‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 55 sur 156 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Souvenir du carrousel de Stockholm en 1800. — Le comte de Fersen. — Le roi Gustave IV. — Le défi du chevalier inconnu. — Relation du jeu du pont à Pise.

Pendant les journées qui suivirent le carrousel impérial, la ville de Vienne tout entière sembla comme absorbée par les récits de ce brillant spectacle. On en recherchait avidement les détails ; on citait le nom des paladins des belles d'amour; on s'entretenait de l'accident arrivé au prince de Lichtenstein, dont la vie avait été pendant quelque temps en danger. C'était l'inévitable sujet de toutes les conversations.

A une soirée chez la princesse Jean Lichtenstein, on louait, on critiquait tour à tour les chevaliers et leurs dames, les faits d'armes, les coursiers, les évolutions ; on finit par convenir que jamais rien ne s'était vu en Europe qui approchât de cette magnificence, et qu'aucune fête n'avait jamais vu un tel cercle de spectateurs.

« Il était bien naturel, dit le prince Philippe de Hesse-Hombourg, que l'Allemagne, où les tournois, dit-on, ont pris naissance, cherchât à en rappeler le souvenir dans une occasion aussi solennelle.

— Je ne pense pas, reprit la princesse, que, depuis le siècle de Louis XIV, on ait rien tenté de semblable. En voyant nos paladins et leurs belles, le grand Colbert se fût peut-être avoué vain.cu.

— Les premières années de ce siècle, dis-je, ont été marquées par plusieurs de ces jeux guerriers. L'un est un tournoi dont j'ai été témoin à Stockholm, et que donnait le roi Gustave-Adolphe IV. Ce prince, dans les commencements de son règne, cherchait à conserver en Suède cette valeur brillante, ces manières élégantes et courtoises dont Gustave III et sa cour avaient été de si parfaits modèles. Il était passionnément épris de ces

luttes guerrières qui avaient ordinairement lieu à la résidence d'été de Drotnîngholm.

« Certainement, le carrousel de Vienne a été un spectacle admirable. Mais celui auquel j'assistai en 1800 pouvait le lui disputer, non pas par la magnificence, ni par le rang des spectateurs, mais parla fidélité et l'exactitude des traditions. Il présenta un incident qui eût rappelé les rencontres chevaleresques, et parfois sanglantes, du quatorzième et du quinzième siècle. »

On m'engagea à en donner quelques détails ; voici ce que ma mémoire me rappela :

« Ce tournoi était donné pour célébrer le jour de naissance de la reine ; depuis plusieurs mois il avait été annoncé aux diverses cours du Nord. Le jeune roi devait y figurer au nombre des chevaliers, et la reine, une des plus belles femmes de son temps, devait couronner le vainqueur, et lui remettre, en présence de toute la cour, le prix de l'adresse qui était une écharpe entièrement brodée de sa main. Rien n'avait été épargné pour donner à cette fête tout l'éclat qui environna jadis celles de Louis XIV, dont les récits avaient étonné l'Europe.

Le comte de Fersen , que ses avantages extérieurs et son heureuse étoile avaient mis en si haute faveur à la cour de France (i), vint nous chercher, mon père et moi, pour nous conduire à Drotningholm. Avant de s'y rendre, il alla prendre le comte de Parr, nommé comme lui juge du tournoi, et qui, en sa qualité de

(i) Le comte Jean-Axel de Fersen, propriétaire en France du re'giment royal Suédois, se distingua par son dévouement à la famille royale : il lui servait de guide dans le fatal voyage de Varennes. — Echappé aux orages de nos temps désastreux, il périt victime de la fermentation qui eut lieu à Stockholm en 1800. Le peuple, irrité contre lui, l'assaillit à coups de pierres pendant le convoi funèbre du prince Charles d'Augustembourg, et le lit expirer au milieu des traitements les plus barbares. {Note de l'Auteur.) — On se rappelle que la Correspondance politique et intime de Fersen a été publiée par le colonel Klinkowstrom, sous le titre : le Comte de Fersen et la Cour de France, 2 vol., Firmin Didot. Voir aussi VAmi de la Reine, par Paul Gaulot, Ollendorf. Sur la mort du grand-maréchal, Wr^X Introduction au comte de Fersen,

LE MEURTRE DE GUSTAVE III l65

gentilhomme de la chambre, assistait à la répétition d'un ballet nouveau qu'on devait le soir même représenter à rOpéra. Nous arrivâmes à la porte de ce temple magnifique élevé aux arts par les soins de Gustave III. On nous introduisit dans le salon attenant à la loge royale ; une collation y était préparée. C'était là que Gustave- Adolphe IV soupait quand il venait au théâtre. C'était aussi dans ce salon, meublé avec la plus délicieuse richesse, que son père, dépouillant la majesté royale, n'était plus que l'égal de ses amis. Par un contraste vraiment funèbre, au milieu de ces objets riches et élégants, de ce luxe d'or, de soie, d'albâtre, on apercevait avec surprise un canapé de velours cramoisi, parsemé de taches. Mais l'étonnemcnt faisait bientôt place à un sentiment d'horreur. C'était sur ce meuble que, dans la nuit du i6 mars 1792, avait été déposé Gustave-Adolphe III (i), assassiné par Ankastroem. Le sang qui coulait abondamment de sa blessure s'était répandu sur l'étoffe. Quoiqu'il eût été bien simple de le faire disparaître pour effacer la trace d'un crime commis dans un lieu consacré au plaisir, le roi, sans qu'on pût en deviner le motif, avait voulu que ce canapé, taché du sang de son père, restât là comme enseignement ou comme souvenir.

Le comte de Parr ne tarda pas à nous rejoindre. Peu d'instants après, nous partîmes pour le château de la reine, situé à quatre lieues de Stockholm, De nombreux équipages s'y rendaient de toutes parts et variaient agréablement le paysage si pittoresque de la campagne suédoise.

Une foule immense assiégeait depuis le matin les avenues du château ; parmi cette multitude de gens à pied, à cheval, en voiture, régnait un ordre admirable.

(i) Gustave lll, ami de la France monarchique, s'était déclaré Tennemi de la Révolution. Il se préparait â envoyer des troupes aux frontières françaises lorsqu'il fut assassiné dans un bal masqué à Stockholm, le 16 mars 1792, à la suite d'une conspiration de palais. Voir Geffroy, Gustave III et la Cour de France ^ tome II, et les Mémoires du duc Cesdars, lequel était, au moment de la mort du roi Gustave, ambassadeur des princes à Stockholm.

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Deux uhlans de la garde et un écuyer du roi attendaient le comte de Fersen, que sa qualité de juge du camp appelait à présider aux détails de la fête.

A quelque distance du château, dans un joli vallon dominé par des collines boisées, s'élevait un cirque orné de galeries destinées à contenir environ quatre mille spectateurs. Le sol était couvert du sable le plus fin; de hautes et fortes palissades l'entouraient. Toutes les dames, parées des plus riches toilettes, brillaient de cette beauté particulière aux femmes du Nord. Les hommes étaient en uniforme ou en habit de cour. On était en habit de cour lorsqu'on portait un manteau de taffetas noir doublé de satin couleur de feu. Les grands du royaume avaient tous revêtus le costume de leur charge. Des tribunes tendues de satin, ornées de trois couronnes suédoises, étaient réservées aux ambassadeurs. L'enceinte était drapée avec des étendards suédois. A l'une des extrémités du cirque, le pavillon de la reine et des dames de sa suite se faisait remarquer par un mélange de fleurs, d'armes et de drapeaux enlacés avec l'élégance la plus coquette. Dupré, architecte français, et l'un des plus célèbres décorateurs de l'Europe, avait présidé à tous ces préparatifs.

Pe distance en distance, des colonnes servaient de but pour courir la bague ; d'autres supportaient des têtes de Sarrasins qu'on devait enlever avec l'épée. Les bannières des chevaliers appelés à disputer le prix furent d'abord promenées autour de l^enceinte, puis déployées aux différentes barrières du cirque où elles furent fixées.

En nous quittant, le comte de Fersen nous recommanda à son ami M. de Rozen. Ce jeune homme, qui avait figuré dans les quadrilles du roi au dernier carrousel, nous mitpromptementau fait de tous les détails de cette fête. Les diverses devises des bannières et des écussons étaient aussi ingénieuses que chevaleresques; entre autres on remarquait celles-ci :

CARROUSEL A STOCKHOLM ï 67

Une épée sur un champ d'azur :

Je pars, je brille, je frappe.

Un lion au milieu d'un champ semé d'étoiles :

La valeur soumet les astres»

Un feu sur un autel :

Ce qui est pur est éternel.

Une hermine gravissant un lieu escarpé :

Tâche sans tache.

Enfin, une ^utre, jaune et rouge, à carreau^^, étajt celle de Tonin, le fou 4u feu roi ; on ^e s'q^ fût p^js douté cependant à son motto :

Tout par raison, Raison par touty Par tout raison.

Tonin ne joutait que de bons mots^ de malice et de bonnes vérités dites en riant; sur ces trois points il était sûr de vaincre, car il les variait comme sa devise.

Au milieu de ces bannières éclatantes de couleurs et de broderies, on en distinguait une noire que nul écuyer ne gardait ; nous demandâmes au comte de Rozen à quel chevalier appartenait ce lugubre drapeau.

— Comment ! nous répondit-il, n'avez-vous pas lu dans les gazettes qu'un paladin, qui désirait rester inconnu, défiait au combat singulier le champion assez hardi pour lui disputer le prix de ce tournoi? Le prix, vous le savez, est une écharpe brodée par la reine.

Au temps prescrit pour l'appel des chevaliers, on trouva son gant jeté au milieu du cirque, et sa bannière noire plantée où vous la voyez ; son bouclier y était attaché, avec ces mots sur un fond bleu de ciel parsemé d'étoiles :

Fra tanti una.

(Une seule parmi toutes.)

Ce qui ajoute à l'étrangeté de ce défi, c'est le choix qu'il a fait de la hache d'armes, qui, depuis longtemps.

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n'est plus en usage. Les bruits les plus étranges ont couru depuis la bravade de cet Amadis mystérieux. Parmi toutes les versions, la plus accréditée est celle-ci :

« Un jeune lord, d'une des plus illustres familles d'Angleterre, vit la reine à Bade, à la cour de son père, lorsqu'elle n'était encore que la princesse Dorothée- Wilhelmine ; il en devint passionnément amoureux. Vu son rang et son immense fortune, il n'était pas impossible que l'offre de sa main fût agréée. Mais les deux soeurs de notre reine étant devenues, l'une impératrice de Russie, et l'autre épouse de Maximilien de Bavière, la politique et les convenances la portèrent au trône de Suède. Le jeune lord, ne pouvant vaincre un sentiment auquel nul espoir n'était plus permis, fit la folie de s'introduire plusieurs fois à notre cour, et toujours en empruntant de nouveaux déguisements. Reconnu par les femmes de la reine, échappant à grand'peine au châtiment que méritait son audace, on le disait parti pour l'Amérique. Instruit, sans doute, avec toute l'Europe, des apprêts de ce tournoi, il a voulu tenter d'y vaincre ou mourir sous les yeux de sa bien-aimée. On ajoute même que, connaissant l'esprit chevaleresque de Gustave-Adolphe, il s'est flatté d'avoir un royal champion à combattre, avec la chance de posséder veuve celle qu'il a tant aimée fille.

Le comte de Torstenson, fils du feld-maréchal, s'est offert pour répondre à ce défi. Depuis quelque temps, il s'est exercé et il a acquis une adresse prodigieuse au combat de la hache d'armes. »

En ce moment, les fanfares harmonieuses de cent instruments proclamèrent l'arrivée de la reine : tous les yeux se portèrent sur elle.

Sa beauté parfaite, la majesté de sa personne auraient fait deviner une souveraine sous les plus modestes habits. Entourée de ses dames, elle prit place sous le pavillon qui lui était réservé. Aussitôt, le roi, à la tête de sa noblesse, entra dans le cirque et le parcourut en

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