CHAPITRE X
(chanson du prince de Ligne sur le Congrès. — La vie sur le Graben. — La table d'hôte. — La chronique du Congrès. — Les petites nouvelles politiques. — Un pendant à la mort de Vatel. — Le fromage de Brie proclamé le roi des fromages. — F6te chez le banquier Arnstein. — Fôte donnée par l'empereur Alexandre pour la grandeduchesse d'Oldembourg. — Le prince royal de Wurtemberg. — La danse russe. — Le poète Carpani et le prince de Ligne.
Une foule nombreuse se pressait dans la petite salle des redoutes masquées. Cette réunion était, comme d'ordinaire, la révélation vivante d'un monde de plaisirs, d'amour, de séductions de toute espèce.
« Voici, me dit le prince de Ligne, un nouvel hôte fort peu attendu au Congrès.
— Quelque puissance déchue, mon prince?
— Un hôte qui veut aussi prendre sa part de toutes ces joies : la peste, puisqu'il faut T appeler par son nom. Elle désole, en ce moment, la Serbie et menace de faire incursion ici en personne et sans plénipotentiaires. Mais rassurez-vous : les mesures sont prises : il ne sera pas besoin de conférences ni de traités contre cette importune visiteuse.
— Depuis hier, continua- t-il, cette importante réunion des plus grands souverains et leurs augustes délibérations m'ont inspiré devinez un traité philosophique? quelque ouvrage bien sérieux? des considéra-
tionsde haute politique? Non : mais une chanson ;
chanson pour les uns, leçon pour les autres. C'est un pont-neuf qui n'a qu'un mérite : un quart d'heure m'a suffi pour le faire. Mettez encore qu'il a été écrit avec la plume du grand Frédéric, seul trophée que j'emportai de Sans-Souci, et qui, elle aussi, a tracé des plans de bataille et de petits vers ne valant pas mieux que les miens. »
Je le félicitai en riant.
LA DUCHESSE DE BOUFFLERS l8l
« Ne riez pas, reprit-il, l'histoire du Congrès ne ressemble-t-elle pas à l'histoire de France ? Un recueil de vaudevilles, a dit Ménage, serait, pour l'écrire, la pièce la plus essentielle. »
Puis, après un moment de réflexion :
« Cette bagatelle sera pour mes amis seuls, mon enfant. Je n'ai pas oublié de quelle récompense la duchesse de Boufflers paya jadis la confiante vanité du comte de Tressan (i). Je n'ai que des mots alignés à opposer aux milliers de baïonnnettes dont disposent les notabilités des trônes. La lutte serait trop inégale.
— Mais à qui donc, mon prince, appartiendra le droit de dire ici la vérité, si ce n'est à vous ?
— Oui, assurément, par le privilège de mon âge. » Je me hâtai de rompre la conversation. Involontairement, l'excellent prince en revenait toujours à ce constant sujet de ses regrets. Obligé de céder le pas à des gloires plus modernes, il s'exprimait sur le présent avec mélancolie, mais, sans amertume. Je me mis à lui parler de ses oeuvres militaires qu'il affectionnait particulièrement, et auxquelles il attachait la plus haute importance. La postérité en a jugé autrement. Elle a placé au premier rang de ses titres à la célébrité ces saillies ingénieuses, ces considérations sur la société, les mœurs, les beaux-arts, qui échappaient sans cesse à sa brillante imagination. L'homme de guerre est aujourd'hui presque oublié : on admire toujours le
(i) On avait fait, sur la duchesse de Boufflers (depuis maréchale de Luxembourg) une chanson qui commençait par ces vers :
Quand Boufflers parut à la cour, On crut voir la mère d'Amour :
Chacun s'empressait à lui plaire, Et chacun l'avait à son tour.
Soupçonnant le comte de Tressan d'en être l'auteur, elle lui dit : « Connaissez-vous cette chanson? Elle est si bien faite que, non-seulement je pardonnerais à l'auteur, mais même je l'embrasserais.
— Eh bien! lui dit Tressan, allèche' comme le corbeau de la fable c'est moi^ madame la maréchale. »
Elle lui appliqua un soufflet.
M. le marquis de Tressan a publié récemment les Souvenirs du comte de Tressan j son grand oncle* Versailles, Lçbon, 1899.
iSa SOUVENIRS DU CONGRÈS DE VIENNE
littérateur gai et malin, l'observateur impartial et spirituel.
€ J'ai légué ces œuvres, me dit-il, à ma compagnie des Trabans. Ce sont les réflexions d'un vieux soldat dont on a cru l'expérience superflue. On en profitera du moins après ma mort, »
' Décidément, le prince était dans un de ces accès de philosophie chagrine qui de temps à autre, venaient TassaiU |ir, comme pour faire compensation à sa gaieté juvénile.
Son visage se rembrunissait : il prit mon bras. Nous finies quelques tours dans les salles ; puis il sortit, et nous nous dirigeâmes silencieusement vers sa petite maison du rempart.
Le lendemain matin je le trouvai, contre son habitude, levé et établi dans sa bibliothèque, qui était en même temps sa chambre à coucher et son salon de réception, et qu'il appelait en riant le dernier échelon de son bâton de perroquet.
« Vous venez, me 4it-il, chercher ma chanson. Ecoutez donc cette élucubration poétique. »
Et, alors, d'une voix forte encore, il se mit à me chanter cette bagatelle, intitulée le Congrès d'amour^ qui se répandit dans toutes les classes de la société, et fut répétée par les souverains eux-mêmes (i).
(i) Voici cette chanson, composée par l'illustre vieilUrd, quinze jours avant sa mort :
Premier couplet.
Après une longue guerre, I/enfant ailé de Cythère Voulut, en c)onnant U paix, Tenir ^ Vienne un Congrès.
Il convoque en diligence Les dieux qu'on put réunir, Et par une contredanse On vit le Congrès s'ouvrir.
Au bureau de Terpsichore Dès le soir, jusqu'à l'aurore.
On agitaitiUs débats Sur l importance d'un pas.
CHANSON DU PRINCE X3E LIGNE l83
Emportez cette copie : c'est une libéralité qui, je pense, ne causera pas un grand dommage à ma succession. Il n'en serait pas de même de ces deux manuscrits que je retouche maintenant : l'un contient des considérations sur les campagnes malheureuses des armées autrichiennes dans les premières années de la révolution française, le second traite des campagnes d'Italie jusqu'à la bataille de Marengo. Toys deux ne seront pas sans quelque intérêt.
. Mais à propos, pendant qu'on s'occupe à chansonner le Congrès, que devient-il? M'apportez-vous quelque nouvelle?
Minerve dit en colère :
Cessez au moins un instant, Si vous ne voulez pas faire A Vienne un Congres dansant.
3me
Vénus et la Jouissance, Qui savaient bien que la danse Ajoutait à leurs appas, Voulaient qu'on ne cessât pas.
La Sagesse doit se taire, Dit en riant le Plaisir, A Vienne l'unique affaire Est de traiter le plaisir.
ixac
A ces mots on recommence, Les masques entrent en danse; Mars, Hercule et Jupiter Valsent un nouveau landlcr.
Soudain Minerve en furie Dit dans son courroux : Je crois Qu'à ce Congrès la Folie Présiderait mieux que moi.
5mf»
Taisez-vous, mademoiselle, Lui dit l'enfant infidèle. Laissez ces propos oiseux, Et livrez-vous à nos jeux :
Assez longtemps sur la terre Votre sœur nous fit gémir, Laissez-nous après la guçrre Respirer pour le plaisir.
j84 souvenirs du congrès de vienne
— Aucune, mon prince : rien ne transpire dans le monde. A vrai dire, le monde s'en occupe fort peu. Mais on parle beaucoup du bal que l'empereur Alexandre se propose de donner aux souverains dans l'hôtel de Razumowski pour la Sainte-Catherine, fête de la grande duchesse d'Oldembourg.
— A la bonne heure : il faut que ces pauvres rois jouissent de leurs vacances ; mais je ne suis pas bien certain qu'à la fin de toutes ces fêtes aucun d'eux puisse tenir, chaque soir le même langage que mon adoré Joseph II. Quand il avait travaillé toute la journée à ces réformes qui, en immortalisant son nom, assuraient le bonheur de l'empire, il disait en se frappant légèrement sur la joue : « Maintenant va te coucher, Joseph, je suis satisfait de ta journée. »
Dans ce feu croisé de prétentions, avez-vous entendu parler d'une réclamation d'un autre genre? Tout minime qu'elle puisse être, elle va donner de l'occupation à nos archontes du Congrès. C'est un mémoire présenté par Louis Buon-Compagni, prince de Lucques et de Piombino, qui revendique la souveraineté de l'île d'Elbe, et trouve fort intempestif qu'on en ait pourvu Napoléon. Sa demande est appuyée d'un document
6mc
 l'instant à la barrière Pour entrer dans la carrière, S'offrent trente chevaliers Le front couvert de lauriers. On lisait sur leurs bannières Ces mots : loyal et fldely Ce sont les chargés d'affaires Du Congrès au Carrousel.
Tine
Enfin de tout on se lasse :
Les bals, les jeux et la chasse Avaient été discutés Et résumés en traités.
Que ferons-nous davantage, Dit l'Amour? Donnons la paix, Et cessons ce badinage En terminant le Congrès,
UN PRÉCIS DE L*ARCHIDUC CHARLES l85
dans lequel l'empereur Ferdinand a reconnu avoir reçu d'un de ses aïeux, Nicolo Ludovisi, duc de Venosa, plus d'un million de florins pour l'investiture de Piombino et de l'île d'Elbe, concédés à lui et à sa descendance. Voilà ma foi, le dominateur du monde menacé d'être éconduit par un autre Robinson. Si Louis Buon-Compagni voulait se réduire au rôle de Vendredi, on pourrait s'arranger. Mais non : il veut son île et la veut sans partage. Quel chapitre à faire sur cet incident du Congrès, quelque léger qu'il paraisse! Qu'il serait bizarre de voir l'homme qui naguère distribuait des couronnes, ne pas avoir une pierre dans une île inconnue pour y reposer sa tête de héros ! »
Passant à son sujet favori, il se mit à me parler de la guerre : il en était enthousiaste comme à vingt ans. Sa belle et grande taille se redressait alors, son visage s'animait, ses yeux brillaient d'un éclat plus vif.
« Ne pensez pas, mon enfant, que depuis deux jours je me suis occupé de vers ou d'épigrammes sur le Congrès ; vous voyez ces trois volumes ; j'ai passé la nuit à les lire. »
Il me montrait un ouvrage militaire intitulé : Princtpes de stratégie appliqués aux campagnes de ijçô en Allemagne j que son auteur l'archiduc Charles venait de lui envoyer.
« Dans ce livre, rempli des détails les plus curieux et des vues les plus profondes, je n'ai trouvé qu'un reproche à faire à l'auteur, c'est qu'il s'y juge avec trop de sévérité. Jamais on ne pourra contester au prince Charles son mérite militaire transcendant ; mais il y joint une telle modestie, une telle simplicité de manières, qu'on a peine à les concilier avec sa renommée. Non seulement il est le plus grand capitaine de l'Autriche, mais plus d'une fois il sut balancer le génie de votre Napoléon. Par sa valeur, par son art de se faire craindre et obéir, il ressemble à Frédéric ; par ses vertus, l'amour de ses devoirs, la haute probité, c'est une image vivante du prince Charles de Lorraine. La franchise de son âme est peinte sur son front. Il y a
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quelque temps, j'avais tenté de faire en vers son portrait. Je le lui fis remettre incognito, sachant combien les louanges directes lui déplaisaient. Il me devina, je ne sais comment. Sans doute^ le cœur m'avait servi d'esprit. Je présume que c'est en réponse qu'il m'a envoyé son ouvrage. Je viens d'en achever la lecture : il ne peut manquer de devenir classique; car Padmiration suit sans effort un homme public auquel on connaît, comme à lui, un grand et noble caractère. »
Il se mit à me parler des célèbres capitaines de son temps, de leurs actions d'éclat, et je sentais mon âme se pénétrer de toute la chaleur de la sienne. Son génie rayonnait dans ses regards et m'électrisait. Les entretiens d'hommes tels que lui éclairent bien mieux et parlent plus haut que leurs livres. Comme je recueillais avec un soin religieux toutes les parcelles littéraires échappées à la plume de cet homme universel, qui prétendait à toutes les gloires et à qui aucune n'était refusée, je le priai de me donner ses vers sur le prince Charles, et je les joignis au recueil précieux que j'ai de lui.
« A bientôt, me dit-il, chez Razumowski : puisque, guidés par le plaisir, c'est au milieu des bals, des fêtes, des jeux, des carrousels que nous avançons gaiement vers le grand résultat de cette docte assemblée. Le jour viendra probablement où elle nous permettra de connaître les destinées de l'Europe. Mais l'expérience n'éclaire ni l'ambition ni les passions, et notre époque me semble oublier bien vite un passé si récent.
<c Je vous laisse pour aller présider le chapitre de l'ordre de Marie-Thérèse (i), on y reçoit aujourd'hui commandeur le général Ouwaroff. De là, je compte aller dîner chez votre grand diplomate. »
(i) Pour obtenir la décoration de cet ordre militaire en Autriche, l'un des premiers sans doute en Europe, il faut avoir, par sat propre impulsion, décidé du gain d'une affaire ou d'une bataille, sans en avoir reçu l'ordre de son supérieur. Alors, avec la conviction de ses droits, on s'adresse au chapitre de l'ordre, qui les discute, accorde après délibération, ou bien refuse la croix demandée.
{Note de VAut^ir.)