‹ Souvenirs du Congres de Vienne, 1814-1815Chapitre 59 sur 156 · LES BORDS DE L*ARNO I · texte numérisé non relu

LES BORDS DE L*ARNO I

de la société italienne s'étaient fait incrire sous le nom de leurs vassaux ; et certains, grâce à la visière de leurs casques, de rester inconnus, ils comptaient prendre leur place dans la lutte, tant était générale cette fièvre du pugilat. Les exercices continuels avaient tellement façonné les athlètes à l'usage de leur massue, qu'ils s'en servaient comme de l'épée à deux mains au moyen-âge. Le professeur de Padoue parlait de défier quatre hommes armés de sabres et d'épées, et de les vaincre avec cette seule massue. L'enthousiasme avait gagné toutes les têtes. Certainement, dans un siècle éclairé, il est extraordinaire qu'on ait autorisé un pareil amusement avec ses conséquences funestes et inévitables : le péril était, sans doute, un attrait de plus à la curiosité. Près de cent mille curieux étaient accourus à Pise, nombre prodigieux pour une ville dont la population n'excédait pas douze mille âmes.

La semaine qui précéda le jour du combat fut employée à des exercices guerriers, et la veille de ce jour à des pratiques pieuses. Tous les champions firent scrupuleusement la veillée d'armes, se confessèrent et communièrent. L'évêque bénit publiquement les drapeaux, richement brodés par les dames de la première noblesse du pays. Enfin, tout ce qui peut enflammer le courage fut employé pour engager les champions à soutenir dignement l'honneur du patron ou de la patronne dont ils défendaient la bannière. Les parieurs, qui étaient en grand nombre et risquaient des sommes considérables, n'épargnaient ni les encouragements ni les promesses. Pendant cette semaine, chaque combattant fut nourri comme un podestat : mais on leur avait sévèrement interdit l'usage des liqueurs fortes : à l'exemple de Richelieu au siège de Mahon, les chefs avaient mis à Tordre du jour, que le champion qui se serait enivre n'aurait pas l'honneur de combattre.

Dès six heures du matin, toutes les fenêtres des maisons sur les bords de l'Arno, louées à des prix énormes, étaient occupées par des femmes habillées avec recherche. Des échafaudages en amphithéâtre, contruits sur

les deux rives, étaient destinés aux jspectateurs. Les quais étaient couverts d'habitants de la campagne, venus comme en pèlerinage à cette solennité. Leurs costumes pittoresques et divers, dont un soleil brillant réfléchissait les couleurs vives, présentaient un coup d'œil unique. Une large tribune, richement drapée, était disposée pour la reine, la cour, le corps diplomatique et les étrangers de distinction, qui, de toutes les cours d'Italie, s'étaient rendus à Pise.

Des barques de toutes dimensions, pavoisées et surmontées de tentes élégantes, couvraient en entier les eaux de l'Arno : des tables chargées de mets y étaient dressées, des orchestres y faisaient entendre de joyeuses symphonies. Cette flottille formait à elle seule une fête ravissante. Des deux côtés du pont, d'autres barques étaient placées pour faire la police et maintenir à distance les bateaux et les spectateurs. Elles étaient aussi destinées à porter secours aux combattants qui seraient renversés par dessus les parapets et tomberaient dans le fleuve. On pouvait craindre des accidents de cette nature, d'après un tableau peint il y a plus de deux cents ans, et qui était exposé à l'hôtel de ville : on y voyait deux de ces chevaliers enlacés, qui se précipitaient dans l'Arno, luttant encore dans leur chute.

Partout la joie bruyante des spectateurs, le mouvement continuel sur les rives et dans les rues, la diversité des dialectes italiens, cette existence extérieure enfin, qui, dans ce pays, semble une seconde vie, donnaient un air indéfinissable à ce tableau.

A midi, les combattants revêtent leurs armures : on s'empresse autour d'eux, on leur renouvelle les exhortations et les conseils. A l'exaltation de gloire qui s'était emparée de leurs femmes ou de leurs amies, on les eût prises pour autant de Spartiates présentant à leurs fils le bouclier, et prononçant ces simples mots: Avec ou dessus.

Ainsi armés, les combattants se rendent dans leurs camps respectifs : on leur sert sous les tentes quelques rafraîchissements et du vin tiré des meilleures caves de

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