BAGUE ET JAVELOT I
jusqu'au moment où, presque tous les anneaux ayant disparu, Ton put juger de la dextérité des jouteurs.
Quand ce premier exercice est terminé, les lances, ornées des bagues conquises, sont remises aux écuyers : la seconde course commence. Chaque combattant, armé d'un court jav^elot, le dirige avec une adresse rare vers les têtes des Sarrasins, et toujours au galop, avec une seconde javeline recourbée relève de terre le dard qu'il vient de lancer. Puis bientôt, tirant leurs épées, penchés sur le cou de leurs coursiers, ils se précipitent vers leurs adversaires immobiles, les visent, les frappent en tâchant de les abattre d'un seul coup.
Enfin, armés d'un cimeterre klame recourbée, on les voit, emportés de toute la vitesse de leurs chevaux, couper en deux une pomme suspendue à un fil et la recouper d'un revers : ce dernier exercice demandait autant de coup d'œil que d'adresse : le fils du prince TrauttmansdorfF y excella.
Toutes ces évolutions qui se succédaient par quadrille, s'exécutaient aux accords des symphonies militaires appropriées h ces jeux guerriers. Pendant leur durée, le vif intérêt des belles ^'^wowr récompensait les paladins de leurs etforts ou de leur dextérité. N'imitant pas les coutumes bruyantes de leurs aïeules qui, dans les tournois ou les combats, excitaient par des cris leurs champions à bien défendre leur renommée, les belles d'amour se bornaient à des regards expressifs, à des sourires gracieux; mais cette muette manifestation d'un sentiment tendre, ne semblait pas moins dire à leurs gentils chevaliers : « Vous joutez pour deux beaux yeux. »
Ensuite les scènes varièrent : on simula une véritable rencontre. Les cavaliers rompirent par quatre : les chevaux furent mis au galop. Deux troupes se formèrent, et se serrant de près, s'efforcèrent de se démonter comme dans les luttes de l'ancienne chevalerie. Des règlements avaient posé les limites de l'attaque et de la défense : dès qu'un combattant apportait trop de vivacité dans la lutte, à l'instant les hérauts d'armes
intervenaient, la faisaient suspendre, et de nouveaux chevaliers prenaient la place. Les orchestres exécutaient alors des airs dont le rhythme vif et pressé respirait Tardeur des combats.
Dans ce moment, un accident, qui faillit devenir très grave, jeta pour quelques instants un peu de trouble dans la royale assemblée : le prince de Lichtenstein venait d*être renversé de son cheval, et gisait sans connaissance dans Tarène. Les mesures avaient été si bien prises, qu*en un instant il fut relevé et transporté hors du manège. Peut-être même, au milieu de la mêlée, ne se serait-on pas aperçu de cette chute, sans quelques cris d'épouvante partis de la tribune des dames.
Quand cette dernière manœuvre fut achevée, la cavalcade entière vint et se sépara en deux troupes ; chacune était composée de douze chevaliers et de leurs écuyers. Alors on les vit tour à tour se mêler, se dégager, se mettre en ligne sur douze, sur six ou quatre de front, et exécuter dittérentes évolutions aussi élégantes que rapides. Enfin, pour dernière preuve de Tagilité et de rintelligence de leurs coursiers, ils terminèrent par une sorte de danse dont la musique réglait les mouvements. De bruyantes acclamations éclataient de toutes parts : la dextérité des cavaliers, la souplesse de leurs montures étaient l'objet de l'enthousiasme général.
Cependant tout est fini : les paladins viennent saluer les souverains et leurs dames, font une fois au pas le tour de l'enceinte, et la quittent dans le même ordre qu'ils étaient entrés.
Le prince de Ligne paraissait vivement impressionné de ce magnifique spectacle.
« Ce qui me transporte, disait-il, dans ces souvenirs des temps chevaleresques, c'est l'image de la valeur et de l'adresse inspirées par l'amour. Oh ! que nos aïeux comprenaient bien cette passion ! Ils la plaçaient partout, dans leurs jeux, dans leurs combats. Alors elle était grande et noble ; elle était sœur de la gloire. L'amour, chez nous, n'est plus qu'une affaire de plaisir. Au lieu de le placer comme jadis au milieu des hasards
TOURNOIS DE SAiNT-PÉTERSfeOURG I Sg
de la guerre, ou dans les nobles périls d'un tournoi, nos romanciers et nos poètes Tont relégué dans les chaumières. L'amour dans une chaumière, on Ta dit, c'est toujours et bientôt une chaumière sans amour.
« Ce goût des tournois, poursuivit-il^ a régné de tout temps. Je n'ai pas été témoin des carrousels donnés par la grande Catherine à Pétersbourg, lors des premières années de son règne ; mais j'en ai souvent entendu raconter les détails. Ce qu'ils eurent de remarquable, c'est que les dames y combattirent ainsi que les chevaliers. Le célèbre maréchal Munnich (i) était premier juge du camp. Le favori Grégoire Orloff et son frère Alexis marchaient à la tête des quadrilles. Le premier prix d^ l'adresse et de la grâce fut remporté par la belle comtesse Bouturlin, fille du grand chancelier WoronzofF. En le lui remettant, le vieux maréchal voulut qu'elle distribuât les autres couronnes aux dames et aux chevaliers. En vérité, il semblait que Catherine dût épuiser tous les genres de gloire et de plaisir. »
Les souverains se levèrent pour se retirer : les chevaliers reparurent dans la tribune occupée par leurs dames, et passèrent avec elles dans les grandes salles du palais disposées pour le bal et le souper. Les appartements étaient remplis de fleurs et décorés avec un goût exquis : une illumination aussi brillante que le jour y faisait paraître les femmes dans tout leur éclat. Les paladins et leurs dames était l'objet de l'admiration. Les souverains avaient repris l'incognito : quelques-uns même, à l'aide du domino, se confondaient dans la foule.
Dans la salle principale était une première table servie en vaisselle d'or, et placée sur une estrade élevée de quelques pieds : elle était consacrée aux hôtes royaux du Congrès. A gauche, une autre table, où se déployait
(i) Burchard-Christophe, comte de Munnich, 1 683- 1767, ingénieur et ofiBcier général sous Pierre I<"^, maréchal sous la czarine Anne, disgracié sous Ivan VI, fut de nouveau en faveur sous le règne de Catherine II.
i(h) souvenirs du congrès de vienne
la même magnificence, était destinée aux princes, aux archiducs, aux chefs de maisons régnantes, aux ministres des grandes puissances. A droite, s'élevait une troisième table, de quarante-huit couverts, pour les acteurs du tournoi. Autour de la salle et dans les pièces adjacentes on en avait dressé d'autres plus petites, auxquelles les invités prirent place sans distinction de rang. Le parfum des corbeilles odorantes, le luxe des parures, où le feu des diamants se mariait à l'éclat nuancé des fleurs, le Jour des lumières, scintillant dans des milliers de cristaux et mêlant leurs rayons à cet arc-en-ciel éblouissant, les corbeilles d'or circulant chargées de fruits, présentaient l'ensemble le plus magnifique. La magie d'un tel tableau transportait le spectateur dans un de ces rêves que l'imagination seule peut créer. Pendant le repas, des ménestrels vinrent, s'accompagnant sur la harpe, chanter des lais à la beauté et des sirventes à la valeur.
A la table des souverains, l'impératrice d'Autriche avait à ses côtés les rois de Prusse et de Danemark. L'empereur François avait pour voisines l'impératrice Elisabeth et la grande duchesse d'Oldembourg. Un peu plus loin, est la charmante Marie, duchesse de Weimar, à côté du prince Guillaume de Prusse. L'immense roi de Wurtemberg est soucieux, comme d'habitude. Devant lui, on a pratiqué une vaste échancrure pour faciliter le placement de son abdomen. En vérité, ce prince semble vouloir prouver jusqu'à quel point de dilatation la peau humaine peut s'étendre. Le roi Frédéric de Danemark pourrait fournir un exemple opposé ; mais son esprit, son enjouement, sa finesse, toutes ces excellentes qualités qui eussent fait d'un simple particulier un homme remarquable, ont fait d'un roi un être adoré : l'excellent Maximilien de Bavière porte sur son visage ouvert l'expression du contentement et de la bonté.
A la table des paladins. M"* Edmond de Périgord est assise près du jeune comte de Trauttmansdorfl, son écuyer. Non moins remarquable par son éclatante
LE PRINCE DE HARDENBERG l6l
beauté que par le goût de son costume, elle captive l'attention par le charme de sa conversation aussi vive que spirituelle. Les autres dames, gloires du tournoi, font assaut de grâce et d'esprit. ^^ |
Après le festin, on se rendit dans le saloh du bal où | plus de trois mille personnes avaient été invitées. Tout ce que Vienne comptait alors dans ses murs de plus illustre par le rang, la naissance ou les fonctions, s'y trouvait réuni. Quelle mémoire pourrait se rappeler tant de noms célèbres à tous les titres? Quelle plume serait capable de caractériser dignement tous les hommes d'État auxquels l'Europe a confié le soin de ses destinées?
Ici, le comte de Lœvenhielm, M. de Bernstorff, le prince de Hardemberg (i), s'entretiennent froidement de la réclamation soumise au Congrès par le roi détrôné Gustave-Adolphe, réclamation que soutient l'amiral Sidney Smith avec plus de persévérance que de succès.
Là, M. de Humboldt, le duc de Dalberg, le baron de Wessemberg agitent la question de la Saxe et de la Pologne.
Le commandeur Alvaro RufFo et M. de Palmella s'entretiennent du sort que les amphitryons européens réservent à l'Italie.
Plus loin, M. de Metternioh et M. de Nessclrode conversent vivement avec lord Castlereagh. A la gravité sérieuse de leurs physionomies, on juge sans peine que l'entretien roule sur un tout autre sujet que l'ordre de . la Jarretière de milord transformé par milady en un burlesque diadème.
(i) Hardenberg (prince de) 1750-1822, homme d'Etat et diplomate prussien. Il fut plusieurs fois ministre; en 1804, il céda un instant la place au comte de Haugwitz, puis revint au pouvoir et releva le courage du roi Frcde'ric-Guillaume. Disgracié sur la demande de Napo^ léon après Tilsitt, il reprit le pouvoir en 1810 pour ne plus le quitter; il se montra toujours acharné contre la France et, au Congrès de Vienne, en demandait le partage. Il fit partie aussi des Congrès d'Aix-la-Chapelle, de Laybach et de Vérone.
Il laissa des papiers importants dont on a déjà publié une partie en i838 (i3 volumes) sous le titre Mçmoires tirés des papiers d'un homme d'Etats
Tandis qu'on s'occupe du sort de Naples, de la SuèdCi de la Pologne^ la valse et la danse viennent mêler leur ivresse aux froides préoccupations de la politique. Les quadrilles avaient été réglés d'avance. Au centre de la salle principale^ figure celui des vingtquatre belles d'amour et de leurs paladins. La fête ne se termina qu'avec la nuit.