où le vaincu ne pouvait se racheter de la mort que par sa réclusion dans un couvent. Ces rixes sérieuses ont fait place à de plus doux et de plus gracieux exercices. Nos modernes redresseurs de torts soutiennent de leur lance, dans un tournoi, l'incomparable beauté de leur dame, aussi paisiblement que jadis on plaidait une thèse h la cour d'amour. Nous n'avons donc pas à redouter l'accident fatal qui termina les jours du roi Henri II et mit fin aux tournois du moyen âge. »
Plusieurs officiers, sous les ordres du grand maître des cérémonies, le comte de Wurmbrandt, attendaient aux portes les personnes invitées pour les conduire aux places qui leur étaient réservées. Telle était la curiosité générale que de faux billets d'admission avaient été, disait-on, fabriqués et vendus à très hauts prix. Aussi la police viennoise avait-elle dû recourir aux plus minutieuses recherches.
Le manège impérial, construit par Charles V, et appelé depuis lors la salle du Carrousel, avait été disposé pour cette solennité. Ce bâtiment, dont le vaste vaisseau est presque égal à l'étendue d'une église ordinaire, a la forme d'un parallélogramme prolongé. Tout autour règne une galerie circulaire qui communique
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avec les appartements du palais. Dçs bancs disposés en gradins pouvaient recevoir mille à douze cents spectateurs. Cette galerie était coupée par vingt-quatre colonnes corinthiennes, où se voyaient appendus les écussons des chevaliers, ornés de leurs armes ci de leurs devises.
A chaque extrémité de cette vaste arène on avait élevé deux tribunes occupant toute la longueur du bâtiment et drapées des plus riches étoffes : Tune destinée aux monarques, aux impératrices, aux reines, aux princes souverains ; l'autre, précisément en face, était réservée aux dames des vingt-quatre paladins qui allaient prouver qu'elles étaient belles entre les belles. Au-dessus de ces tribunes on avait disposé les orchestres : tout ce que Vienne possédait de musiciens distingués s'y trouvait réuni.
Une des galeries latérales était destinée aux ambassadeurs, aux ministres, aux plénipotentiaires del'Europe, aux célébrités militaires et aux illustres familles étrangères. La noblesse autrichienne, hongroise et polonaise était rangée dans l'autre galerie.
Sous la tribune impériale s'élève un jeu de bague : les chevaliers doivent en enlever les anneaux avec leurs lances et sans s'arrêter, pendant que leurs chevaux seront lancés avec rapidité. Autour de la salle, de distance en distance, des têtes de Turcs et de Mores, couvertes de leurs turbans, sont placées sur des piliers et servent également de but aux combattants. Sans doute ainsi autrefois, on entretenait la haine des guerriers allemands contre leurs envahisseurs et implacables ennemis, les Turcs. Afin de prévenir les accidents, le sol du manège est couvert d'un sable fin, à la hauteur d'un demi-pied. Enfin/ à la porte de la salle, une barrière marque l'entrée de la lice. Derrière cette porte se tiennent les hérauts d'armes avec leurs trompettes, et revêtus de leurs magnifiques costumes. Une multitude de lustres, garnis de bougies, répandaient dans cette vaste enceinte un foyer de lumières qui pouvaient le disputer au jour.
Nous étions placés entre lefeld-maréchal Walmoden et le prince Philippe de Hesse-Hombourg. Près de nous on remarquait le prince Nicolas Esterhazy, revêtu de son uniforme de hussard hongrois, dont la riche broderie pouvait déjà à elle seule servir d'objet à la curiosité. Le premier rang de notre galerie était occupé par les plus jolies et les plus éminentes dames de la société viennoise : les princesses Marie Esterhazy, de Walstein, Jean de Lichtenstein, de Stahremberg, de Colloredo, de Metternich, de Schwartzemberg, les comtesses Batthyani, de Durkeim,etc. La galerie en face était garnie de dames étrangères. Sur le rang de derrière, les altesses, les excellences diplomatiques de tous les pays, de toutes les importances, formaient une ligne d'or et de diamants, tant leurs habits de cour ou d'uniforme étaient chargés d'ordres et de broderies. Pour en couper un peu l'uniformité, le costume rouge du cardinal Conzalvi ; plus loin, le turban du pachadeWidin, le cafetan de Maurogeny et le colback du prince Manug, bey de Mirza, semblaient jeter quelque variété au milieu de cette incomparable magnificence.
« Remarquez, me dit le prince de Ligne, lady Castlereagh, près de la tribune des souverains : en façon de diadème, elle porte sur son front l'ordre delà Jarretière en diamants de son noble mari. C'est une petite facétie vaniteuse à laquelle n'avait pas songé le galant Edouard quand il ramassa le ruban bleu qui rattachait le bas de chausse de la belle Alix de Salisbury. L'orgueil, quand il veut se singulariser, nous joue parfois de bien méchants tours. »
A huit heures précises, une fanfare de trompettes, sonnée par les hérauts d'arme*, annonça l'arrivée des vingt-quatre dames : conduites par leurs vaillants champions, elles vinrent s'asseoir au premier rang de leur tribune.
Toutes, par leur grâce et leur beauté, méritaient le nom de belles d'amour qui leur avait été donné : c'étaient les princesses Paul Esterhazy, Marie de Metternich, les comtesses de Périgord, Rzewuska, de
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Marassî, Sophie Zichy, etc. On ne peut se figurer un spectacle plus gracieux et plus éblouissant. Ces dames s'étaient divisées en quatre quadrilles qui se distinguaient par la couleur de leurs costumes : le vert d'émeraude, le rouge cramoisi, le bleu, le noir. Toutes les robes étaient de velours, garnies des plus riches dentelles, et étincelantes de pierreries.
L'ensemble de ces toilettes était copié avec une minutieuse exactitude sur celles du seizième et du dixseptième siècles. Le quadrille qui avait choisi la couleur verte portait le costume national hongrois. Il consistait en une longue tunique ouverte, avec un dessous de satin blanc, agrafée depuis le corsage jusqu'au genou par des épingles en diamants. Placées à des intervalles réguliers, ces épingles laissaient entrevoir le satin dont la blancheur et le brillant formaient un délicieux contraste avec le vert foncé du velours. Des agrafes nouaient également d^autres ouvertures depuis le bas de la taille jusqu'à l'épaule. Le corsage, plat par devant, était couvert des joyaux les plus riches. Une première manche de velours, large et flottante, ouverte sur l'épaule, tombait en suivant la forme du bras ; dessous, était une seconde manche flottante en satin blanc, brodée comme le corsage, mais en or et en pierreries de couleur. Sur la tête, était placée une petite toque aussi de velours, entièrement couverte de pierreries. Enfin, un long voile transparent, broché d'or, attaché à la coiffure de ces dames et tombant jusqu'aux pieds, les enveloppait entièrement.
Les autres quadrilles avaient adopté les costumes polonais, autrichien et français du temps de Louis XIIL La coupe et la forme des habits étaient variées, mais tous étalaient le même luxe, la même magnificence. En les voyant, on aurait pu penser que toutes les richesses de la monarchie autrichienne avaient été mises en réquisition. Tous ces joyaux étaient évalués à près de trente millions de francs. Ceux de la seule princesse Esterhazy, née de la Tour-et-Taxis, figuraient dans cette somme pour six millions environ.
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Dès que les ùelles d'amour eurent pris leur place, dessinant sur une même ligne une réunion de figures angéliques, tous les yeux se portèrent sur elles. Immobiles, enveloppées de leurs longs voiles transparents, elles semblaient attendre avec calme le moment de leur triomphe. Une nouvelle fanfare annonce l'arrivée des souverains. A leur entrée, tout le monde se lève : les vingt-quatre belles d'amour rejettent, leurs voiles en arrière et apparaissent dans tout leur éclat. Des applaudissement unanimes viennent se mêler aux acclamations qu'a excitées la présence des monarques.
L'empereur d'Autriche se place au centre de la tribune avec les impératrices à ses côtés ; les autres souverains et princes régnants selon l'ordre de leur préséance. Les sièges, recouverts de velours, étaient étincelants d'or et de broderies. L'empereur Alexandre, retenu par une indisposition, n'assistait pas à cette représentation ; il en fut donné une autre en son honneur quelques jours après, et l'on y reproduisit les détails de la première avec une précision mathématique.
Tous les illustres hôtes de la cour autrichienne, revêtus de leurs plus brillantes parures, ou de leurs uniformes, décorés de tous leurs ordres, forment le coup d'œil le plus imposant. Au premier rang de la tribune impériale, à droite et à gauche des impératrices, on distingue la reine de Bavière, l'archiduchesse Béatrice d'Esté, la grande-duchesse d'Oldembourg et sa sœur Marie de Weimar ; sur le second rang, les rois de Prusse, de Danemark, de Wurtemberg, de Bavière, les princes de Prusse, de Wurtemberg, de Bavière, le prince Eugène de Beauharnais, enfin les archiducs Charles, Albert, Ferdinand, Maximilien d'Esté, Jean et Régnier.
On avait pensé que l'impératrice Marie-Louise et son fils le jeune Napoléon assisteraient à cette fête; mais ils ne vinrent ni à celle-ci, ni à la seconde. Marie-Louise, en effet, se trouvait placée dans une si fausse position, qu'elle avait jugé que le seul moyen
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de conserver de la dignité dans le malheur était de vivre dans l'obscurité. Aussi, sortait-elle fort peu du palais de Schœnbrunn. Cependant, le prince de Ligne nie dit qu'accompagnée de l'empereur son père et de ses jeunes sœurs, elle avait assisté plusieurs fois aux répétitions.
Les souverains et les spectateurs sont assis ; la salle aussitôt retentit d'une bruyante musique militaire.; les vingt-quatre paladins paraissent à la barrière. C'était la fleur de la noblesse de l'Empire. La plupart, lors des dernières guerres, avaient dans une autre arène gagné vaillamment leurs éperons. Si tous brillaient par leur gloire personnelle ou par l'illustration de leurs familles, ils n'étaient pas moins distingués par leurs avantages extérieurs. Il y avait eu, disait-on, de véritables rivalités pour obtenir l'honneur d'un rôle dans ces scènes imitées des anciens temps. Enfin, le choix, qui semblait être un brevet d'élégance et de grâce, s'était arrêté sur les plus jeunes et les plus beaux. Parmi eux on remarquait les princes Vincent Esterhazy, Antoine Radzivill, Léopold de Saxe-Cobourg, les comtes Félix Voyna, Petersen, le vicomte de Wargemont, le prince Charles de Lichtenstein, Louis de Schenye, Louis de Schœnfeldt et le jeune Trauttmansdorff, fils du grand écuyer.
Les costumes de ces chevaliers avaient été copiés exactement sur ceux qu'on portait sous le règne de François I", époque qui avait vu la chevalerie jeter un dernier éclat et s'éteindre. Ainsi que les belles d^ amour, ils se divisaient en quatre quadrilles : chacun se distinguait par la couleur qu'avait adoptée le quadrille féminin correspondant. Le costume se composait d'un pourpoint en velours, serrant la taille, avec, des manches bouflantes et des revers doublés de satin : les devants étaient ornés de boutons et de lacières en or, le haut-de-chausse collant, les demi-bottes jaunes avec des éperons dorés, les gantelets de même couleur et brodés d'or, le large chapeau retroussé par devant avec le panache blanc tombant de côté et retenu par une
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agrafe de diamants. Les épées étaient soutenues par des baudriers incrustés de pierreries. Chaque belle avait donné à son chevalier une large bande d'étoffe richement brodée en soie et en or: cette écharpe venait se nouer sur le côté opposé à Tépée.
Les paladins ainsi vêtus montaient des chevaux hongrois de la dernière beauté, remarquables par leur agilité et leur obéissance au commandement. Sous leurs riches caparaçons, on pouvait à peine distinguer leur couleur noire comme l'ébène. Chaque chevalier tenait une longue lance appuyée sur le genou. Vingt-quatre pages, déployant leur bannière, les précédaient : ils étaient suivis par trente-six écuyers vêtus à l'espagnole, portant leurs boucliers ornés d'emblèmes et de devises.
Les pages et les écuyers se forment en ligne de chaque côté de Tcnceinte. Les vingt-quatre paladins, deux à deux, se dirigent d'abord vers la tribune des souverains, et abaissent leurs lances en signe de salut d'obéissance devant les reines et les impératrices : celles-ci répondent gracieusement avec la main. Retournant sur leurs pas, les chevaliers viennent devant l'autre tribune offrir à leurs dames un même hommage de soumission et de respect. Les dames se lèvent pour rendre aussi le salut. C'est alors qu'on peut bien juger de la beauté de leurs traits, de l'élégance de leur taille, de la richesse de leur costume. Après avoir fait deux fois le tour du cirque, tous les paladins se retirent attendant un nouveau signal.
Bientôt les hérauts sonnent une joyeuse fanfare, à laquelle répondent tous les musiciens des orchestres. La lice est ouverte : alors commencent les différents jeux où doivent se développer la force et l'adresse des combattants. Six chevaliers reparaissent suivis de leurs pages et de leurs écuyers. On exécute la passe de la lance : les chevaux sont mis au galop ; chaque cavalier emporté avec rapidité vient enlever, à la pointe de sa lance, les bagues placées devant la tribune impériale.
Trois fois chaque quadrille recommence la course