LE PONT- DE PISE I
l'd ville. A l'appel des trompettes, ils sortent du camp et viennent se ranger en bataille: puis précédés de leur musique militaire, et leurs bannières déployées, ils gagnent lentement le côté du pont qu'ils ont juré de défendre : les drapeaux sont attachés en dehors des parapets. De chaque côté, on prépare les plans d'attaque et de défense : ces plans étaient combinés avec tant d'art que le général de division Duhesme, qui avait fait les campagnes de Hollande, d'Italie et d'Egypte et pouvait être considéré comme un juge compétent, admirait l'habileté avec laquelle étaient disposées ces masses dans un engagement où tout allait dépendre de la force corporelle.
Cependant, les deux partis étaient depuis quelques instants pressés vers la barrière. Trois heures sonnent ; le coup de canon, signal si impatiemment attendu, retentit dans les airs. L'obstacle qui séparait les combattants est levé : l'attaque aussitôt commence avec un acharnement dont on ne peut se faire une idée sans l'avoir vu. Mille cris confus se font entendre. Pour la plupart des spectateurs, à l'intérêt du tableau lui-même se joint l'intérêt de la fortune, celui de l'amour-propre et même de l'amour: chaque espérance de succès est accueillie par des salves d'applaudissements. Le courage des champions se change en frénésie, et la mêlée devient une vraie bataille avec ses fureurs et ses alternatives.
Pendant que les deux troupes s'attaquent avec une égale furie, de chaque côté des hommes lancent dans les rangs ennemis de longues cordes armées de crochets en fer. Une jambe est saisie : l'adversaire tombe, et est entraîné captif. Ainsi dans les steppes du Yedissen, les Tartares lancent le nœud coulant dont ils enlacent le cou des chevaux sauvages.
Il était déjà trois heures et demie : les deux armées, pressées l'une contre l'autre, semblaient des athlètes qui, ne pouvant s'ébranler, s'épuisent en longs efforts. D'aucun côté on n'avait pu gagner un pied de terrain : dix minutes encore, et la victoire indécise eût dû, comme aux anciens temps, partager la couronne. Les
champions étaient tellement comprimés, qu'il n'était plus possible de combattre. Les masses se refoulaient comme les flots pressés de deux fleuves qui se rencontrent. Pour donner à ses hommes de nouvelles forces, chacun des chefs avait fait avancer sa musique dont le poids devait accroître la résistances de sa troupe.
Dans cette inertie générale, aux acclamations joyeuses^ aux applaudissements a succédé, sur les deux rives, un morne silence qui annonce le peu d'espoir d'un résultat. Enfin, deux champions des derniers rangs de sainte Marie imaginent une manœuvre audacieuse. Malgré le poids de leurs armures, ils se hissent sur les épaules de leurs camarades, et se placent debout sur ce plancher d'airain formé par les larges casques qui se touchent» S'avançant alors de casque en casque, ils parviennent bientôt jusqu'au premier rang des leurs. Du haut de cette forteresse vivante, comme du haut d'un char de bataille, ils frappent à coups redoublés de massue sur la tête de leurs adversaires. Ceux-ci, bien que garantis par le fer dont leur crâne est couvert, chancellent et tombent étourdis. La brèche est faite : mille cris de victoire s'élèvent du côté de sainte Marie ; sa masse se meut et s'avance. Bientôt elle a dépassé sa limite : la barrière de saint Antoine est enlevée par les deux combattants aériens.
En vain le chef du parti opposé tente une défense semblable à l'attaque. Des champions de saint Antoine grimpent également sur les épaules de leurs camarades. Un second combat s'engage sur la tête des combattants, sans que cependant la première lutte entre ceux dont les pieds touchent la terre ait rien perdu de sa fureur. C'était chose merveilleuse que ces deux étages de guerriers s'attaquant, se portant des coups, mettant en usage toutes les ressources de la force et de l'adresse.
La lutte fut vive et acharnée : le drapeau de saint Antoine allait être repris. Un des champions de sainte Marie, le plus près du parapet, saisit sa massue à deux mains, et d'un revers assène un coup terrible sur la tête du combattant qui lui fait face. Celui-ci trébuche,
flN DÉ tOURNOl 179
perd réquilibre et tombe dans TArno. Des clameurs frénétiques font retentir les airs. L'armée de sainte Marie redouble d'efforts, et se maintient inébranlable sur le terrain qu'elle a gagné. Josué n'était pas là pour arrêter le soleil. Le troisième quart d'heure a sonné ; le canon donne le signal, la barrière s'abaisse. Le parti de sainte Marie reste vainqueur : l'honneur de la journée lui appartient sans conteste.
Les acclamations de joie, les trépignements, les fanfares éclatent aussitôt dans le quartier victorieux : la tristesse et la honte sont dans celui des vaincus. On l'a dit : les hommes donnent à leurs sentiments l'énergie et la chaleur de leur ciel. Ainsi, pendant que les champions de sainte Marie^ comblés de caresses, d'éloges et de présents, portés en triomphe, étaient accueillis avec enthousiasme dans leurs familles, ceux de saint Antoine regagnaient silencieusement leurs demeures, y étaient reçus avec des reproches ou des sarcasmes, heureux si, pour tout baume réparateur à leurs contusions, ils n'étaient pas encore battus par les leurs.
La nuit arrivée, ce fut, du coté victorieux, illumination, bals, concerts, fanfares bruyantes qui se prolongèrent jusqu'au matin* Sur le côté vaincu, on n'apercevait pas une lumière. On eût dit un quartier habité par les ombres.
Rien, je crois, ne peut être comparé à cette scène. L'Europe, depuis plus d'un siècle, n'avait pas vu de spectacle semblable. Là, tout était sérieux, y compris les armes et les blessures. Et qui n'aurait pas vu une bataille réelle, aurait pu croire y assister, en rétrogradant vers ces temps où le canon n'était pas encore le dernier argument des rois. »