‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 56 sur 156 · PRÉDICTION DE SORCIÈRE · texte numérisé non relu

PRÉDICTION DE SORCIÈRE

saluant de la lance toutes les dames , qui s'étaient levées à son approche.

Gustave III, alors âgé de vingt et un à vingt-deux ans, avait une belle taille, une tournure martiale, l'air nobleetchevaleresque.il s'étudiait à copier Charles XII, et, pour mieux lui ressembler, il portait d'ordinaire un habit bleu, boutonné jusqu'au menton, et les cheveux relevés sur leurs racines. Mais, avec l'épée de Bender, il lui manquait le bras qui la rendait victorieuse et le génie qui la dirigeait.

Lorsqu'il passa devant la reine, dans son brillant costume de chevalier, la niine haute et fière, brandissant noblement sa lance d'une main ferme, son cheval se cabra. Gustave essaya de modérer son ardeur : mais, ayant trop vivement approché ses éperons des flancs vigoureux du coursier, l'animal s'élança en avant et faillit le désarçonner. C'était le même cheval qu'il montait à Upsal lors de son couronnement, et qui avait manqué de le tuer, ce qui avait fourni aux gens superstitieux le sujet de mille conjectures pour l'avenir du règne. La cause de cet accident était pourtant bien simple.

L'écuyer qui avait été chargé de dresser ce cheval pour la cérémonie, s'arrêtait chaque jour devant la boutique d'un cordonnier, dont la femme jeune Finlandaise, prenait plaisir à donner du pain et du sel à ce bel animal. Celui-ci contracta si bien l'habitude de stationner à cette porte hospitalière, qu'alors que Gustave, la couronne en tête et le sceptre à la main, se rendait à la cathédrale, le coursier obéissant à une sorte de sympathie instinctive ne voulut jamais passer la boutique sans avoir reçu sa ration accoutumée. Le roi, prenant ce temps d'arrêt pour un caprice, lui fit sentir vivement l'éperon : le cheval se cabra, la couronne et le sceptre tombèrent, et, sans l'adresse d'un page qui marchait à côté du prince et qui le retint par sa botte, Gustave aurait suivi les insignes royaux. A la nouvelle de cet accident, la sorcière Arvidson s'écria, dit-on, tout

en larmes : « La race de Wasa va cesser de régner sur la Suède (i). »

Au moindre événement de ce règne qui sortait de la ligne ordinaire, on ne manquait pas de rappeler la prédiction de la sorcière : aussi les spectateurs du tournoi s'empressaient-ils d'ajouter ce pronostic à tous ceux qu'on avait déjà recueillis.

Cependant la barrière s'ouvrit devant les chevaliers brillant de toute la magnificence de leurs costumes. Divisés par quadrilles, ils firent le tour de la lice, et passant devant la reine, ils la saluèrent de la lance. Tous portaient les couleurs • et les dons de leurs dames : une écharpe, un voile, un nœud, une boucle. Ils firent ensuite exécuter à leurs chevaux les évolutions les plus hardies et les plus gracieuses. Enfin, quand cette procession guerrière fut terminée, au son des fanfares de la musique des régiments des gardes, aux acclamations de la foule, ils se retirèrent pour attendre le signal de la joute.

Un héraut d'armes, placé au milieu du cirque, pro-: clama l'ouverture du tournoi, et ajouta d'une voix haute :

« Au nom du roi, et suivant les lois du royaume, il est défendu à tout sujet, à tout étranger de proposer ou d'accepter le défi d'un combat singulier, sous quelque dénomination que ce soit. Il serait insensé de croire qu'une enceinte destinée à des jeux d'adresse pût être ensanglantée sous les yeux de la reine. »

(r) La prédiction se réalisa. Gustave IV, fils de Gustave lll, régna d'abord sous la tutelle de son oncle, le duc de Sudermanie. Sous son règne, la Suède fut dépouillée de la Finlande par la Russie et était menacée par le Danemark. Le mécontentement de ses sujets amena une conjuration qui réussit : Gustave fut incarcéré, puis exilé à perpétuité, 1809; le duc de Sudermanie fut proclamé roi sous le nom de Charles XIII. Celui-ci, n'ayant pas d'enfants, adopta d'abord le prince Christian Auguste de Holstein Augustenbourg. Après la mort subite'' du jeune prince, Charles Xlll eut l'idée singulière d'aller chercher pour héritier le maréchal français Bernadotte. Sous le nom de Charles-Jean, Bernadotte régna de 18 18 à 1844; ^^ ^^^ actuel. Oscar II, est son petit-fils. — Il n'y a plus de Wasa mâles; la reine Caroline de Saxe est la petite-fille de Gustave IV.

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