‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 57 sur 156 · LE TOURNOI · texte numérisé non relu

LE TOURNOI

Cette proclamation fut suivie d'un mouvement d'approbation générale. La bannière noire du [champion inconnu fut arrachée et jetée ignominieusement par dessus la barrière. Alors, Gustave s'avança vers le comte de Torstenson, qui se tenait à l'entrée de la lice, couvert d'une armure éclatante, revêtu d'une cuirasse magnifique damasquinée en or, et d'un haubert à double maille, et qui maniait avec force une lourde hache dont il baissa la pointe devant son roi.

« Comte de Torstenson, lui dit-il en lui tendant la main, je vous sais gré de votre courage : je vous en remercie; mais je le réserve pour une plus noble occasion. »

La lice fut ouverte, le roi dit à haute voix : « Qiie chacun fasse son devoir ; j> le comte de Fersen, juge du camp, répondit : « Laisse^ aller, » Les différents jeux du tournoi commencèrent alors, et se continuèrent pendant quatre heures. Comme au carrousel viennois, les chevaliers firent assaut de galanterie, de grâce et d'adresse. Le temps était magnifique : la beauté du jour semblait ajouter à l'enthousiasme universel. De toutes parts ce n'étaient qu'écharpes au vent, qu'applaudissements joyeux, murmures louangeurs tombés de lèvres aussi vermeilles que la rose, que bouquets de fleurs agités par des mains tremblantes d'émotion.

La lutte fut longue : les chevaliers rivalisèrent d'adresse. Enfin, le comte Piper l'emporta : le juge du tournoi et les officiers d'armes proclamèrent son nom et le conduisirent aux pieds de la reine, qui, en louant son adresse, lui ceignit l'écharpe, prix du combat, et lui donna à baiser la belle main qui l'avait brodée. Les trompettes firent entendre une fanfare de victoire, et bientôt le jeune triomphateur courba son front sous les bravos et les bouquets.

Sa bannière fut placée sur un char traîné par deux rennes entièrement blancs, et richement caparaçonnés. Le comte de Fersen les avait fait venir de ses terres en Laponie pour les offrir au roi. Toute la cour syivait

le char à travers le parc, pour se rendre au château dans la salle du banquet. Plusieurs tables y étaient dressées : le roi présidait celle de sa famille et des chevaliers ; le chancelier et les grands officiers de la couronne firent les honneurs des autres. On servit, dans le jardin, des rafraîchissements au peuple; et quand la nuit fut venue, la gaieté qui régnait sur la pelouse immense et dans les bosquets étincelants de lumières, donnait à cette réunion tout l'aspect d'une fête de famille.

Après le banquet, on se rendit à la belle salle de rOpéra où fut exécuté le drame lyrique de Gustave Wasa, dont la musique était de Piccini et les paroles du feu roi. Enfin, une illumination générale dans les jardins du palais, une promenade aux flambeaux et un immense feu d'artifice couronnèrent cette journée, qui fut sans doute, du petit nombre des journées heureuses que le sort réservait encore à Gustave-Adolphe. »

On avait écouté avec bienveillance ces détails d'une fête qui ne semblait plus appartenir à notre temps. Les auditeurs, les dames surtout, avaient espéré un moment que le défi du chevalier à la bannière noire aurait été relevé, et que je leur présenterais la description d'un combat à outrance. L'issue pacifique du tournoi semblait causer un peu de désappointement. Je me hasardai de dire qu'en fait de lutte, ni le tournoi de Stockholm, ni le carrousel de Vienne ne pouvaient se comparer au jeu du pont qui se donnait à Pise, et qui, par son acharnement et ses dangers, présentait le plus parfait tableau des anciennes guerres au moyen âge en Italie. Aucun des assistants n'en avait été témoin. On me pria encore d'en donner une idée : voici à peu près la description que j'en fis.

Le dernier de ces jeux, auquel par bonne fortune j'assistai, eut lieu pendant la courte existence du royaume d'Etrurie (i). Depuis longtemps, les accidents

(i) En vertu du traité de Lunéville en 1801, le Grand Duché de Toscane avait été enlevé à Tarchiduc Ferdinand III et donné, sous le nom de royaume d'Etrurie, à la branche espagnole de Parme dont les Etats

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